L'âme des Horloges
5 Avril
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Le DON’T WALK se change en WALK ; l’occasion est manquée. En traversant Madison, je goûte à la paranoïa, moi qui guette les gens dans les véhicules à l’arrêt et m’attends presque à croiser le regard prédateur de Pfenninger ou de Constantin. Je suis un peu plus nerveuse encore car, le long du dernier pâté de maisons, avant Central Park, les piétons sont plus nombreux. Ce joggeur aux lunettes de soleil iShades qui trimbale une poussette est-il vraiment un joggeur ? Et ce rideau, n’aurait-il pas bougé au moment où Holly est passée ? Pourquoi est-ce que ce jeune curieux en tricycle regarderait une dame de cinquante ans avec autant d’insistance ? Il me dévisage moi aussi : il n’est pas difficile, voilà tout. Ôshima, qui arpente le trottoir d’en face à la même allure que la mienne, se fond mieux que moi dans l’agitation du matin. Nous dépassons l’église St James, dont le clocher de brique rouge dominait jadis cette partie rurale de Manhattan. Yu Leon Marinus a assisté à un mariage à l’intérieur, en 1968. Les mariés doivent être octogénaires aujourd’hui, si tant est qu’ils soient toujours en vie.
Sur la Cinquième Avenue, la circulation traîne et bougonne. Holly se tient derrière un groupe de touristes chinois. Dans un cantonais bien sonore, ils s’accordent à penser que New York est plus petit, délabré et nul que ce à quoi ils s’attendaient. De l’autre côté de la rue, encapuchonné, Ôshima s’appuie sur le coin de la façade du musée The Frick Collection. Un bus passe, arborant une publicité numérique pour un film qui vient de sortir, l’adaptation de Réduire Écho au silence, de Crispin Hershey ; mais Holly regarde le parc d’un œil vide. Je me calme. Mon instinct me dit que tant que nous n’aurons pas atteint son hôtel de Broadway, l’ennemi n’attaquera pas. Si Holly ne fait pas demi-tour d’ici là, je devrai faire fi de mes scrupules et pratiquer une suasion sur elle, pour son bien. Les Anachorètes ne commettront pas d’imprudence. Les conséquences d’un assassinat public sont trop imprévisibles et difficiles à gérer. La réalité de la Cinquième Avenue en cette matinée pluvieuse est exactement telle qu’elle paraît.
Un 4×4 NYPD rondouillard se gare contre le trottoir, et une jeune policière noire en sort en trombe, son badge en main. « Madame ? Êtes-vous Holly Sykes ? »
Holly est brusquement rappelée à l’instant présent : « Oui, je… Oui, est-ce qu’il y a… ?
– Vous êtes bien la mère d’Aoife Brubeck, n’est-ce pas ? »
Je cherche Ôshima, qui déjà traverse la rue. Un policier costaud a rejoint sa collègue. « Holly Sykes ?
– Oui. » Holly porte la main à sa bouche. « Est-ce qu’Aoife va bien ?
– Madame Sykes, débite la policière à la cadence d’une mitraillette, notre commissariat a reçu un appel du consulat britannique nous demandant d’émettre un avis à toutes les patrouilles pour vous trouver : nous vous avons ratée de quelques minutes à votre hôtel tout à l’heure. Je crains que votre fille n’ait été impliquée dans un accident de la circulation hier soir à Athènes. Elle a subi une opération chirurgicale et son état est désormais stable, mais nous vous demandons de bien vouloir rentrer chez vous par le prochain avion. Madame Sykes, vous m’entendez ?
– Athènes ? » Holly s’appuie sur le capot du véhicule de patrouille. « Mais Aoife est sur une île… Qu’est-ce qu’elle… ? C’est grave ce qui… ?
– Madame, nous n’avons pas plus de détails, je vous assure, mais nous allons vous raccompagner à l’Empire Hotel pour que vous puissiez boucler votre valise. Puis nous vous conduirons à l’aéroport. »
Je m’avance pour je ne sais quelle raison, mais Ôshima me tire en arrière : Je sens un intense psychovoltage dans la voiture : si c’est un Anachorète de haut rang, et que nous ouvrions le feu sur la Cinquième Avenue, tous les hippocampes se trouvant dans un rayon de cinquante mètres vont être réduits en bouillie, y compris celui de Holly. Les fédéraux, le ministère de l’Intérieur, et qui sait qui d’autre encore éplucheront les vidéos de deux individus louches comme tout qui suivaient Holly depuis le 119A.
Ôshima a raison. Cependant, j’objecte : Nous ne pouvons pas les laisser l’embarquer sans rien faire.
Pendant ce temps, Holly est à moitié amadouée, à moitié poussée à grimper dans le véhicule de patrouille. Elle tente de poser davantage de questions, mais elle a vécu une matinée déconcertante et la peur l’a rendue passive. Peut-être qu’elle est également sous l’effet d’une suasion. Plongée dans un atroce état d’indécision, je regarde la portière claquer puis la voiture s’insérer dans la circulation et franchir brusquement le carrefour juste avant que le feu ne passe au rouge. Les vitres sont teintées : je ne peux pas voir à qui ou à quels matricules nous avons affaire. « WALK », indiquent les feux des passages cloutés : tous les piétons s’engagent sur la chaussée. Il aura fallu seulement soixante secondes pour que la Seconde Opération tombe à l’eau.
Ôshima m’entraîne de l’autre côté du passage clouté. « Je me charge de la transversion.
– Non, Ôshima, c’est moi qui me suis trompée, c’est à moi…
– Tu enfileras ta haire plus tard. Question transversion, je suis plus doué que toi, et plus vicieux. Tu sais que c’est vrai. » L’heure n’est pas aux débats. Nous enjambons le muret du parc au niveau du monument à la mémoire de Richard Morris Hunt, où nous nous asseyons sur un banc mouillé. D’un bras, Ôshima s’agrippe au dossier, et, de l’autre, il me prend la main. Accroche ton filin à mon courant, suggère-t-il. J’aurai peut-être besoin de tes conseils.
« Pour ce qu’ils valent… Mais je te suis. »
Il me serre la main, ferme les yeux, et son corps s’avachit légèrement pendant que son âme s’exfiltre par son troisième œil. Même pour les psychosotériciens, l’âme est à la limite du visible, un peu comme le serait une bille de verre transparente dans une carafe d’eau : en une seconde, l’âme d’Ôshima, qui transverse entre les branches ruisselantes et le vieux mémorial taché par le mauvais temps, a disparu. J’abaisse le chapeau d’Ôshima sur son visage, et nous abrite tous les deux sous le parapluie. Un corps déserté par son âme donne l’impression qu’une intervention médicale d’urgence est nécessaire : plusieurs fois dans ma méta-existence, je me suis ré-infiltrée dans mon propre corps en constatant qu’on m’avait mis des sels dans le nez, qu’on me faisait une saignée, ou qu’un inconnu souffrant d’halitose était en train de pratiquer une réanimation cardiopulmonaire parfaitement inutile sur ma personne. De plus, maintenant que je synchronise les chakras de mes mains à ceux d’Ôshima, nous avons l’air de deux amants. Même dans une ville aussi tolérante que New York, le spectacle en laisserait plus d’un bouche bée.
Je me branche sur le filin d’Ôshima…
… et les images renvoyées par son âme se diffusent directement dans mon esprit. Il plane dans un kaléidoscope de feux de freinage, de barres de toits, de carrosseries de véhicules, de branches et de bourgeons. Nous piquons et virevoltons, traversons la portière arrière d’une camionnette, passons entre les carcasses de porcs qui se balancent sur les crochets, à travers les poumons goudronneux du chauffeur et le pare-brise, puis au-dessus d’un fourgon UPS, puis montons toujours plus haut, effrayant au passage un pigeon ramier perché sur un lampadaire. Ôshima reste suspendu dans les airs quelques instants, cherchant à retrouver le véhicule de patrouille : Tu es là, Marinus ?
– Bien là, réponds-je en subdiscours.
– Est-ce que tu vois la voiture de police ?
– Non. Un camion-poubelle avance un peu, me laissant entrevoir le jaune d’un bus scolaire. Essaie du côté de ce bus. Ôshima redescend, pénètre dans le bus par la vitre arrière, remonte l’allée, défilant devant quarante enfants qui se disputent, bavardent, s’agglutinent autour d’une tablette 3D, regardent dans le vide, puis il dépasse le chauffeur et sort…
… pour déboucher sur la sirène et les gyrophares de la voiture de police qui avance à faible allure. Ôshima y pénètre par le pare-brise arrière et flotte sur place quelques instants, en pivotant de manière à m’envoyer une vue d’ensemble de la situation. À la gauche de Holly est assise la policière – ou prétendue policière. Le chauffeur est le type costaud qui a contribué à pousser Holly à grimper. À la droite de cette dernière se tient un homme en costume dont les lunettes Samsung lui masquent la moitié du visage, mais nous savons de qui il s’agit. Drummond Brzycki, annonce Ôshima.
Un choix étrange. Brzycki est le dernier venu et le plus faible, chez les Anachorètes.
Peut-être qu’ils n’escomptaient pas avoir de problèmes, suppose Ôshima.
– Peut-être qu’il joue le rôle du canari dans la mine de charbon, réponds-je.
– Je vais infiltrer la femme, déclare-t-il, et tenter de découvrir les ordres qu’elle a reçus. Il pénètre par le troisième œil de la policière, ce qui me donne accès à son système sensoriel. « Je vous ai déjà tout dit, ma belle, explique-t-elle à Holly. Si j’en savais plus, je vous le dirais. J’imagine ce que vous vivez, ma belle, j’ai mal pour vous. Je suis maman, moi aussi. Deux bouts de chou.
– Mais est-ce que la colonne vertébrale d’Aoife a été touchée ? Quel est… ? Quel est le degré de… ?
– Ne vous faites pas de souci, madame Sykes. » Drummond Brzycki soulève ses lunettes de soleil. Brzycki a l’allure d’un séduisant gardien de but méditerranéen, une chevelure brune et soyeuse, une voix nasillarde d’abeille coincée dans un verre à pied. « Le consul sort de sa réunion à dix heures. On le contactera directement, alors, quoi qu’il ait à annoncer, vous l’entendrez de sa bouche. D’accord ? »
Le véhicule s’arrête à un feu rouge et les piétons se mettent à traverser. « Je pourrais peut-être trouver le numéro de l’hôpital, hasarde Holly, en sortant son appareil de son sac à main. Athènes, ce n’est pas si grand…
– Si vous parlez grec, tente de la dissuader Brzycki, allez-y, et bonne chance. Mais moi, je laisserais la ligne libre au cas où des nouvelles arriveraient. Ne vous imaginez pas le pire. On va passer par la file réservée aux véhicules prioritaires, et vous serez à l’heure pour le vol de onze heures quarante-cinq à destination d’Athènes. Bientôt, vous serez avec Aoife. »
Holly range son appareil dans son sac. « Chez moi, la police ne se donnerait pas tout ce mal. » Un coursier à vélo passe à toute vitesse ; la circulation avance un peu. « Comment vous avez fait pour me retrouver, monsieur l’agent ?
– Inspecteur Marr, prétend Brzycki. Une aiguille dans une meule de foin, ça se retrouve. Le commissariat a lancé un code 15, et même si un “femme blanche, menue, la cinquantaine, imperméable noir qui lui tombe aux genoux”, ce n’est pas ce qu’il y a de plus rare quand il pleut à Manhattan, vos anges gardiens ont fait des heures sup. En fait, je ne sais pas si c’est bien le moment pour vous dire ce genre de chose, mais le sergent Lewis, assis à l’avant, est un de vos très grands fans. Il me ramenait vers Columbus Circle depuis la 98e Rue, quand il a dit : “Bong sang, c’est elle !” Hein, Tony ?
– Et comment. J’étais allé vous écouter parler au Symphony Space, madame Sykes, quand Les Gens-de-la-radio est sorti, raconte le chauffeur. Après la mort de ma femme, votre bouquin a été pour moi comme un phare dans la nuit. C’est ce qui m’a sauvé.
– Oh, je suis… » – Holly est dans un tel état que cette histoire terriblement bancale lui paraît plausible – « … contente que ça ait pu vous aider. » Sur un côté, le camion-poubelle rattrape le véhicule de police. « Et toutes mes condoléances pour votre femme.
– Merci, madame Sykes. Vraiment. »
Après quelques secondes, Holly navigue sur son appareil. « Je vais appeler Sharon, ma sœur. Elle est en Angleterre mais peut-être qu’elle pourra en savoir plus sur ce qui est arrivé à Aoife. »
Le courant scintille et faiblit. Le filin s’amenuise, préviens-je Ôshima. Qu’as-tu pu recueillir au sujet de notre hôtesse ?
– Elle s’appelle Nancy, déteste les souris, a tué huit fois dans sa vie. La réponse me parvient avec un temps de retard. Une enfant-soldat du Soudan du Sud. C’est son premier boulot pour Brzycki… Marinus, la « curarequinoléine », qu’est-ce que c’est ?
Cela ne présage rien de bon. C’est une toxine. Un milligramme et c’est la détresse respiratoire assurée en dix secondes. Les légistes ne cherchent jamais à la détecter dans le sang. Pourquoi cette question ?
– Les pistolets tranquillisants de Nancy et Brzycki en sont remplis. Ce ne sont sans doute pas là des armes d’autodéfense.
« Je vais rappeler mon commissariat, propose Brzycki, prévenant. On verra s’ils réussissent à obtenir le nom de l’hôpital de votre fille à Athènes. Comme ça, au moins, vous aurez un contact direct.
– Je ne sais pas comment vous remercier. » Holly, blême, n’a pas l’air dans son assiette.
Brzycki rabat ses lunettes de soleil sur son visage. « Ana-Deux ? Ici unité vingt-huit. Est-ce que vous me recevez, Ana-Deux ? »
Chose surprenante, l’oreillette intégrée au casque de Nancy s’active : j’entends la voix d’Immaculée Constantin. « Parfaitement, oui. Tout bien réfléchi, nous allons jouer la carte de la sûreté. Éliminez notre invitée. »
La stupéfaction me tétanise, mais je parviens à me ressaisir : Ôshima, fais-la sortir, fais-la sortir ! Mais, en guise de réponse, le filin distendu m’envoie une rafale de blizzard. Ôshima ne m’entend pas ou se trouve dans l’impossibilité de me répondre – à moins que ce ne soient les deux à la fois.
Le son redevient clair. « Bien compris Ana-Deux, répond Brzycki. Mais nous sommes actuellement entre la Cinquième et la 68 e Rue Est, où la circulation est toujours au point mort. Puis-je suggérer de différer l’exécution de ce dernier ordre…
– Administrez à Sykes une dose de tranquillisant dans chaque bras, ordonne Constantin de sa douce voix. Sans délai. Exécution. »
En subdiscours, je hurle : Ôshima, fais-la sortir, fais-la sortir ! Mais aucune réponse n’est émise, ni par son âme ni par son corps inerte, en appui contre le mien sur ce banc situé à deux rues du véhicule de police. Je ne peux qu’assister via le filin à la mise à mort d’une innocente que j’ai mêlée à notre Guerre. À cette distance, la transversion m’est impossible, et quand bien même, j’arriverais trop tard.
« Compris, Ana-Deux. J’applique ce qui a été convenu. » Brzycki adresse un signe de tête à Lewis dans le rétroviseur, puis à Nancy.
Holly l’interroge : « Vous avez pu avoir le numéro de l’hôpital, inspecteur Marr ?
– Notre secrétaire est sur le coup. » Il extrait son pistolet tranquillisant de son holster et soulève le cran de sûreté, tandis que, de la main gauche, Nancy, à travers qui j’observe la scène, l’imite.
« Pourquoi » – la voix de Holly change – « vous sortez vos armes ? »
Par réflexe, j’essaie d’effectuer une suasion sur Nancy pour l’empêcher d’agir, ce qui est impossible via un filin – et, horrifiée, je suis vouée à regarder la policière appuyer sur la détente de son arme… pointée sur la gorge de Brzycki, sur laquelle, au niveau de la pomme d’Adam, un minuscule point rouge apparaît. Étonné, l’Anachorète palpe l’endroit du bout des doigts, puis les regarde et s’aperçoit qu’ils sont rouges. Il se tourne vers Nancy et profère un : « Bordel de… »
Brzycki s’affale, il est mort. Comme sous l’eau, Lewis crie : « Nancy, mais t’as perdu la tête ou quoi ? ! » C’est en tout cas ce que Nancy pense entendre, elle qui prend le pistolet de Brzycki et tire à bout portant dans la joue de Lewis. D’une voix de fausset, celui-ci laisse échapper une voyelle incrédule et contrariée. Nancy, sur qui Ôshima, impitoyable, enchaîne les suasions, passe par-dessus Holly et se jette sur le siège passager, tandis que Lewis, expire en bredouillant. Elle se menotte au volant et déverrouille la porte arrière. En guise de cadeau d’adieu, Ôshima expurge d’un large pan le passé composé de Nancy et la plonge dans l’inconscience avant de s’exfiltrer d’elle et de s’infiltrer dans Holly, traumatisée. Ôshima met son nouvel hôte sous psychosédation sans tarder, et je peux observer Holly à la première personne et la voir remettre ses lunettes de soleil, vérifier que son turban n’est pas défait, quitter calmement le véhicule, et remonter d’un pas tranquille Park Avenue vers le musée The Frick Collection. Dans l’écho d’un bruit de déchirement, la voix d’Ôshima me parvient de nouveau : Marinus, tu m’entends ?
J’ose me laisser aller au soulagement. C’était à couper le souffle, Ôshima.
– C’est ça, la guerre, réplique le vieux guerrier. Parlons logistique. Nous avons un auteur de livres à la retraite qui arbore un turban voyant et laisse derrière elle une voiture de police contenant deux faux policiers morts et une fausse policière vivante. As-tu une idée ?
– Ramène Holly jusqu’ici et regagne ton corps, lui conseillé-je. Pendant ce temps, je vais appeler L’Ohkna et lui demander de procéder en urgence à l’effacement de tous les enregistrements de vidéosurveillance de la ville dans le secteur de l’Upper East Side.
Ôshima / Holly marche à grands pas. Tu penses que ce cornichon en est capable ?
– S’il existe un moyen, il le trouvera. Si c’est impossible, il se débrouillera pour que ce ne le soit plus.
– Et ensuite ? Le 119A n’est manifestement plus la forteresse de jadis.
– Je te le concède. Nous irons nous terrer chez Unalaq. Je vais lui demander de venir nous chercher. Je décroche le filin. À tout de suite. J’ouvre les yeux. Mon parapluie cache encore à peu près nos corps, à Ôshima et moi, mais un écureuil gris renifle ma bottine, intrigué. Je remue le pied. L’écureuil a disparu.
« On est arrivés », annonce Unalaq. Elle arrête la voiture juste devant sa porte d’entrée, à côté de la librairie Three Lives & Co située à l’angle de Waverley Place et de la 10e Rue Ouest. Unalaq laisse les feux de détresse allumés et m’aide à guider Holly sur le trottoir tandis qu’Ôshima monte la garde, tel un moine-assassin. Holly subissant toujours les effets de la psychosédation, nous attirons l’attention d’un grand type mince et barbu aux lunettes cerclées de métal. « Salut, Unalaq. Dis, ça va ?
– Tout roule, Toby, répond Unalaq. Mon amie de Dublin vient d’arriver, mais comme elle a peur de l’avion, elle a cherché à se mettre K-O en prenant un somnifère. Ça a un peu trop bien marché.
– Ah oui. On dirait qu’elle n’a toujours pas atterri.
– Je crois que la prochaine fois, elle se cantonnera à un verre de vin blanc.
– Passe donc à la boutique, tout à l’heure. Tes livres sur le sanskrit sont arrivés.
– Entendu, Toby, merci. » Unalaq cherche ses clés, mais Inez, sa compagne, a déjà ouvert la porte. Le visage de celle-ci est pétri d’inquiétude comme si c’était Unalaq, la simple et fragile mortelle, et non pas elle. Inez nous salue, Ôshima et moi, d’un mouvement de tête, puis scrute Holly d’un œil soucieux.
« Elle ira mieux après quelques heures de sommeil », dis-je.
J’espère que tu as raison, me répond la moue de son visage. Puis Inez part garer la voiture dans un parking souterrain voisin. Unalaq nous incite à monter les marches du perron, traverser le hall, entrer dans le minuscule ascenseur. Il n’y a pas assez de place pour Ôshima, qui grimpe les escaliers. J’appuie sur le bouton d’appel.
Je donnerais bien un dollar pour savoir ce que tu penses, me confie Unalaq en subdiscours.
– Les pensées ne valaient qu’un cent à l’époque où j’étais Yu Leon.
– Qu’est-ce que tu veux, c’est l’inflation. Unalaq hausse les épaules : ses cheveux sont comme des ressorts. Est-ce que tu crois qu’Esther pourrait être vivante, quelque part dans cette tête-là ?
J’observe le visage ridé, tendu, ergonomique de Holly. Elle grogne comme une rêveuse harcelée par un cauchemar et qui n’arrive pas à se réveiller. Je l’espère, Unalaq. Si Esther a bien interprété le Script, alors oui, peut-être. Mais je ne sais même pas si j’y crois. Ou si je crois au Contrescript. Je ne sais même pas pourquoi Constantin veut la mort de Holly. Ni si la reddition d’Elijah D’Arnoq est authentique. Ou bien si notre façon de prendre en main le problème que pose Sadaqat est la bonne. « Vraiment, je n’en sais rien, confié-je à cette amie de cinq cents ans.
– Au moins » – d’un souffle, Unalaq repousse le bout d’une mèche de cheveux cuivrés qui lui obstrue la narine –, « les Anachorètes ne peuvent pas tirer parti de ton excès de confiance. »
Holly dort, Ôshima regarde Le Parrain II, Unalaq prépare une salade et Inez m’a invitée à jouer sur son piano droit Steinway car son accordeur est passé hier. Depuis le grenier où se trouve l’instrument, il y a une belle vue sur Waverley Place ; la pièce est parfumée par les caisses d’oranges et de citrons envoyées de Floride par la mère d’Inez. Une photographie d’Inez et d’Unalaq est posée sur le Steinway. Sur un sommet enneigé, elles prennent la pose en combinaison de ski, telles deux intrépides exploratrices. Unalaq n’a certainement pas parlé de la Seconde Opération à sa compagne, mais Inez, qui n’est pas sotte, doit bien sentir qu’un événement majeur est en préparation. Être Temporel et amoureux d’un Atemporel est tout aussi compliqué qu’être Atemporel et amoureux d’un Temporel. Ce n’est pas uniquement sur l’avenir de l’Horlogerie que mes décisions de cette semaine auront un impact, mais également sur celui de ceux que nous aimons, de nos collègues et de nos patients ; si jamais nous ne revenons pas, leurs vies en seront mutilées comme celle de Holly l’a été quand Xi-Lo / Jacko est mort pendant la Première Opération. Quand on aime et qu’on est aimé, quoi que l’on fasse, les autres sont affectés.
Aussi, je parcours les partitions d’Inez et choisis les malicieux Préludes et Fugues de Chostakovitch. Démoniaques, mais gratifiants. Puis, histoire de me rincer la bouche, j’exécute Hughe Ashton’s Ground de William Byrd, suivi de quelques chansons du folklore suédois revisitées par Jan Johannson, simplement parce que j’en ai envie. De tête, je joue les K32, K212 et K9 de Scarlatti. Les sonates de l’Italien sont un fil d’Ariane qui relie Iris Marinus-Fenby, Yu Leon Marinus, Jamini Marinus Choudary, Pablo Antay Marinus, Klara Marinus Koskov, et Lucas Marinus, première de mes identités à découvrir Scarlatti pendant son long séjour japonais. De Zoet m’avait obtenu les partitions, je me souviens, et j’avais joué la K9 quelques heures avant de mourir, en juillet 1811. Depuis plusieurs semaines, je sentais ma mort venir. Aussi, j’avais mis de l’ordre dans mes affaires, comme on disait. Mon ami Eelattu m’aida à rompre les amarres à l’aide d’une fiole de morphine réservée pour l’occasion. Je sentais mon âme sombrer et s’éloigner de la Lueur du jour, au-dessus de la Grande Crête, et je me demandais quel serait le lieu de ma résurrection. Un wigwam, un palais, un igloo ? La jungle, la toundra, un lit à baldaquin ? Dans le corps d’une princesse, de la fille d’un pendu, d’une jeune cuisinière ? Et, quarante-neuf rotations de la Terre plus tard,…
… j’atterris sur un nid de chiffons et de paille pourrissante, dans le corps d’une fille brûlante de fièvre. Les moustiques se nourrissaient de cette enfant grouillante de poux et affaiblie par un parasite intestinal. La rougeole avait chassé l’âme de Klara, la précédente occupante de mon nouveau corps, et il m’avait fallu trois jours de psychosoins pour être en mesure de prendre connaissance de mon environnement. Klara, huit ans, appartenait à Kiril Andreïevitch Berenovski, propriétaire terrien absent dont le domaine était délimité par un méandre de la rivière nommée Kama, du comté d’Oborino, dans la province de Perm de l’empire de Russie. Berenovski ne revenait sur ses terres ancestrales qu’une fois par an dans le but de harceler les officiers locaux, pratiquer la chasse, déflorer des jeunes filles et exhorter son bailli à saigner la population toujours plus à blanc. L’enfance des inféodés ne connaît pas le bonheur, et, même au vu des standards de l’époque, Klara était malheureuse. Son père avait été tué par un bœuf, et sa mère était écrasée par une existence faite de grossesses, de travaux agricoles et de la consommation abusive d’un alcool de contrebande baptisé rvota – « vomi ». Klara était la dernière et la plus faible d’une fratrie de neuf. Trois de ses sœurs étaient mortes en bas âge ; les deux autres étaient parties travailler dans une usine à Ekaterinbourg, servant de monnaie d’échange dans une dette contractée par Berenovski. Quant à ses trois frères, ils avaient été enrôlés dans l’armée impériale juste à temps pour se faire massacrer durant la bataille d’Eylau. La guérison de Klara fut accueillie avec un fatalisme dénué de joie. Entre la vie de chirurgien-homme de sciences menée par Lucas Marinus et le caractère sordide et brutal de l’existence de Klara, la chute était effectivement rude, et l’ascension de l’échelle sociale s’annonçait longue, sporadique et difficile, a fortiori dans le corps d’un individu de sexe féminin au début du dix-neuvième siècle. Je ne disposais pas encore des moyens psychosotériques qui me permettraient d’accélérer ce processus. Tout ce sur quoi Klara pouvait s’appuyer, c’était l’Église orthodoxe russe.
Le père Dmitri Nikolaïevitch Koskov, originaire de Saint-Pétersbourg, baptisait, évangélisait et enterrait les quatre cents serfs du fief de Berenovski, ainsi que les trois douzaines d’affranchis qui vivaient et travaillaient sur ces terres. Dmitri et son épouse Vasilisa habitaient dans une maisonnette branlante qui surplombait la rivière. Les Koskov étaient arrivés dans le comté d’Oborino dix ans plus tôt, pleins de jeunesse et d’un zèle philanthropique en faveur de l’amélioration de la condition paysanne. Bien avant que j’entre dans leur vie sous l’apparence de Klara, leur ferveur avait été mouchée par l’âpreté et la bestialité de l’existence dans l’Est sauvage. Vasilisa Koskov souffrait de dépression sévère et était convaincue que le monde entier riait sous cape de son infertilité. Sur ces terres, ses seuls amis étaient les livres, mais si les livres parlent, ils n’écoutent pas. L’ennui profond de Dmitri égalait celui de sa femme, et chaque jour, sinon chaque heure, il se maudissait d’avoir renoncé aux opportunités d’une vie cléricale pétersbourgeoise, où son épouse se serait épanouie et où il aurait connu une belle carrière. Ses requêtes annuelles adressées aux autorités ecclésiastiques dans le but d’obtenir une chaire plus proche de la civilisation s’avérèrent vaines. Aujourd’hui, nous aurions dit de lui qu’il n’était plus du tout dans la boucle. Dmitri avait Dieu, mais Dieu se gardait bien de lui révéler pourquoi il les avait condamnés, lui et sa femme, à s’enliser dans un marécage du comté d’Oborino où régnaient la superstition, la méchanceté et le péché, avec un maître comme Berenovski, davantage préoccupé par ses chiens que par ses serfs.
Pour moi qui vivais en Klara, les Koskov convenaient parfaitement.
Une des corvées de Klara, qui reprit le travail sitôt rétablie, consistait à apporter des œufs au bailli, au forgeron et au prêtre. Un matin de l’année 1812, devant la porte de la cuisine de Vasilisa Koskov, alors que je lui tendais son panier d’œufs, je lui demandai timidement si, au Ciel, je reverrais vraiment mes sœurs qui étaient mortes. La femme du prêtre fut prise de court, à la fois en constatant que cette fille de serf pratiquement muette lui avait parlé, et en m’entendant lui poser une question aussi élémentaire. N’écoutais-je donc pas le sermon du père Koskov à l’église tous les dimanches ? Je lui expliquai que les garçons me pinçaient le bras et me tiraient les cheveux, m’empêchant d’écouter la parole de Dieu, et malgré mon désir d’en savoir plus sur Jésus, je n’y arrivais pas. Oui, c’est vrai, je jouais éhontément la carte du misérabilisme devant une femme seule que je manipulais à mes propres fins, mais si je voulais échapper à une vie jalonnée de labeurs bovins, d’asservissement porcin et d’hivers prompts à vous geler la moelle des os, je n’avais pas d’alternative. Vasilisa m’emmena dans sa cuisine, me fit asseoir et m’expliqua que Jésus-Christ était venu sur Terre sous la forme d’un homme afin de nous permettre à nous, pécheurs, d’aller au Ciel après notre mort, tant que nous disions nos prières et nous comportions en bons chrétiens.
D’un air grave, j’acquiesçai de la tête, puis lui demandai s’il était vrai que les Koskov venaient de Saint-Pétersbourg. Et voilà que Vasilisa se remémorait les opéras, le théâtre Anitchkov, les bals organisés le jour de la fête de tel archiduc, les feux d’artifice tirés lors du bal de telle comtesse. Je lui dis que je devais rentrer, sinon ma mère me battrait pour avoir mis trop de temps, mais, la fois suivante, quand je vins lui apporter ses œufs, Vasilisa me servit du vrai thé de son samovar personnel et l’adoucit d’une cuillerée de confiture d’abricots. Quel délice ! Bien vite, l’épouse mélancolique d’un prêtre qui l’était tout autant se mit à me confier ses espoirs déçus. La jeune serve écoutait avec beaucoup de sagesse pour une enfant de huit ans. Un beau jour, je tentai ma chance en racontant à Vasilisa un rêve que j’avais fait. Il y avait une dame à la peau laiteuse, qui portait un voile bleu et souriait gentiment. Elle était apparue dans la hutte que je partageais avec ma mère, me demandant d’apprendre à lire et à écrire, de sorte que je puisse porter le message de son fils aux autres serfs. Encore plus étrange, la gentille dame avait prononcé de drôles de mots dans une langue que je ne comprenais pas, mais qui brillaient néanmoins dans ma mémoire.
Qu’est-ce que cela pouvait bien dire, madame Vasilisa Koskov ?
Quoiqu’il fût ravi de constater l’amélioration de l’état nerveux de son épouse, Dmitri Nikolaïevitch craignait qu’un paysan rusé ne cherchât à jouer un mauvais tour à celle-ci. Aussi, l’ecclésiastique m’interrogea dans l’église déserte. Feignant d’être à la fois intimidée et émerveillée d’avoir été remarquée par cet auguste personnage qui daignait même m’adresser la parole, je poussai Dmitri à se croire en présence d’une enfant appelée à une plus grande destinée, sur laquelle lui, le père Koskov, devrait veiller. Il m’interrogea au sujet de mon rêve. Pouvais-je décrire la dame que j’avais vue ? Oui : elle avait des cheveux bruns, un joli sourire, portait un voile bleu ; non, pas blanc, ni rouge, mais bleu, bleu comme le ciel en été. Le père Dmitri me demanda de lui répéter les « drôles de mots » prononcés par la dame. La petite Klara fronça les sourcils et, très timide, avoua qu’ils ne ressemblaient pas à des mots russes. Oui, oui, fit le père Dmitri, sa femme le lui avait déjà précisé ; mais quels étaient-ils ? M’en souvenais-je ? Klara ferma les paupières et cita, en grec ancien, Matthieu 19:14 : « Jésus dit alors : “Laissez les petits enfants et ne les empêchez pas de venir à moi ; car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume des Cieux. »
Le prêtre écarquilla les yeux, ouvrit la bouche, et resta ainsi.
En tremblant, je déclarai espérer que ces mots ne voulaient rien dire de mauvais.
J’avais ma conscience pour moi. J’étais un épiphyte, et non un parasite.
Quelques jours plus tard, le père Dmitri alla voir Sigorski, le bailli, et lui demanda si Klara pourrait vivre chez eux, de sorte que sa femme fasse de la petite une future domestique au service des Berenovski et qu’elle lui procure une éducation élémentaire. Sigorski donna son accord à cette requête inhabituelle, y voyant là un échange de bons procédés, car le père Dmitri détournait le regard des diverses entourloupes commises par le bailli. Mis à part une robe de toile, des sabots et un dégoûtant manteau en peau de mouton, je n’avais rien d’autre à apporter chez les Koskov. Ce soir-là, Vasilisa me prodigua le premier bain chaud depuis ma mort au Japon, me fournit une bure propre et une couverture de laine. Ma condition s’améliorait. Tandis que je me lavais, la mère de Klara apparut pour exiger un rouble « en compensation ». Dmitri le lui donna, mais il fut entendu qu’elle ne pourrait jamais plus rien demander d’autre. Je la recroisai par la suite plusieurs fois sur le domaine, mais elle feignit de ne pas m’avoir vue, puis, une nuit, au cours de l’hiver suivant, ivre, elle tomba dans un fossé gelé et ne se releva plus jamais.
Même une Atemporelle affable ne peut sauver tout le monde.
C’est d’une grande prétention que de l’affirmer, mais de facto fille des Koskov – à défaut de l’être de jure –, j’avais ramené du sens et de l’amour dans leur vie. Vasilisa faisait classe dans l’église et apprenait aux enfants de paysans à lire, écrire et compter, ainsi que les Saintes Écritures, et trouvait même, le soir, le temps de m’enseigner le français. Lucas Marinus ayant parlé cette langue dans ma vie précédente, j’étais une élève gratifiante et progressais vite. Cinq années passèrent, je devins grande et solide, mais chaque été, lors de la visite annuelle de Berenovski, je redoutais qu’il ne me remarque à l’église et ne demande pourquoi on permettait qu’un de ses serfs affecte une stature en contradiction avec sa position sociale. Si je voulais protéger mes acquis et continuer mon ascension, il fallait que mes bienfaiteurs trouvent un bienfaiteur.
L’oncle de Dmitri, Piotr Ivanovitch Tchernenko, était le candidat tout désigné, fût-il le seul. De nos jours, on l’aurait célébré, lui, cet entrepreneur qui s’était « fait tout seul » et dont la vie privée aurait pu être étalée dans les magazines de potins ; mais dans le Saint-Pétersbourg du dix-neuvième siècle, ce jeune homme fit scandale en fuguant en compagnie d’une comédienne de cinq ans son aînée que, par-dessus le marché, il avait épousée. L’on s’était fait une joie de lui prédire dissolution et disgrâce, mais, au lieu de cela, Piotr Ivanovitch avait amassé une première fortune en commerçant avec les Anglais en dépit du blocus continental et s’en constituait une seconde en mettant en relation des fondeurs prussiens avec des usines de sidérurgie partout dans l’Oural. Son mariage d’amour n’avait pas perdu de sa force, et les deux Tchernenko fils faisaient leurs études à Göteborg. Je persuadai Vasilisa d’inviter l’oncle Piotr dans notre maisonnette : ainsi, la prochaine fois qu’il viendrait à Perm dans le cadre de ses affaires, il pourrait jeter un œil à l’école qu’elle avait créée pour les enfants du domaine.
Il arriva un matin d’automne. Je me fis fort de me distinguer. L’oncle Piotr et moi parlâmes de métallurgie pendant une heure. Piotr Ivanovitch Tchernenko était un homme malin, qui en avait beaucoup vu et appris durant les cinq décennies de son existence, mais voilà qu’il tombait sous le charme d’une fille de serf qui s’y connaissait sur des sujets d’homme comme le commerce ou la sidérurgie. Vasilisa déclara que les anges devaient me murmurer des choses à l’oreille pendant mon sommeil. Sinon, comment aurais-je pu acquérir aussi rapidement non seulement l’allemand mais également le français, apprendre à réduire une fracture, ou encore saisir les principes de l’algèbre ? Toute rouge, je marmonnai, évoquant les livres, mes aînés et ceux qui faisaient mieux que moi.
Cette nuit-là, de mon lit, j’entendis l’oncle Piotr Ivanovitch avertir Dmitri : « Un caprice de cet imbécile de Berenovski, cher neveu, et cette pauvre enfant sera vouée à planter des navets dans la glaise gelée, et cantonnée au lit conjugal d’un porc. Il faut faire quelque chose ! Et quelque chose sera fait, croyez-moi ! » L’oncle Piotr repartit le lendemain sous l’incessante pluie – au printemps comme à l’automne, la Russie est un enfer de boue – en annonçant à Dmitri que nous moisissions dans ce trou perdu depuis déjà bien trop longtemps…
L’hiver 1816 fut impitoyable. Dmitri enterra une quinzaine de paysans dans une terre dure comme la pierre, la Kama gela, les loups se montraient effrontés, et même les prêtres et leurs familles avaient faim. Il fallut attendre la mi-avril pour que le printemps daigne arriver, et la calèche postale en provenance de Perm ne reprit ses tournées dans le comté d’Oborino que le 3 mai. Le journal de Klara Marinus associe cette date à la remise de deux lettres officielles à la maisonnette des Koskov. Elles demeurèrent sur le manteau de cheminée jusqu’au retour en fin d’après-midi de Dmitri, qui avait effectué les derniers rites pour un enfant mort de pleurésie, le fils d’un bûcheron qui habitait à plusieurs kilomètres. Dmitri ouvrit la première enveloppe à l’aide d’un coupe-papier, et son visage refléta la portée des nouvelles annoncées par la missive. Il gonfla les joues, dit : « Klara, ceci te concerne, ma chérie », puis il lut à voix haute. « “Kiril Andreïevitch Berenovski, maître du domaine des Berenovski dans la province de Perm, accorde par la présente à la serve Klara, fille de la défunte Gota, un affranchissement total, inconditionnel, et perpétuel, en qualité de sujet de l’empereur.” » Dans mon souvenir, de l’autre côté de la rivière, les coucous lancent leurs cris et les rayons du soleil inondent le petit salon des Koskov. Je demandai à Dmitri et Vasilisa s’ils voulaient bien m’adopter. En pleurant, Vasilisa me serra dans ses bras au point de m’étouffer, tandis que Dmitri toussota, examina ses doigts et déclara : « La chose me paraît envisageable, Klara. » Nous nous doutions que seul Piotr Ivanovitch avait pu provoquer ce miracle administratif, mais il nous fallut plusieurs mois pour découvrir comment. Si la liberté m’avait été accordée, c’est parce que, en échange, l’oncle Piotr avait réglé une dette contractée par mon maître auprès de son négociant en vin.
Dans notre excitation, nous avions oublié la seconde enveloppe. Elle contenait une convocation du bureau épiscopal de l’évêque de Saint-Pétersbourg : le père Dmitri Koskov voulait-il bien prendre ses nouvelles fonctions de prêtre à l’église de l’Annonciation-de-la-Sainte-Vierge sise perspective Primorski à Saint-Pétersbourg, au plus tard le 1er juillet de cette année ? Vasilisa demanda assez sérieusement si nous n’étions pas en train de rêver. Dmitri lui tendit la lettre. En la lisant, elle rajeunit de dix ans sous nos yeux. Dmitri tremblait en imaginant la somme que l’oncle Piotr avait dû débourser pour lui obtenir ce poste en or. La réponse était l’octroi d’une concession de marbre de Sienne à un monastère sur lequel le patriarche veillait tendrement, mais encore une fois, nous ne l’apprîmes pas de la bouche de Piotr Ivanovitch. Les hommes peuvent être d’une infinie cruauté. Mais leur générosité est parfois sans limites.
Je n’avais plus vécu dans une capitale européenne sophistiquée depuis la fin des années 1780. Aussi, une fois que nous fûmes installés dans la nouvelle maison de Saint-Pétersbourg située à proximité de l’église de Dmitri, je me gorgeai de musique, de pièces de théâtre et de conversations, du mieux que le pouvait une serve affranchie de treize ans. Alors que je m’attendais à ce que mes humbles origines fussent un obstacle dans la société, celles-ci contribuèrent à faire de moi l’événement de la saison dans les salons pétersbourgeois avides de nouveauté. Et voilà qu’on soumettait « Mlle Koskov, la polymathe de Perm », à diverses épreuves en diverses langues et qui couvraient de nombreuses disciplines. Cet ensemble de connaissances acquises, je le devais à ma mère d’adoption, expliquais-je, car depuis qu’elle m’avait appris à lire, il me suffisait de cueillir les fruits que me tendait la Bible, les dictionnaires, almanachs, pamphlets, poésies convenables et lectures édifiantes. Les progressistes citaient le cas de Klara Koskov pour défendre l’idée que seul l’arbitraire de la naissance permettait de distinguer les serfs de leurs maîtres, tandis que les sceptiques disaient de moi que j’étais une oie gavée d’informations que je régurgitais sans les comprendre.
Un jour d’octobre, un carrosse tiré par quatre pur-sang blancs s’arrêta dans la perspective Primorski, et l’écuyer de la tsarine Élisabeth remit à notre famille une convocation : nous étions priés de nous rendre au palais d’Hiver pour une audience avec la tsarine. Dmitri et Vasilisa ne fermèrent pas l’œil de la nuit et furent époustouflés par la succession de pièces somptueuses que nous traversâmes afin de gagner les appartements de la tsarine. Du fait de ma méta-existence, j’étais depuis plusieurs siècles insensible à la pompe. De la tsarine Élisabeth, je me souviens surtout de la voix, pareille à une triste clarinette basse. On nous installa, mes parents adoptifs et moi-même, sur une longue banquette placée près d’un feu de cheminée tandis qu’Élisabeth préféra s’asseoir sur une chaise à haut dossier. Elle m’interrogea en russe sur ma vie de serve puis passa au français afin de tester mes connaissances sur tout un éventail de sujets. En allemand, sa langue maternelle, elle me demanda si mes divers engagements ne me lassaient pas. Je lui répondis qu’une audience avec la tsarine ne pouvait en aucun cas être ennuyeuse, mais que je ne serais pas triste quand les gens me relégueraient aux oubliettes. Elle répliqua que je savais donc ce que ressentait une impératrice. Elle avait reçu le tout dernier modèle de pianoforte de Hambourg ; souhaitais-je l’essayer ? Je jouai alors une berceuse japonaise que j’avais apprise à Nagasaki, ce qui l’émut. Je ne sais trop pourquoi, mais Élisabeth me demanda de quelle sorte de futur mari je rêvais. « Notre fille est encore une enfant, Votre Altesse » – Dmitri venait de retrouver sa langue –, « et sa tête est remplie d’inepties de fillette.
– À mon quinzième anniversaire, j’étais déjà mariée. » La tsarine se tourna vers moi et Dmitri replongea dans son mutisme.
Le mariage, remarquai-je, n’était pas un royaume dans lequel je rêvais d’entrer.
« Cupidon ne rate jamais sa cible, déclara Élisabeth. Vous verrez. Vous verrez. »
Depuis mille ans, chère tsarine, ne lui répondis-je pas, ses flèches semblent ricocher sur moi. Je concédais que Son Altesse disait certainement la vérité. Mais les réponses évasives ne lui échappant pas, elle suggéra que je préférais les livres aux maris. Les livres n’avaient pas tendance à changer de sujet quand cela leur chantait, admis-je. Dmitri et Vasilisa se tortillèrent dans les beaux vêtements qu’on leur avait prêtés. Cette reine endurcie évoluant dans une cour au sein de laquelle l’adultère constituait une forme de distraction me scruta alors d’un regard dans lequel l’or du feu badinait avec celui de ses cheveux. « C’est une bien antique remarque qui jaillit d’une si jeune bouche. »
Notre visite à la cour de l’impératrice déclencha une nouvelle vague de rumeurs quant à la véritable paternité de Klara Koskov, ce qui provoqua l’embarras de mon père adoptif ; aussi, nous mîmes opportunément fin à ma brève carrière de curiosité de salon. La décision coïncida avec le retour d’oncle Piotr, qui avait passé six mois à Stockholm, et, bientôt, la demeure des Tchernenko rue Djerjinski devint notre seconde maison. La femme de Piotr, l’ancienne comédienne Ioulia Grigorevna, devint une amie fidèle et organisa des dîners où je rencontrai un échantillon un peu plus varié de Pétersbourgeois que ceux qui m’étaient donnés à voir dans les hautes sphères. Banquiers, chimistes et poètes côtoyaient directeurs de théâtre, commis aux écritures et capitaines de navire. Je continuais à lire avec avidité, et j’écrivais à de nombreux auteurs, dissimulant mon âge et mon sexe derrière ma signature : « K. Koskov ». Les archives de l’Horlogerie ont encore en leur possession les lettres que K. Koskov avait reçues du physicien René Laennec, de l’inventeur Humphry Davy et de l’astronome Giuseppe Piazzi. L’université était encore inaccessile aux femmes, mais, à mesure que les années passèrent, de nombreux progressistes issus de l’intelligentsia pétersbourgeoise vinrent chez les Tchernenko discuter de leurs travaux avec le bas-bleu. Quand je fus en âge, je reçus même plusieurs propositions de mariage, mais ni Dmitri ni Vasilisa Koskov n’étaient pressés de me perdre ; quant à moi, je n’avais aucunement le désir de redevenir la propriété d’un homme.
Le vingtième Noël de Klara arriva ; le douzième qu’elle passait auprès des Koskov. Elle reçut des bottes fourrées de Dmitri, des partitions de piano de Vasilisa et une cape couleur sable des Tchernenko. Mon journal indique que, le 6 janvier 1823, le sermon de Dmitri eut pour thème Job et les desseins secrets de la providence. En raison des angines et des rhumes, la chorale de l’église de l’Annonciation-de-la-Sainte-Vierge fit une piètre prestation. La neige recouvrait les caniveaux d’une épaisse couche, le brouillard et la fumée saturaient les allées, le soleil n’était qu’un souvenir, des stalactites pendaient aux gouttières, des râles de vapeur blanche jaillissaient des naseaux gelés des chevaux, et des plaques de glace de la taille de bateaux flottaient sur la Neva, grise comme un nuage d’orage.
Après le déjeuner, Vasilisa et moi nous installâmes dans le salon. J’écrivais une lettre en néerlandais au sujet du phénomène d’osmose dans les très grands arbres à un savant de l’université de Leyde. Ma mère adoptive corrigeait les compositions de français rédigées par certains de ses élèves. Le feu rongeait ses bûches. Galina, notre gouvernante, allumait les lampes en maugréant au sujet de ma vue, quand on frappa à notre porte. Jasper, notre petit chien au pedigree douteux, fusa jusqu’au vestibule en jappant. Vasilisa et moi nous regardâmes, mais ni elle ni moi n’attendions de visiteur. À travers le rideau en dentelle, nous vîmes un carrosse dont la fenêtre était protégée par un voilage. Galina nous apporta une carte de visite que lui avait remise un valet de pied devant notre entrée. Dubitative, ma mère la lut à voix haute : « M. Shiloh Davidov. “Shiloh” ? Je dirais que c’est un nom étranger. Te procure-t-il la même impression, Klara ? » L’adresse montrait néanmoins que ce Davidov résidait dans la très respectable perspective Moussorgski. « Seraient-ce des amis d’oncle Piotr ?
– On m’a dit que Mme Davidov était aussi dans le carrosse », ajouta Galina.
Vasilisa changea brusquement d’avis – phénomène derrière lequel je verrais, quelque temps plus tard, une suasion –, ses doutes s’étaient évanouis. « Eh bien, invite-les donc à entrer, Galina ! Que vont-ils penser de nous ? La pauvre dame va mourir de froid ! »
« Veuillez nous excuser de cette intrusion impromptue, madame et mademoiselle Koskov », dit un homme fringant aux extravagantes bacchantes, à la voix sonore et aux vêtements sombres de style étranger. « La faute me revient entièrement. J’avais écrit ma lettre de présentation avant d’aller à l’église, mais notre jeune palefrenier a reçu un coup de sabot, et nous avons dû faire appel à un médecin. Avec toutes ces histoires, j’ai omis de vérifier que cette lettre vous était bien parvenue. Je m’appelle Shiloh Davidov, à votre service. » Il tendit son chapeau à Galina en souriant. « D’extraction russe par mon père, j’habite à Marseille, même si j’habite pour ainsi dire un peu partout. Mais si vous me le permettez » – déjà à ce moment-là, je trouvai une cadence chinoise à son russe –, « puis-je vous présenter mon épouse, Mme Claudette Davidov, que vous connaissez davantage, mademoiselle Koskov » – il agita sa canne –, « sous son nom de jeune fille et nom de plume, C. Holokai. »
Je ne m’y attendais pas. J’avais correspondu plusieurs fois avec « C. Holokai », auteur d’un essai philosophique sur la transmigration de l’âme, sans me douter qu’il s’agissait d’une femme. Le visage sombre et inquisiteur de Mme Davidov suggérait des origines perses ou levantines. Elle portait de la soie gris tourterelle et un collier de perles blanches et noires. « Madame Koskov, dit-elle à Vasilisa, merci pour votre hospitalité à l’égard de deux étrangers par cet après-midi hivernal. » Elle parlait russe plus lentement que son mari, mais prononçait les mots avec tant de soin que, spontanément, son auditoire lui prêtait la plus grande attention. « Nous aurions dû attendre demain avant de vous inviter chez nous, mais le nom de “K. Koskov” m’est parvenu il y a seulement une heure chez le Pr Obel Andropov, et j’y ai vu… j’y ai vu un signe.