Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Eva Kim · Chapitre 9 sur 57

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Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Chapitre 8

 

Ma victime s’appelle Nathan. Il est le petit-fils du couple de retraités qui souhaite renouveler ses vœux de mariage. Je me souviens du coup magistral que je lui ai envoyé en pleine tronche alors qu’Elliott engage justement la conversation à ce sujet. J’aurais préféré qu’il me présente des excuses, puisqu’il vient tout juste d’arriver au studio avec une bonne vingtaine de minutes de retard.

— Les connaissances auxquelles je vous ai recommandée m’ont donné leur accord pour vous rencontrer, m’annonce-t-il en s’asseyant à ma table de salon. Leur petit-fils souhaite vous voir en personne avant de planifier le premier rendez-vous, il ne devrait plus tarder à vous joindre.

— Euh… En effet, j’ai déjà eu un premier « contact » avec lui hier. Il était venu vérifier l’adresse.

— Vraiment ? Et alors, tout s’est bien passé ?

Je bégaie un « oui » à peine audible, incapable de lui avouer que le premier contact en question équivaut à mon poing dans sa figure. Je ne me suis jamais sentie aussi honteuse qu’en l’invitant à monter chez moi pour mettre de la glace sur sa paupière qui grossissait à vue d’œil.

Elliott sourit.

— Super ! s’exclame-t-il. Vous avez placé un rendez-vous ?

— Pas encore, il doit en discuter avec ses grands-parents pour connaître leurs disponibilités.

Ou pour leur interdire d’approcher cet immeuble à moins de cent mètres, s’ils ne veulent pas se prendre une droite par la folle du troisième étage.

— Sinon, qu’est-ce que vous m’avez préparé aujourd’hui ? reprend Elliott.

— Une mise en situation.

— Une mise en situation ?

— Une mise en situation. Vous savez que votre manque de sensibilité déborde sur vos aptitudes relationnelles. Si je ne peux pas vous empêcher de rentrer dans les armoires de vos clients en mon absence, vous apprendre à apaiser des conflits reste dans mes cordes.

L’acceptation d’Elliott ne me surprend pas ; il a l’air friand de tout ce qui sort de l’ordinaire. Je l’invite donc à rester assis pendant que je vais m’installer de l’autre côté de la table, de façon à me retrouver juste en face de lui. L’idée est simple : il jouera son propre rôle, et moi, je serai une femme mécontente venue régler mes comptes avec l’agence.

— Vous devez agir comme vous le feriez en temps normal, d’accord ? Attention, cette nana ne rigole pas.

Elliott hoche la tête et s’étire comme s’il se préparait à un match de basket. Il n’a pas le temps de terminer que j’abats ma main bien à plat entre nous. Le directeur sursaute et manque de tomber à la renverse.

— Dites donc, Monsieur, j’ai appris que mon fiancé était inscrit chez vous, commencé-je de but en blanc. Vous saviez qu’il était déjà maqué, au moins ?

Comprenant mon petit jeu, Elliott récupère un peu de contenance. Il s’appuie contre le dossier de sa chaise et prend cet air pompeux qui ferait vriller le plus tranquille des moines tibétains.

— Eh bien, je ne peux pas confirmer la présence de votre fiancé dans nos fichiers, puisque nous tenons à la discrétion de nos clients. Mais leur situation conjugale n’est jamais considérée lors de l’inscription.

— Donc vous ignoriez qu’il était en couple ?

— C’est fort probable.

Je m’avance brusquement au-dessus de la table et l’empoigne le col de sa chemise en lin. Stupéfait, Elliott ne peut qu’agripper le rebord du meuble pour ne pas basculer davantage en avant.

— Vous vous foutez de moi ? hurlé-je. Mon mec s’est inscrit dans votre putain d’agence et vous n’étiez même pas au courant qu’il vivait déjà avec quelqu’un ?

Elliott remonte une main fébrile sur la mienne pour trouver de l’air. D’après son expression scandalisée, je joue mon rôle à la perfection.

— Écoutez, balbutie-t-il, accuser notre entreprise pour la décision de votre conjoint ne serait pas honnête. Il a fait appel à nos services de son plein gré et…

— Non.

Je le lâche, désespérée. Il le fait exprès, ou quoi ?

— Non, non, non ! Vous ne pouvez pas rejeter la faute sur lui, ça ne servirait qu’à envenimer la situation !

Elliott Rhys déglutit en vérifiant qu’aucun bouton de sa chemise n’a sauté pendant notre lutte. Vu sa tendance à les retirer toutes les cinq minutes, je ne vois pas en quoi ça le dérangerait.

— Navré, je n’ai pas l’habitude de chercher des arguments alors qu’on essaie de m’étrangler.

— Vous avez déjà été frappé. Qu’est-ce qui vous garantit qu’un incident similaire ne se reproduira pas ?

Je pointe mon sourcil avec un index sévère. Celui d’Elliott est traversé par une cicatrice qui court depuis le sommet de sa tempe jusqu’au creux de sa paupière. Ce genre de détails se remarquent moins ici, sous les ampoules basse consommation et la faible lumière du soleil qui peine à traverser les épaisses fenêtres, mais dans la blancheur aveuglante de leurs locaux, la fine striure ressort aussi clairement qu’un nez en plein milieu de la figure. Si nette, si mince, presque délicate, qu’elle semble tracée du bout d’un scalpel de chirurgien.

L’un de ses détracteurs n’a pas hésité à remplacer les mots par les poings, comme le démontre la vidéo que j'ai trouvée sur Internet. Et il ne sera certainement pas le dernier.

— Vous avez raison.

Le directeur sourit en frottant l’entaille, pensif. Il attrape son verre posé sur la table et avale une gorgée d’eau.

— Je ne suis qu’un informaticien accro à ses logiciels, qui passe ses journées enfermé dans son bureau à formater des fichiers ou à synthétiser des séries de données. Si j’avais consacré plus de temps au sport, j’aurais pu lui mettre une sacrée raclée.

— Oh, je n’en doute pas une seconde, répliqué-je d’un ton gentiment moqueur, mais lui répéter le discours pompeux que vous m’avez sorti lors de ma visite de l’agence aurait sans doute suffi à l’assommer.

Elliott renverse sa tête en arrière et se met à glousser. Je décolle ma bouche de mon propre verre, surprise par ce son gauche, loin de son cynisme moqueur et détestable. Il manque d’entraînement, si bien qu’il s’essouffle à l’issue d’un court instant et retombe dans l’air. Sans relever ma confusion, Elliott s’empare d’une pochette qui traîne devant moi. J’imagine le choc d’Anne-Camille et Bernard s’ils apprenaient qu’un total étranger a consulté leur projet de mariage.

— Vous allez les marier ? demande-t-il après avoir tourné quelques feuilles. Leurs souhaits sont beaucoup trop contradictoires. Ces gens-là ne vont pas du tout ensemble !

— Croyez-moi, ils se complètent à merveille.

— Envoyez-les moi et je vous promets de trouver pour chacun d’entre eux le partenaire idéal.

J’essaie de récupérer la pochette, en vain. Elliott se recule, satisfait de sa blague puérile.

— Accordez-moi votre confiance, dit-il, les yeux brillants de malice, je saurai les rendre plus heureux que vous ne le faites en répondant au moindre de leurs caprices.

— Vous savez que c’est ma seule commande du moment, vous voulez me foutre sur la paille ou quoi ?

Ayant contourné le meuble qui nous sépare l’un de l’autre, je parviens à saisir les notes. Elles se dérobent dès qu’Elliott se dresse sur ses échasses gigantesques. Il baisse son bras quand je lève le mien et m’oblige à tourner en rond dans la pièce.

Je parviens à le coincer contre le dos du canapé et ouvre une paume, sur laquelle il dépose l’objet de son larcin. Mes doigts n’ont pas encore effleuré le papier que je me perds déjà dans l’infinité irréelle de ses yeux. Comme il ne semble pas vouloir détourner son regard du mien, je me défile en premier, soudain consciente de notre proximité trop familière. L’espace de quelques secondes, je me suis de nouveau retrouvée dans l’armoire d’Hélène, prise d’une furieuse envie de l’embrasser.

— Vous accueillez suffisamment de clients comme ça pour ne pas avoir à piquer les miens, le grondé-je gentiment. C’est bien pour cette raison que vous utilisez autant de serveurs, non ? Ça vous fait combien de membres inscrits ? Plusieurs dizaines de milliers ?

— Beaucoup plus que vous ne l’imaginez.

Elliott Rhys s’approche des fenêtres sur lesquelles s’accroche une pellicule d’humidité froide. Il se ferme au dialogue, comme il en a pris l’habitude chaque fois que je pose des questions sur le contenu de leur base de données.

— Vous manquez d’un vrai lieu de travail, dit-il. Ce studio ne vous offre pas le crédit nécessaire aux yeux des prospects.

Il affirme ça sans me regarder, les poings rangés dans le bas de son dos. La rue est imprégnée de la couleur déclinante du jour qui, projetée sur son visage, confère à son teint les nuances hiératiques de la sagesse.

Devant l’expérience qu’il m’inspire, je renonce à lui parler du couple d’heureux mariés qui ne m’a toujours pas payé un rond.

— Je me plais, ici.

Ce studio a le mérite de me mettre en confiance, entre mes petits meubles rafistolés, la cheminée condamnée sur laquelle trône l’écran de télévision récupéré chez le père de Gaël et la table d’un chêne fatigué, dont je compte exploiter les dernières forces pour de longues années encore. Chaque pièce de mobilier raconte une histoire et participe à instaurer un confort modeste qui me rassure au quotidien.

Elliott Rhys soupire :

— Vous vous attachez à des détails insignifiants, c’est là votre plus gros problème. Travailler ailleurs ne changera rien à votre savoir-faire. Quittez vos principes restrictifs et lancez-vous !

— Les principes importent, répliqué-je, déçue de voir qu’il peut lire en moi avec une telle facilité. Ils devraient d’ailleurs vous empêcher d’agir au mépris des règles morales, comme lorsque vous insistez pour démarcher des clients déjà en ménage.

— Vos anciennes histoires vous empêchent de juger notre politique commerciale avec objectivité, me répond-il plus sèchement.

Là, il m’en bouche un coin. Même si mon ex-petit ami m’a effectivement quittée pour une autre, Elliott ne peut pas le savoir, alors je me demande bien de quel droit il se permet de formuler la moindre hypothèse sur ma vie sentimentale.

— Parce que vous êtes différent ? raillé-je. Monsieur va me sortir qu’il ne s’est jamais donné le droit d’aimer pour garder son impartialité légendaire ?

— L’arbitre n’a pas le droit de jouer. Il perdrait son pouvoir d’appréciation dans le cas contraire, vous ne pensez pas ?

Quand il se tourne, le contraste de lumière déroule un tapis d’ombre sur l’incurvation de ses lèvres. Une grimace d’ironie. Nous y voilà.

— Vous mentez ! lâché-je d’une voix dure.

— Oui.

Alors qu’il se met en mouvement, ses gestes sont ralentis par une sorte de lassitude profonde. Elliott fouille dans sa sacoche et me plaque une brochure sur la poitrine.

— Mais elle a retourné ma faiblesse contre moi, ce n’était pas de l’amour, conclut-il.

Tu l’as blessé. Rattrape-toi, pauvre idiote.

— Attendez, je ne voulais pas…

— La conférence vous aidera à y voir plus clair, m’assure-t-il en désignant la plaquette, déjà dans l’encadrement de la porte d’entrée. Cette femme est talentueuse, elle saura répondre à des questions auxquelles vous n’avez même pas commencé à songer. Le pitch est à 15 h 30, dans l’une des salles de la Mégacité. Je suppose que vous n’aurez pas de mal à vous y rendre.

C’est ainsi que je me retrouve à somnoler sur un siège de train le lendemain. Mon crâne n’arrête pas de tambouriner contre la vitre à travers l’écharpe à carreaux qui me sert d’oreiller, comme pour me rappeler que ces prochains jours ne m’accorderont aucun répit.

François m’a envoyé un message ce matin.

François : Ta mère a dit à Éliza que

tu logeras chez elle. Je souhaitais juste

t’adresser mon soutien.

Je sais que ce ne sera pas facile pour toi.

Simple, concis, attentionné. Et malgré ça, je ne ressens rien. L’appréhension de retourner dans cette chambre d’ado criante de ringardise, mais surtout d’échecs que maman ne se retiendra pas de me rappeler à la moindre occasion, prend toute la place.

La conférence proposée par Elliott Rhys se tient à Amiens. En m’envoyant là-bas, j’ai l’impression qu’il se venge de mon indiscrétion.

Et en toute franchise, s’il avait réellement voulu me punir, il aurait eu raison de choisir cette maudite ville.

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