Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 18
— On ne dompte pas un Elliott facilement, n’est-ce pas ?
Désiré s’appuie sur le bar de la cuisine en grignotant un biscuit sablé. Il a troqué son look de tueur à gages pour un polo mauve et un pantalon beige. Comme il a accouru ici dès que nous avons raccroché au téléphone, il n’a pas eu le temps de se coiffer. Ses cheveux raides, qui retombent de chaque côté de son visage anguleux, le font ressembler aux acteurs des vieilles sitcoms américaines. Il me paraît moins impressionnant par rapport à hier, plus accessible.
Je dépose une tasse de café devant lui. Aimée a avalé le sien tout rond pour aller boucler sa valise dans l’entrée.
— Parce qu’il y en a plusieurs ? dis-je avec une grimace terrifiée.
— Quelle horreur, je n’espère pas !
Son rire est communicatif. Je l’imite avant que mes pouffements se transforment en une quinte de toux venue des Enfers.
— Malade ? lance Désiré.
— J’ai dû prendre froid à cause de la pluie.
Ce qui me surprend, c’est qu’en comparaison, Aimée pète la forme. Elle était pourtant dans un état bien pire que le mien quand nous sommes rentrées nous mettre au chaud après sa dispute avec Elliott.
— Pour revenir à notre mouton, Elliott est difficile à gérer, mais je crois que je ne m’en sors pas trop mal. Pour ce qui est du boulot, en tout cas.
Les yeux noirs de Désiré me sondent. Peut-être cherche-t-il à savoir ce qu’Elliott et moi partageons en dehors du boulot. S’il savait qu’il m’arrive de loucher sur son frère comme sur un pot de pâte à tartiner !
— Ce n’est pas votre rôle de le gérer, lâche-t-il enfin. Ne vous forcez pas à supporter ses sautes d’humeur. Vous êtes sa partenaire d’affaires, pas sa baby-sitter. Cela dit, je vous remercie d’avoir accueilli Aimée. Elle souffre beaucoup de cette situation.
Tout en parlant, Désiré la regarde plier ses grandes robes sur le canapé. Quand il se retourne pour prendre une nouvelle gorgée de café, ses pupilles se sont adoucies, empreintes d’une tendresse insoupçonnée.
— Vous tenez beaucoup à elle, murmuré-je, touchée.
— Oui, avoue-t-il sans complexe. Je crois que c’est aussi le cas d’Elliott, même après tout ce temps. Il ne sait juste pas comment pardonner et prendre soin des siens.
Je ne peux pas le contredire, alors je m’enfile deux gâteaux d’un coup pendant que ses ongles vernis grattent machinalement l’anse de la tasse. Leur trio ressemblerait à celui que je compose avec Maddie et Gaël, si les choses s’étaient mieux passées entre eux. Désiré poursuit, les yeux plongés dans le liquide amer.
— Je pense que son travail l’empêche de comprendre ce qui importe vraiment. Des fois, je me demande pourquoi il s’entête à diriger ce groupe. Les agences ne le rendent pas heureux. Il passe ses journées enfermé dans son bureau, à perfectionner son algorithme ou à se chamailler avec la moitié de ses clients et de ses employés…
— Ce n’est pas ce que vous faites à San Francisco ?
— Un peu. Mais contrairement à lui, j’accepte d’avoir tort de temps à autre. Tant qu’Elliott se confortera dans ses idées, il ne verra pas que ce qui compte vraiment est en train de disparaître.
Les paroles de Désiré m’ébranlent, parce que je sais qu’il a raison. Si j’ai cru tenir un rôle particulier dans la vie d’Elliott, je ne suis rien d’autre que l’une des nombreuses personnes qui se contentent de graviter autour de lui. Avec La Compagnie de l’Arc, Elliott mène son petit monde par le bout du nez. Il est le maître de sa galaxie, qu’il modifie et altère selon son bon vouloir, sans trop se préoccuper des dommages collatéraux. Et qui voudrait d’un soleil trop crâneur pour ne pas retenir les petites étoiles qui filent loin de lui ?
Désiré semble se souvenir de quelque chose. Il a un petit sursaut et se met à fouiller ses poches de pantalon.
— J’allais encore oublier ! (Décidément, cette famille a le chic pour oublier des trucs.) Le gérant qui s’occupe de mon espace de coworking est là toute la semaine. Il m’a demandé de vous confier son numéro au cas où vous ne le trouvez pas le jour de votre visite.
Lorsque je saisis le bout de papier qu’il me tend, le bruit d’une fermeture à glissière nous fait comprendre qu’Aimée est fin prête. Désiré attrape un dernier sablé et saute du tabouret pour la rejoindre.
Dans le couloir, il s’arrête devant l’appartement d’Elliott, l’air d’hésiter. L’espace d’un instant, je crois qu’il va sonner, mais il finit par secouer la tête et se tourner vers moi.
— Pourquoi ne suis-je pas étonné de voir que vous êtes la voisine de mon frère ?
— Il faut croire que nous étions destinés à travailler ensemble, lui suggéré-je, une main sur la poignée de ma porte.
Il ricane.
— Destinés, ma foi…
L’après-midi, j’essaie d’avancer sur mon travail, entre la planification des prochains rendez-vous et la recherche de plages publiques pour la cérémonie d’Anne-Camille. Mais les derniers événements, conjugués à un début de migraine carabinée, me remplissent la tête.
Je ne fais que penser à mon voisin trop maladroit pour comprendre que son étroitesse d’esprit détruit tout autour de lui, au point que son propre frère réconforte son ex-petite amie lorsque leurs vieux problèmes de couple resurgissent. Si Désiré est là pour prendre soin d’Aimée, qui prend soin d’Elliott ?
Je me suis toujours sentie plus ou moins aimée. Quand j’étais gosse et que ma mère semblait incapable de me donner la petite dose d’affection quotidienne qu’elle se forçait habituellement à fournir dans un geste, un regard, une caresse juste, j’allais à sa recherche auprès d’une tante aux repas frugaux mais attentionnés. À cette époque, une simple tranche de jambon blanc et du fromage glissés dans du pain frais suffisaient à soigner mon cœur de gamine perdue au milieu d’un océan de chagrin, dans lequel personne, jamais, ne voulait lui apprendre à nager. Plus tard, le père de Gaël a remplacé les casse-croûtes maison avec des flûtes de champagne à siroter en bas des montagnes. Et son fils, encore après, dans ce tourbillon de découvertes ingénues et d’illusion d’amour qui n’en était pas un, m’apprenait que l’amitié peut parfois supplanter la douceur d’une main sur la peau nue. Elliott, lui, n’a rien de tout ça. En dehors d’une assistante elle-même au bord de l’implosion, il est seul. Plus seul que je ne l’ai jamais été. Sait-on au moins veiller sur les autres quand personne ne nous montre l’exemple ?
Je n’arrive pas plus à bosser quand j’ouvre ma boîte mail. Elliott m’a envoyé un courriel hier, à la même heure. Une liste de partenaires à contacter pour agrandir mon réseau.
Je referme l’ordinateur après un petit instant de réflexion. Même si je ne veux pas me rapprocher d’Elliott au point d’en souffrir, je crois que je peux accepter d’être cette amie un peu trop envahissante qui l’empêche de faire n’importe quoi.
Quand je vais enfin toquer à sa porte, j’ai répété mes excuses bidons une bonne dizaine de fois, prête à le brosser dans le sens du poil. J’entends ses pas hésiter derrière le vantail et me prépare, les épaules tendues à craquer. Finalement, Elliott apparaît, le visage plus blanc que d’habitude. Il a enfilé un pull en cachemire qui fait ressortir les muscles nerveux de son torse. C’est la première fois que je le vois sans ses éternelles chemises trop grandes, si bien que j’en oublie la véritable raison de ma venue.
— Qu’est-ce que vous voulez, Charlie ? lâche-t-il dans un soupir ennuyé.
— Euh, je… Je voudrais vous remercier pour la liste de partenaires.
Elliott se redresse, surpris par mon comportement pacifiste. Il est vrai que j’ai plutôt la sale manie de lui rentrer dans le lard, d’habitude.
— Pas de quoi, répond-il, laconique.
Le silence retombe. Je ne sais plus si je dois demander son pardon, quitte à aborder le sujet qui fâche, ou lui proposer de venir bosser chez moi. Notre dispute d’hier m’a appris que je suis encore loin de pouvoir anticiper ses réactions.
— Bon, j’ai encore beaucoup de travail, alors…, commence Elliott en refermant sur lui.
— Aimée est repartie chez votre frère !
La porte s’arrête à mi-chemin. En voyant son expression crispée, je regrette d’avoir choisi la première option.
— Oh, vous avez dû bien discuter, dans ce cas, lâche-t-il, les lèvres pincées.
— Vous ne semblez pas très à l’aise avec cette idée.
— Disons que Désiré est bavard. Et du genre à fouiner dans des affaires qui ne le concernent pas, un peu comme vous.
Je fronce les sourcils, piquée au vif. Oh, bordel ! Cette fois, c’est sûr, je vais me le faire !
— J’essaie de vous aider ! répliqué-je, outrée. Il est évident que la situation ne vous convient pas, alors je m’efforce de convaincre la tête de mule que vous êtes d’utiliser la communication plutôt que la fuite !
Le rire mi-irrité, mi-sarcastique d’Elliott ne se fait pas attendre.
— Vous ne savez rien de cette histoire. Mêlez-vous de ce qui vous regarde, pour une fois.
Je pourrais respecter son refus. Le laisser s’enfoncer dans cette complaisance. Mais c’est plus fort que moi. Je repense à l’absence de cadres photos sur son grand bureau vide. Au fait que, lorsqu’il se porte malade, son frère préfère s’occuper de l’agence plutôt que de lui rendre visite. Alors quand il me plante là, je frappe contre le battant jusqu’à ce qu’il consente à ouvrir de nouveau, passablement agacé.
— Bon sang, Charlotte…
— Vous avez raison, le coupé-je. J’ignore tout de cette histoire. Mais ce que je sais, c’est que vous n’aviez jamais été absent de l’agence avant hier. Allez lui parler et pardonnez-lui. Pardonnez-vous.
Le voilà. Ce tic nerveux lorsque la colère remonte pour venir gonfler le petit réseau de veines à l’angle de sa mâchoire. J’aimerais qu’Elliott explose et s’exprime, mais il s’apprête encore à refermer la porte. Hors de moi, je la repousse pour l’obliger à me faire face.
— Ne faites pas ça ! (Cette fois, je hurle en plein milieu du couloir, au prix d’une douleur aiguë à la gorge.) Ne rejetez pas les personnes qui s’inquiètent pour vous !
— Vous n’avez aucune raison de vous inquiéter pour moi ! éructe-t-il à son tour. Alors, arrêtez ! Arrêtez d’intervenir quand personne ne vous a rien demandé !
Sa propre colère le surprend. Il s’essuie le front avant de remonter ses lunettes sur son nez pour retrouver contenance, une stupeur mêlée d’agacement dans le regard.
— Vous me considérez peut-être comme une simple partenaire d’affaires, mais pour moi, vous êtes un ami, dis-je sans lui laisser le temps de redescendre. Et en tant qu’ami, je vous en veux d’être toujours en retard, et je vous en veux de m’avoir oubliée. Hélène aussi était déçue. Désiré, lui, a réglé le problème de chauffage parce que vous ne sembliez pas vous préoccuper du confort de vos salariés, et à plus forte raison de celui d’Éléonore.
— Quel rapport avec Aimée ? s’impatiente Elliott.
— Mettez-vous à la place de ceux à qui vous tenez et qui tiennent à vous. Aimée est amoureuse, alors n’ignorez pas cette information et ne vous comportez pas comme vous le feriez avec une étrangère.
Mon cœur rétrécit dans ma poitrine. En l’encourageant à parler avec Aimée, je prends le risque de les voir se rabibocher. Mais si c’est la seule solution pour rendre Elliott heureux, je l’accepterai. En bonne amie, et rien d’autre.
— Aimée s’est condamnée toute seule. Ce n’est plus mon problème.
Il y a quelque chose de brisé dans sa voix. J’aimerais le serrer dans mes bras, mais je ne peux pas, parce qu’il ne m’en donne pas le droit. Je ne compte pas. Pas comme ça.
Je m’apprête à modérer mes reproches quand une nouvelle quinte de toux me surprend. Elliott se penche sur moi, plus calme.
— Vous êtes malade ? s’inquiète-t-il.
— Je n’avais pas de parapluie hier…, grogné-je avant de me rendre compte de la direction stupide que prend notre discussion. Enfin, ce n’est pas le sujet !
Je me redresse et tente de récupérer une attitude plus ferme, un index furieux pointé sur son torse.
— Et puis zut ! m’exclamé-je. Restez sur votre position si ça vous chante ! Mais sachez que la pire chose qui puisse vous arriver, Elliott, c’est que vos proches n’attendent plus rien de vous.
Et je rentre chez moi avant qu’il ne veuille claquer sa porte une quatrième fois.
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