Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 22
— Et donc, ils ont trouvé mes coordonnées sur le site de Nathan. J’ai enfin une commande supplémentaire !
Assis derrière son bureau, une joue appuyée contre son poing, Elliott largue un « hum » peu convaincu. Le reflet de l’écran d’ordinateur éclaircit encore le vert de ses yeux, qu’il fait aller de gauche à droite, puis de droite à gauche, derrière un concert de clics continus.
Laconique.
— Anne-Camille et Bernard ont aussi accepté le devis final. Ils vont commencer à me payer en début de semaine.
— Hum…
— L’argent se met à rentrer…
— Hum…
— C’est pour ça que je n’ai plus besoin de notre partenariat.
— Hum… Attendez, quoi ?
Il referme son ordinateur dans un mouvement sec. Tiens, aujourd’hui, il a décidé de déboutonner sa chemise par le bas.
— Vous plaisantez ? me relance-t-il, les sourcils froncés.
— Seulement si vous vous décidez à m’écouter quand je parle. Vous semblez ailleurs. Quelque chose ne va pas ?
Elliott se redresse sur ses longues jambes pour fouiller dans l’armoire du bureau. Je suis étonnée de voir que son œil a totalement dégonflé derrière le carreau de lunettes. Seule la compresse plaquée dans ses cheveux témoigne encore de sa bagarre de la veille.
Il me répond, la voix étouffée par la porte ouverte du meuble :
— Je vous écoute. Je vous écoute tellement bien que j’ai planifié des rendez-vous avec nos clients les plus mécontents pour régler nos contentieux, le but étant de ne pas parler d’argent et d’essayer de les comprendre. Ce qui, je dois bien l’avouer, s’avère plus compliqué que ce à quoi je m’attendais.
— Vous allez essayer de comprendre vos clients, vous ?
Elliott arrête de farfouiller et passe sa tête sur le côté de la porte.
— C’est vous qui m’avez conseillé de mieux traiter les gens, alors je m’y efforce. Venez jeter un œil aux dossiers, si vous ne me croyez pas. Ce sont toutes les menaces d’actions en justice pour lesquelles je dois trouver un compromis, d’après le compte-rendu de Désiré sur la dernière réunion mensuelle avec les conseillers juridiques. Les premiers rendez-vous ont été programmés dès ce lundi.
Elliott pose une énorme pile de pochettes à élastiques entre nous. J’en ouvre quelques-unes par curiosité. Atteinte à l’intégrité morale, refus de prestation et pratiques commerciales abusives défilent au point que je ne sais plus où donner de la tête. Ici, une femme menace de quitter l’agence et de demander réparation, Elliott ne lui ayant pas présenté un seul partenaire depuis son inscription. Là, le groupe est accusé de ne pas prendre en compte les préférences des clients dans les matchs effectués.
— En temps normal, vous leur auriez proposé un arrangement financier ?
— Une entente à l’amiable est généralement la solution la plus simple et la plus rapide. Elle permet aussi de ne pas répandre les accusations portées à l’encontre des agences. Plus ces affaires s’ébruitent et plus les membres insatisfaits mentent ou exagèrent pour nous soutirer des montants astronomiques en dommages et intérêts. Notre réputation n’est pas fameuse, alors ils en profitent, ce qui, au final, contribue à entretenir cette mauvaise image.
Je grimace.
— En gros, en vous encourageant à ne pas utiliser l’argent comme levier de persuasion, je vous rends la tâche encore plus compliquée.
— En quelque sorte. Mais cela ne peut que nous pousser à améliorer nos pratiques sur le long terme.
À travers les nombreuses pochettes éparpillées devant lui, je reconnais certaines feuilles arrachées du carnet sur lequel il avait noté ma manière de communiquer lors de notre rendez-vous avec Constance et Arsène. Honorée qu’Elliott remette en question ses méthodes douteuses d’après mes pratiques, je le laisse tranquille et me concentre sur le SMS de maman qui vient d’arriver à la place.
Maman : Tu sais combien de personnes
Gaël et Madeleine ont invité pour Noël ?
Je cherche une idée d’entrée à ramener.
PS : N’oublie pas que je dors chez toi ce week-end !
Maman.
— Vous ne répondez pas ? Ce n’est pas dans vos habitudes. De quoi s’agit-il ?
Je glisse le téléphone dans la poche de mon jean, hésitante. En rentrant chez moi hier, je me suis empressée d’appeler Gaël et Maddie pour leur raconter ma soirée à l’hôpital. Forcément, ils m’ont suggéré de ramener mon nouveau petit ami à leur fête. Mais Elliott est-il vraiment mon petit ami ?
Je n’ai pas réussi à fermer l’œil de la nuit. En quittant les urgences avant lui, j’ai espéré un message de sa part, un signe. Puisque mon téléphone est resté silencieux jusqu’au matin, j’ai supposé qu’Elliott avait passé la soirée à recevoir les derniers soins et à remplir de la paperasse pour sa sortie. Aussi ai-je pensé qu’il serait plus judicieux d’attendre pour discuter de la nature exacte de notre nouvelle relation.
J’ignore ce que j’espérais en débarquant dans son bureau. Un sourire complice, un baiser pour m’accueillir peut-être. Une séance de galipettes sur le fauteuil du patron, au mieux. Autant vous dire que si j’ai mon ordinateur portable sur des cuisses fermées à double tour, c’est bien parce qu’Elliott m’en a retiré l’envie en me serrant la main à mon arrivée.
— Rien de très intéressant…, finis-je par soupirer.
— Tout ce qui vous concerne est intéressant, rétorque-t-il en barrant quelque chose sur une feuille.
Je m’étouffe presque. Tiens donc. Elliott Rhys qui se montre attentif pour autre chose que son entreprise. On a peut-être progressé, en fin de compte.
— Des amis organisent un repas pour le réveillon de Noël. Ma mère voulait savoir combien d’invités sont prévus.
— Oh, très bien, je vois.
Je tape sur mon clavier sans écrire. J’aimerais l’inviter pour me rapprocher de lui, bien sûr, si la peur de le voir fuir n’anéantissait pas tout l’aplomb dont je peux habituellement faire preuve. Il ne semble pas vouloir aller plus loin qu’un simple enlacement de mains pour le moment. Mais comment pourrais-je en être certaine si je ne lui demande jamais rien ?
Je me racle la gorge, prête à prendre le risque. Autant en avoir le cœur net.
— Ça vous dirait de venir ?
— Je ne fête pas Noël.
Il m’a répondu sans lever les yeux de sa paperasse. Alors que je m’apprête à insister, son téléphone annonce l’arrivée d’une notification. Elliott se contorsionne sur son fauteuil pour le consulter et se lève.
— Vous partez ?
— Oui. Une mission urgente. Je suis Batman, vous avez oublié ?
Je l’imite, un peu désespérée. Il me glisse des doigts, comme toujours.
— Vous ne voulez vraiment pas m’accompagner à ce dîner ?
Il attrape sa veste, un sourire moqueur sur les lèvres. Elliott me regarde comme si j’étais une charmante illuminée.
— Voyons, Charlie, Noël n’a rien de sérieux. Vous croyez vraiment qu’une vierge a enfanté la progéniture d’un dieu ?
Je me retrouve seule, à la fois déçue et en colère. Cet épisode me rappelle celui de nos débuts, alors que nous étions en pleine signature du contrat. Rien n’a changé. Il a toujours cette fichue manie de partir en plein milieu d’une discussion importante, et je commence à croire que cette excuse lui est bien utile. Quel client d’une agence matrimoniale peut avoir une demande si urgente qu’Elliott ait besoin de tout abandonner pour y répondre ?
J’attrape mon ordinateur et ouvre un nouvel onglet. Avec les progrès que nous avons réalisés hier, je ne peux pas le laisser tout gâcher ainsi. Cette fois, hors de question de le laisser fuir comme bon lui semble !
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