Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 29
— Les manteaux restent ici, déclare ma mère dans l’entrée. Les plats froids et les boissons, sur la table du salon. Et vos petites mains expertes, en renfort dans la cuisine, il y a encore des hors-d’œuvres à préparer.
Je lance une grimace d’excuse à Elliott par-dessus mon épaule. Il doit avoir l’habitude des soirées beaucoup plus fastueuses qu’un simple dîner en famille, et je suis à peu près certaine qu’elles ne sont pas dirigées à la baguette par un démon de l’organisation nommé Sylvie. Il grimace en retour, plus par amusement que par réel ennui.
Gaël et Maddie nous ont réunis chez eux pour un repas sans prétention. Pour ma mère, « sans prétention » signifie surtout ne pas avoir à plier des oies dans des serviettes en tissu.
Elle me serre dans ses bras avant de nous escorter jusqu’au salon, sans accorder la moindre politesse à Elliott. Dès qu’elle nous aperçoit, Maddie se désintéresse de ses sapins miniatures et fonce à la rencontre de mon nouveau petit ami. Aucun cadeau n’a été déposé à leur pied, nous apprend-elle en lui claquant un baiser sur chaque joue, puisque les fêtes commerciales représentent bien l’un des pires désastres pour l’état actuel de la planète.
En l’entendant, Gaël glisse la petite boîte qu’il lui réservait dans sa poche de costume. Il répond au « je t’avais prévenu » que je lance depuis l’autre bout de la pièce avec un doigt d’honneur.
Elliott s’arrache tant bien que mal des questions intrusives de Maddie, qui tournent essentiellement autour de sa taille, de ses moyens financiers et de ses habitudes alimentaires. Une fois qu’il a serré la main de Gaël – et reçu la bise un peu pincée de ma mère derrière un « ah, oui » machinal –, je l’entraîne dans la cuisine pour lui permettre de respirer un peu.
— Votre mère ne m’aime toujours pas, constate-t-il en me regardant sortir un plateau du réfrigérateur.
— Disons qu’elle vous juge avec courtoisie. Comprenez-la, vous ne cochez pas toutes les cases du gendre idéal représenté dans les séries télévisées.
— Seriez-vous en train d’insinuer que mon tort est d’être un type normal ?
— Très exactement.
Elliott pouffe en se lavant les mains au-dessus de l’évier. Pendant ce temps, je bataille avec le film plastique qui recouvre les crevettes.
— L’aigreur de ses remarques va peut-être grimper avec son alcoolémie, alors n’en tenez pas trop compte, ajouté-je. C’est plus fort qu’elle, il paraît qu’elle est comme ça depuis…
Je m’arrête sans terminer ma phrase. Nous n’avons jamais abordé un sujet aussi personnel.
— Depuis ? me relance Elliott.
— Depuis la mort de mon père.
Il m’observe avec des yeux paniqués :
— Je suis navré, je ne voulais pas…
— Tout va bien, le rassuré-je avec un sourire. J’avais deux ans quand son cancer l’a emporté, alors je ne l’ai pour ainsi dire jamais connu. Mais parfois… Je pense au fait que j’aurais aimé profiter de ma mère à l’époque où il était encore là. Sur leurs photos, elle semble tellement plus épanouie et lumineuse… Beaucoup plus qu’avec moi, en tout cas.
Elliott me voit perdre patience et tire le plateau à lui pour en retirer le film plastique.
— Ne dites pas une chose pareille, il s’agit de votre mère. Je n’ai jamais perdu un membre de ma famille, alors je ne peux pas comprendre sa douleur, mais je suis certain qu’elle vous aime au moins autant que lui.
Il commence à décortiquer les crevettes avec la dextérité d’un chef étoilé. Je sors un nouveau plateau pour ne pas rester les bras croisés et empale des morceaux de fromage sur des piques en bois.
— Je sais bien qu’elle m’aime, continué-je. Après tout, elle fait l’impasse sur son habituel repas de famille pour être avec moi. C’est juste que… Je n’ai pas été une gamine facile à vivre et je crois que, de manière inconsciente, elle m’en veut de ne pas l’avoir comprise dans les moments les plus difficiles. Je suis en partie responsable de cette colère sous-jacente qu’elle traîne un peu tous les jours.
— Je vous comprends. Il m’est aussi arrivé de me montrer très dur avec mes proches, et plus particulièrement avec mon frère. Ce n’est jamais facile d’agir en conséquence lorsqu’on est jeune, alors ne vous torturez pas trop avec ça.
— Vous vous disputiez souvent avec Désiré ?
— Je me dispute toujours avec Désiré, me corrige-t-il. J’ai longtemps cru que c’était normal entre frères, d’autant plus quand ils dirigent ensemble une société, puis je me suis rendu compte que j’étais responsable de la plupart de nos bagarres.
— Des bagarres ? répété-je en lui tendant un bout de fromage, qu’il attrape avec les dents. Vous vous battez encore à votre âge ?
— Nous n’étions pas suffisamment proches à l’époque pour que je vous le confie, mais je dois cette cicatrice au sourcil à mon frère, et pas à un client de l’agence.
J’abandonne mon plateau pour me tourner vers lui.
— Vous m’avez laissée croire à cette histoire pendant tout ce temps ?
— Bien sûr, me nargue-t-il avec un grand sourire charmeur. J’avais beaucoup trop peur que vous arrêtiez de fantasmer sur mon personnage de patron sexy et profondément haï pour avouer la vérité.
J’attrape le torchon qui traîne à portée de main et lui fouette gentiment le bras. Elliott s’étouffe avec son fromage en riant.
— Comment est-ce arrivé ? insisté-je, plus sérieuse. C’est une sacrée blessure, tout de même.
Elliott ne m’a jamais parlé aussi facilement de lui, alors j’en profite. Surtout qu’en s’ouvrant ainsi, il invalide les soupçons de ma mère sur l’instabilité potentielle de notre relation. J’ai choisi cet homme pour ce que je sais de lui ; il serait idiot de laisser ce que j’ignore toujours remettre en cause ma décision. Elliott active l’eau du robinet comme pour se laisser de quoi préparer sa réponse. Entre-temps, David est arrivé et s’est mis à entonner des chants de Noël en traversant le couloir. Il s’arrête à la cuisine, son gros manteau encore sur les épaules.
— Charlie ! s’exclame-t-il en ignorant les protestations de ma mère en fond. Comment tu vas ? Et lui, c’est ton nouveau petit mec ?
Il envoie une grande tape dans le dos d’Elliott, qui manque de renverser le plateau de crevettes au fond de l’évier.
— M’enfin, petit, façon de parler, hein !
David me serre contre lui et m’ébouriffe les cheveux. Je regarde Elliott s’esquiver dans le salon à travers mes boucles en bataille.
— Il m’a pas l’air d’avoir grand-chose dans le ventre, déclare David en me libérant. Il est gentil, au moins ?
— Très.
— Bien, c’est le plus important. Je te laisse, je vais retirer ce foutu manteau avant que ta mère et Laetitia ne décident de m’embrocher comme tu le fais avec ce cantal.
Lorsque je retourne au salon, il fixe son assiette dans laquelle patiente une tranche de faux-gras. Maddie a dû lui annoncer qu’en dehors des fruits de mer et du fromage, la totalité du repas sera végan. Laetitia, sa nouvelle compagne, se moque de lui en faisant tourner les crevettes.
Elliott est nerveux au milieu de tout ce beau monde. Son visage reprend vie lorsqu’il me voit contourner la table pour le rejoindre. Il sourit et recule ma chaise. Dans son mouvement, sa grande main précipite ma serviette au sol, et le voilà qui panique à l’idée d’avoir fait la bêtise de trop. Je pouffe en me penchant pour la ramasser ; plus il se retient d’être lui-même et plus il donne raison à sa maladresse.
Je vérifie malgré moi la réaction de ma mère en me relevant. Elle observe Elliott, la bouche un peu entrouverte, l’air plus pensif que désaprobateur. Je souffle. Pour l’instant, tout va bien.
La soirée se déroule dans la même ambiance légère. Maman a un peu tiqué en entendant Elliott me vouvoyer, mais je l’ai surprise à rire avec les autres lorsqu’il a raconté la fois où il est sorti tout nu dans le couloir de l’immeuble. Depuis, il se contente d’un silence poli, et la paume qui caresse ma cuisse de façon inconsciente se crispe chaque fois que David entreprend de lui parler chasse ou de lui expliquer comment dépecer un sanglier selon les règles de l’art.
Entre les entrées et le plat principal, nous décidons que ce ne serait pas Noël sans un dancefloor digne de ce nom. Alors que nous repoussons la table sur le côté pour improviser une piste, la sonnerie du four retentit.
— Ah ! Je crois qu’il faut arroser le rôti ! s’exclame ma mère.
— Laissez donc, j’y vais, s’empresse de rétorquer Elliott, un peu trop vite à mon goût.
L’idée qu’il cherche à gagner ses faveurs me dérange. Je rejoins la cuisine pour l’en dissuader et le retrouve penché sur son téléphone.
— Qu’est-ce que c’est ? lancé-je en passant devant lui pour ouvrir le four.
Elliott sursaute.
— Le travail, soupire-t-il, une main sur le cœur.
— Quoi ?
J’arrête d’arroser le rôti constitué de noix, de champignons et de marrons. Depuis notre rencontre, il arrive souvent qu’Elliott aille vagabonder je ne sais où dans Paris. Il suffit que son portable sonne et, deux secondes plus tard, il n’est déjà plus là.
— Elliott… Vous ne pouvez pas, enfin… C’est Noël ! Je vous ai présenté à tous ceux qui me sont chers et…
— Charlotte…
Elliott glisse le téléphone dans sa poche de pantalon et m’attrape par les épaules.
— Je ne me serais pas engagé auprès de vous si je comptais disparaître en plein milieu du repas, me rassure-t-il.
Il en profite pour m’observer plus attentivement.
— Je crois que je ne vous l’ai pas encore dit, mais vous êtes ravissante, avoue-t-il sans me lâcher.
C’est dingue comme de simples actions, de simples phrases de sa part peuvent influencer mes émotions. J’ai attendu toute la soirée qu’il remarque à quel point cette robe en velours, échancrée depuis le genou, me va à ravir. Je l’ai choisie assortie à la couleur de ses yeux.
De l’autre côté de l’appartement, les enceintes se mettent en route dans un bruit horrible. Je me sens d’un coup trop fragile entre ses bras et recule pour m’appuyer contre le plan de travail. Peu importe combien j’essaie de me convaincre du contraire, la pensée qu’il peut partir à tout moment me terrorise.
— Vous avez eu tout le temps de le remarquer, plaisanté-je pour faire taire mes angoisses.
— Oui…, répond-il d’un air songeur, beaucoup de temps, c’est vrai…
Son regard me transperce pour lire en moi. Je me dandine contre le meuble, mal à l’aise, alors que les premiers slows ont succédé aux musiques festives. Elliott recule et tend le bras pour atteindre l’interrupteur. Une fois le plafonnier éteint, les lampes à projecteurs installées dans le salon éclairent jusqu’aux premiers carreaux du carrelage de la cuisine.
La main qui me rapproche de lui est patiente. Je me laisse aller contre son torse et consens à accompagner ses pas maladroits dans la valse. Il sourit en m’entendant pouffer, le nez plongé dans mes boucles brunes.
Nous sommes dans un petit cocon d’intimité, à danser au beau milieu de la vaisselle sale, des sacs de courses et de la chaleur du four. Les autres s’effacent avec leurs conversations, la nourriture et le reste. Seuls demeurent la mélodie plaintive des enceintes et les mouvements d’Elliott qui me marche à moitié sur les pieds. Et son cœur, qu’il refuse toujours d’ouvrir, mais dont les battements inscrivent déjà tant de promesses sur ma tempe.
C’est exactement ce dont j’ai envie. Passer du temps avec ma famille un peu bancale. Écouter Elliott me raconter les petits tracas de sa vie et apprendre à le connaître. Me moquer des remarques de ma mère avec lui.
Un sanglot que je ne peux pas retenir. Elliott redresse mon menton avec deux de ses doigts pour mieux me voir.
— Pourquoi semblez-vous toujours croire que je suis sur le point de vous abandonner ? prononce-t-il avec tendresse.
— Je…
Je me fige en ravalant mes mots. Et s’il prenait peur devant toutes mes insécurités ?
— Vous, quoi ? insiste-t-il.
— J’ai passé mon temps à m’essouffler, Elliott. Lorsque mon père est mort, j’ai couru après l’affection d’une mère qui refusait de me l’offrir, et je crois que, malgré moi, j’ai accepté ce rôle de poursuiveur, comme si ma vie n’était qu’un relais interminable. Je cours aussi vite que je peux, pourtant je ne suis jamais celle qui franchit la ligne d’arrivée. Je me contente de donner le témoin, de regarder les autres continuer sans moi et je… En fait, je…
Le départ des hommes a toujours laissé en moi un vide que je peinais à combler. Mon existence, à la fois marquée par le départ d’un père que je n’ai pas connu et le chagrin d’une mère elle-même partiellement absente, se résumait à essayer de les garder dans un cercle social qu’ils finissaient inévitablement par quitter. En dehors de Gaël, je n’ai jamais représenté qu’une étape dans la vie des autres. Alors, maintenant qu’Elliott se tient à mes côtés, si différent, si sincère envers ses sentiments et ses tentatives de fuite, et que je m’attache si fort – oui, si fort que même ses lubies les plus étonnantes m’apparaissent comme des bénédictions –, je suis terrorisée à l’idée de le perdre.
— Je suis fatiguée de courir, murmuré-je en me décollant. Je suis fatiguée et je me demande si, après vous, après tous ces kilomètres à vous poursuivre en comptant mes pas, j’aurai encore la force de repartir seule.
— Charlotte…
Et il ne dit rien, ne me rassure pas. Cette absence de véritable réponse me serre le ventre. Je ne me suis pas trompée. Il y aura bien un après Elliott, et il en est conscient.
Mes doigts agrippent le tissu de sa chemise. Je n’aurais jamais dû me lancer sur un tel sujet si je ne voulais pas connaître son avis.
— S’il vous plaît, prononcé-je d’une voix tremblante, même si votre histoire avec Aimée vous a rendu méfiant, ne me brisez pas le cœur sous prétexte que le vôtre l’a été.
Sa poitrine se soulève. Il sait que j’ai raison. Que la seule chose qui l’empêche de s’abandonner complètement à moi est la leçon qu’il a cru tirer de cette vieille relation. Elliott enroule la mèche qui s’est échappée de mon chignon autour d’un index, cherchant à étirer les minutes pour mieux peser ses mots.
— Pourquoi ? prononce-t-il avec une lenteur soignée. Vous comptez vraiment tomber amoureuse de moi, maintenant ?
— Je n’en sais rien. Et vous, vous ne voulez toujours pas m’aimer ?
— Non, mais en ai-je seulement le choix ?
Il me faut quelques secondes pour comprendre. Venant d’Elliott Rhys, grand penseur de l’amour à sa manière, il s’agit presque d’une confession. Pourtant, son esprit semble ailleurs, à des années-lumière de notre réalité à tous les deux. Il me considère sans véritablement me voir, comme s’il se faisait simplement une raison de quelque chose, de nous.
Elliott prend mon visage en coupe et dépose un petit baiser sur mes lèvres.
— Ce n’est pas moi qui vous abandonnerai, me promet-il.
Son ton définitif devrait me rassurer, mais j’ai l’impression que quelque chose ne va pas. Insinue-t-il par là que je suis celle qui partirait ?
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