Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 47
Nous sommes plaquées contre le mur, à trois mètres seulement de la porte à double battant qui débouche sur le couloir. J’ose espérer que quelqu’un a entendu le cri d’Éléonore à travers les étages, malgré le bruit des machines qui se répercute dans la salle et étouffe tout le reste. Désiré, lui, admire sa flèche avec une concentration presque religieuse.
— Nos flèches ont perdu en efficacité parce que nous les utilisions sur des Hommes dont les croyances changeaient, lâche-t-il en passant la pulpe de son index sur une aile. Nous avons dû nous réinventer au rythme de ces convictions, jusqu’à créer l’algorithme que vous connaissez aujourd’hui. Je reste persuadé, cependant, qu’une flèche aux propriétés inédites sera aussi utile qu’au premier jour.
Les traits de son visage se durcissent à mesure qu’il relève les yeux sur nous.
— Telle que vous la voyez, cette flèche de cuivre n’a pas encore d’équivalent contraire. Quand vous aurez cessé de l’aimer, Éros passera son temps à chercher la formule qui lui permettra de retrouver votre affection. On est encore loin des milliers d’années que j’ai endurées, mais son désespoir grandira à mesure que vous vieillirez. Il regrettera ensuite votre amour pour l’éternité, et alors seulement, nous serons quittes.
Lorsque je comprends que cette arme m’est destinée, la peur grossit au point de former une boule dans mon ventre. Je referme ma main sur les doigts d’Éléonore pour ne pas tomber, car mes jambes flageolantes menacent de lâcher. Il va me tirer dessus. Ce taré va me tirer dessus !
— C’est… une façon cruelle de se venger de son propre frère, articulé-je au bout d’un petit moment, la gorge sèche.
— Un juste retour des choses, vous voulez dire, me répond-il avec calme.
Mes yeux descendent le long de la pointe affûtée de la flèche. Je me racle la gorge.
— Ne vous inquiétez pas, comprend Désiré. C’est indolore, tant qu’on vise le cœur. Et je ne raterai pas ma cible si vous acceptez de me donner cette clé.
S’il ne peut plus utiliser son pouvoir de persuasion pour nous forcer à obéir, rien ne l’empêche de nous faire chanter. Apèrs tout, nous n’avons aucune garantie qu’il se pliera aux règles et ne cherchera pas à nous blesser en dernier recours. Alors que l’atmosphère s’alourdit de plus en plus, Éléonore s’autorise enfin à parler. Sa voix est faible, mais empreinte de colère :
— Je comprends mieux pourquoi vous tenez à supprimer l’algorithme. Il représente des années de recherche sur la compatibilité humaine et l’amour. Vous ne tenez pas à ce qu’Elliott s’en serve pour trouver le remède à votre nouvelle formule, ce serait trop facile.
— C’est exact. Je ne peux pas le laisser s’en sortir aussi vite. Pas après m’être moi-même démené en vain si longtemps.
La terreur est si forte qu’elle paralyse et étouffe chaque pensée. J’attrape la main d’Éléonore pour me raccrocher à quelque chose et la chaîne du pendentif qu’elle tient toujours me rentre dans la peau. Bingo ! Je le fais glisser entre mes doigts sous les yeux de Désiré. Il doit me penser prête à le lui donner.
— À mon signal, tu te précipites hors de cette pièce et tu appelles Elliott, chuchoté-je. Désiré ne cherchera pas à te courir après, c’est moi qui ai la clé.
— Quoi ? panique-t-elle.
— Elliott est le seul à pouvoir stopper son frère. Bordel, je ne vais pas laisser ce fou furieux m’empaler avec sa flèche !
— Qu’est-ce que tu as prévu de faire ?
Peu inquiet de nos messes basses, Désiré avance avec une lenteur prudente, comme pour ne pas nous effrayer. Je parcours les environs d’un regard anxieux. En fait, je n’ai rien prévu du tout. Je dois seulement créer une diversion pour lui laisser le temps de prévenir Elliott.
— Neuf, cinq, un, six. C’est le code de la cabine qui se trouve juste en face de toi, murmure Éléonore. Dès que tu seras à l’intérieur, appuie sur trois boutons au hasard, les premiers qui seront à ta portée. Neuf, cinq, un, six. Retiens-le. Neuf, cinq, un et six.
J’estime le nombre de secondes nécessaires pour parvenir jusqu’à la vitre, soulever le cache du clavier, taper les numéros et déplacer la cloison. L’enchaînement promet d’être long. Et qu’est-ce qui empêchera Désirer de briser la glace une fois que je m’y serai réfugiée ?
Je tente de réfléchir à une alternative, mais déjà, le frère d’Elliott parvient à notre hauteur.
— La clé, dit-il avec un ton qui ne laisse plus aucune place au dialogue.
Les battements de mon cœur sont remontés vers mes tympans. J’entends la respiration tranquille de Désiré qui, une main refermée sur la tige de la flèche, l’autre ouverte devant lui, attend que je lui obéisse.
C’est maintenant ou jamais.
— Vas-y, Éléonore !
Je n’ai pas fini de crier que j’envoie un coup de genou entre les jambes de Désiré, qui se plie en deux. Profitant de la seule arme en ma possession – l’effet de surprise –, je saisis le manche de sa flèche en cuivre et repousse la pointe en direction de son visage. Alors qu’il tente de se protéger en reculant, ses pieds s’empêtrent et il bascule contre une table.
Le bruit d’une porte qui claque se mêle à ses grognements de douleur. Il ne me reste plus beaucoup de temps.
D’abord, foncer sur le réfrigérateur.
Soulever le cache.
Neuf, cinq, un, six.
Valider.
Désiré est quasiment sur moi quand je tire la poignée dans un ahan et me glisse entre les rangées d’appareils. Je hurle en le voyant foncer une seconde trop tard contre la paroi étanche. Son regard file vers le boîtier encore ouvert de la cabine. Je tends le bras à l’aveuglette pour appuyer sur des boutons et abaisser des fusibles au hasard.
Une alarme stridente se met à résonner dans toute l’agence alors que les lumières des compartiments virent au rouge.
— Une mauvaise manipulation bloque le système, lâché-je, stupéfaite, en sentant mon souffle revenir peu à peu – je souris malgré moi, encore étourdie par ma montée d’adrénaline. Vous avez besoin d’un code de secours, et Elliott ne vous l’a jamais transmis. Si vous forcez l’accès, il est probable que les appareils s’éteignent par mesure de sécurité, ce qui vous obligerait à les redémarrer avant de pouvoir accéder aux flux de données et activer la clé.
Autrement dit, je ne risque rien dans cette pièce, même à une dizaine de centimètres d’un Désiré écumant de rage.
La coupure que lui a laissé la flèche est déjà en train de disparaître sur sa pommette barbouillée de sang. Il remarque l’absence d’Éléonore, car l’alarme se mue tout à coup en bourdonnement lointain. Désiré s’appuie ensuite sur l’une des tables pour récupérer son calme. Contrairement à moi, il ignore qu’Elliott ne se trouve plus à l’autre bout du monde. Même si Éléonore n’a pas réussi à le joindre, il finira par comprendre que son temps s’est accéléré, et donc que le rendez-vous a mal tourné.
— Vous savez que je n’ai rien contre vous, dit-il enfin. Si vous réfléchissez bien, vous pourriez même vous satisfaire de la situation.
— En vous laissant me planter une flèche dans le cœur ? m’exclamé-je dans un rire nerveux. C’est évident !
— Cette flèche n’a pas pour but de vous blesser, répond-il en se redressant. Elle pourrait même vous aider. Grâce à elle, vous ne vous rappellerez peut-être même pas avoir aimé mon frère. Dans l’état actuel des choses, vous passerez le reste de votre vie à vous demander combien d’années Elliott prendra à vous oublier, lui.
J’observe la flèche qui gît sur le carrelage. Désiré a raison. Savoir que votre moitié vous survivra pour l’éternité est une torture quotidienne. Vous acceptez de devenir un simple souvenir, un rêve trouble de son passé, pendant que lui remplit votre existence, qu’il déborde des lignes. Je pourrais choisir la facilité et fuir cette douleur. Mais Elliott est celui qui m’a appris que je valais la peine d’être aimée, que j’étais la plus belle course qu’il pouvait courir. Puisque me voir l’oublier le tuerait, je peux accepter de souffrir un peu tous les jours à la place.
Alors pendant les dix minutes qui suivent, je me tais. Résiste à la tentation. M’accroche au seul dieu auquel j’aie jamais cru : Elliott.
Avec toute cette histoire, je n’ai même pas songé à sa réaction quand il découvrira que je connais la vérité. Et justement, des pas lourds retentissent dans le couloir du deuxième étage. L’une des portes s’ouvre à quelques mètres de Désiré.
— Tu…, commence Désiré en se redressant, stupéfait. Tu es revenu ?
— Elliott !
Elliott se presse davantage en entendant ma voix étouffée par la glace. Ses yeux s’écarquillent tandis qu’il avance, un peu chancelant, de la flèche au sol. Je crois voir un rictus malin étirer ses lèvres quand il remarque la joue de Désiré, intacte, mais toujours ensanglantée.
Il ralentit pour s’appuyer sur ses genoux et reprendre son souffle. Ses cheveux et son tee-shirt sont trempés de sueur.
— Pardonnez-moi, parvient-il à articuler entre deux inspirations bruyantes. Je n’ai pas pu arriver plus tôt… à cause de… d’une panne d’ailes… enfin, en quelque sorte…
Même dans un moment pareil, il arrive à se sentir gêné. Je souris pour lui montrer que je ne lui en veux pas d’avoir gardé le secret. Le savoir ici me rassure tellement que tout le reste semble dérisoire.
— Elliott, continué-je, les mains plaquées sur la vitre. Désiré a l’intention de…
— Je sais, me coupe-t-il. J’ai compris ce qu’Éléonore a tenté de me dire.
En terminant sa phrase, Elliott se rapproche prudemment de son frère, qui l’observe en chien de faïence depuis son arrivée.
— C’est toi qui avais raison, débute-il avec calme. Plus rien ne nous retenait ici, et je t’ai poussé à rester par pur égoïsme. Quant à Aimée… J’aurais dû faire passer tes désirs avant les miens, même si cela revenait à ne pas la punir. Je crois que j’aurais accepté ta sentence, si je l’avais apprise plus tôt. Mais ce n’est plus possible.
Désiré croise les bras sur sa poitrine.
— Tu penses ? ironise-t-il. Je peux encore détruire cette vitre et récupérer la clé. Attendre un jour ou deux n’est pas cher payé pour te voir éprouver toutes les souffrances que tu t’es permis d’administrer aux autres.
— Même si tu touchais Charlotte avec cette flèche, je ne souffrirai pas aussi longtemps que toi, répond Elliott. Je suis désolé, Antéros. Et pour te prouver ma bonne foi, Charlie va insérer la clé et détruire l’algorithme.
Mon cœur sursaute :
— Elliott…
— Faites-moi confiance, Charlotte. Ne nous mettons pas en danger inutilement. Les ports compatibles avec la clé se trouvent au bout des rangées, choisissez n’importe lequel.
Je passe d’Elliott à Désiré, puis de Désiré à Elliott. Ils ne bougent pas, se surveillent l’un l’autre derrière un silence fiévreux. Mes doigts serrent la chaîne en or. Les machines continuent de gronder tout autour de moi alors que je commence à m’enfoncer parmi les enfilades de boutons multicolores.
Dans mon dos, la voix de Désiré se détache du reste, forte et incisive :
— Je sais lire entre tes lignes, Éros. Tu imagines que je vais t’autoriser à mener ta petite vie tranquille et mourir en paix ?
Un bruissement familier. Lorsque je me retourne, Désiré fonce dans ma direction, d’énormes excroissances blanches déployées dans son dos.
La vitre éclate en mille morceaux. Je me précipite contre le mur du fond, mais déjà, le poing de Désiré me tire en avant, faisant craquer le cuir de ma veste. Mes baskets se détachent du sol, la clé tombe dans le sas. Propulsée à une vitesse ahurissante à travers la pièce, je ne peux que hurler de terreur et battre des pieds dans le vide.
Nous traversons le couloir, dans lequel je crois apercevoir la silhouette vague d’Éléonore, le téléphone perché à son oreille, puis la cage d’escaliers de l’immeuble. Mes doigts tendus en direction des cris d’Elliott n’agrippent que de l’air.
Une fois toutes les marches avalées, Désiré resserre sa prise pour me traîner le long d’une échelle. Mes semelles dérapent sur les barreaux, mes ongles griffent les murs. Purée, pourquoi il m’emmène là-haut ? Je veux l’obliger à me lâcher, en vain.
Le vent me soulève le cœur. Je ne me souviens pas d’avoir eu aussi peur de toute ma vie qu’en le sentant s’engouffrer dans mes cheveux. Chaque pas que Désiré mène sur les tuiles me tétanise. Quand je parviens à libérer mon visage des mèches qui m’aveuglent à moitié, il a rangé ses ailes et me retient par le col de ma veste sur une lucarne glissante du toit.
— Charlotte !
Elliott apparaît de longues secondes plus tard. Il se hisse en haut de l’échelle, haletant, tandis que je m’agrippe furieusement au manteau à moitié détruit de son frère.
— Ne paniquez pas ! hurle Elliott en s’avançant, une main tendue vers nous.
— Ne paniquez pas ? NE PANIQUEZ PAS ? ironisé-je, sur le point de fondre en larmes. Je suis une organisatrice de mariages, Elliott ! D’habitude, mes problèmes se résument à choisir la couleur des décorations de table !
J’ose un regard furtif par-dessus mon épaule. Les passants sont immobilisés sur les trottoirs et la chaussée ; l’altitude, combinée à la scène en suspens, offre une impression de hauteur vertigineuse.
— Bon sang, Elliott ! m’impatienté-je, toujours cramponnée à Désiré. Transformez-vous, faites quelque chose !
— Je ne peux pas, Charlie…
Je lâche un sanglot désespéré :
— Pourquoi ?
— Parce qu’il est humain, répond Désiré à sa place.
Je gémis en le sentant m’acculer davantage vers le rebord. Mes pieds glissent sur la peinture écaillée du faîte.
— Arrête ! s’égosille Elliott. Bon sang, Désiré ! Qu’est-ce que tu veux ?
— Je veux que tu abandonnes ton rêve de mortalité. Je ne suis pas idiot, Éros. Notre mère ne t’aurait pas accordé un tel cadeau sans te soumettre à un petit test. Tu te fatigues et t’essouffles plus vite, mais ta force est encore là, je peux la sentir qui dort dans tes entrailles. Tu peux encore puiser dedans si tu le souhaites. En venant au secours de ta petite Charlie, par exemple.
Elliott s’approche un peu :
— Ne fais pas une chose pareille, je t’en supplie. Laisse-la en dehors de cette histoire.
— Que t’a donc proposé notre mère ? enchaîne Désiré sans se préoccuper de son inquiétude. De réaliser ton souhait si tu te montrais capable de vivre comme un homme pendant un certain temps ? Pourquoi ne pas le vérifier tout de suite ?
Il me pousse de quelques centimètres supplémentaires pour la forme, m’arrachant un cri de détresse au passage.
Elliott est humain.
Malgré la menace qui plane au-dessus de moi, seule cette information tourne en boucle dans mon esprit. Nos derniers jours passés ensemble prennent tout leur sens. Elliott qui chute du canapé, Elliott plié en deux sur un brancard, Elliott qui a chaud, Elliott qui a froid, qui transpire.
— Je suis désolé, Désiré…, souffle Elliott, à court de solutions. Mais s’il te plaît…
— Ne t’avise pas de disparaître après toutes ces années à nous commander comme de vulgaires pions ! hurle Désiré. Tu n’en as pas le droit !
La voix de Désiré est un mélange confus de colère et de désespoir. Même dans la jalousie, la rancœur et la rivalité, Elliott et lui n’ont pas eu le choix que de se serrer les coudes, seuls contre la fugacité du monde. Et maintenant, il pense qu’Elliott va l’abandonner à son triste sort, celui de n’être qu’un dieu futile et ignoré de tous. Pour toujours.
Elliott va mourir.
Je risque un autre coup d’œil en contrebas. Même si imaginer Elliott avec des ailes est vraiment dingue, je n’ai plus aucune raison de douter de sa véritable nature après avoir vu celles de son frère.
Je lâche le vêtement de Désiré, à deux doigts de vomir.
— Qu’est-ce que vous fabriquez ? siffle Désiré du bout des lèvres. Vous êtes folle ? (Son poing se resserre autour de mon col.) Je n’ai pas vraiment l’intention de vous lâcher, Charlotte !
Il me faut réunir toutes mes forces pour ouvrir la bouche :
— J’aime un dieu qui passe la majeure partie de son temps à se déshabiller en public. Bien sûr que je suis folle.
Je retire un bras de la veste par laquelle il me retient et me laisse tomber dans le vide.
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