Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Eva Kim · Chapitre 14 sur 57

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Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Partie II: : Psyché

Aimée longeait la section Mythologie de la bibliothèque publique, sa main caressant le bord des étagères avec une lenteur presque solennelle. Elle s’immobilisa devant une épaisse reliure gravée d’or, contre laquelle reposait un marque-page en tissu rouge un peu effilé.

Des créatures fabuleuses étaient représentées sur la couverture du livre, qu’elle ouvrit au niveau du sommaire. Le mythe d’Éros et Psyché figurait dans les dernières pages.

« Dans l’Antiquité grecque, Psyché était une princesse à la beauté saisissante. Non, à la vérité, elle était beaucoup plus que belle.

Ignorant tout de l’amour véritable, elle résidait pourtant à l’intérieur des cœurs de tous les hommes. Des osts entiers de mercenaires se prosternaient gratuitement à ses pieds pour détenir le privilège simple de surveiller la herse de son palais et, dans l’esprit des gens de la ville, frôler du bout des doigts ses nippes onéreuses portait chance. Mise au rang de déesse pour les traits inestimables de son visage et la générosité de ses hanches, on se refusait à croire qu’un être humain eût seulement mérité l’intimité de ses draps.

Oui, Psyché était beaucoup plus que belle, si bien que personne, jamais, n’osa la courtiser. »

— « Aveuglé par une telle beauté, le peuple en oublia de célébrer Aphrodite qui, folle de jalousie, envoya son fils Éros donner le plus laid des époux à la princesse », lut quelqu’un par-dessus son épaule. Voilà donc comment Éros en est venu à se blesser avec sa flèche !

Aimée ne chercha pas à se retourner pour connaître l’identité de son interlocuteur. Le parfum capiteux et la petite mèche noire, glissée dans son champ de vision tandis qu’il se penchait pour mieux voir les pages, lui suffisaient.

— Éros est un peu maladroit dans cette version, tu ne crois pas ? continua Désiré en sifflant. Quelle chanceuse cette Psyché, tout de même… Elle qui n’avait jamais connu l’amour… Éros qui devient victime de son propre sort et lui obtient l’immortalité…

Aimée referma l’ouvrage d’un coup sec.

— Tu parles comme si elle n’avait pas dû subir la colère d’Aphrodite avant de rejoindre le rang des dieux, siffla-t-elle en le rangeant.

— Les belles-mères, tu sais ce que c’est !

Aimée retrouva son sourire ; Désiré parvenait toujours à le lui rendre. Elle passa un index sur le dos relié dans un geste religieux en se demandant si l’issue de cette légende aurait pu être différente. Le silence de la bibliothèque, parfois interrompu par les bruits des claviers d’ordinateurs, donnait un écho particulier à sa réflexion.

— Je trouvais que cette histoire ressemblait à la réalité, à de légers détails près, soupira-t-elle enfin.

— Tu l’aimes toujours.

Il ne s’agissait pas d’une question.

— Ai-je seulement le choix ?

— Tu ne lui as pas laissé le choix non plus, à une époque.

Aimée baissa les yeux sur ses doigts tremblants. Désiré les recouvrit d’une paume bienveillante et protectrice. De sa main libre, il saisit la valise poussée contre les étagères.

— Tu n’es plus seule, je vais t’aider à le raisonner. Il est temps de lui faire comprendre que tu as largement payé ta dette et que ton existence ne lui appartient pas.

Ils se dirigèrent vers la sortie, contournant le bureau derrière lequel une secrétaire était occupée à glisser des fiches plastifiées dans les exemplaires neufs reçus la veille. Dehors, Paris bourdonnait. L’atmosphère charriait la poussière épaisse des pots d’échappement et des cigarettes.

— Tu comptes lui parler seule à seul ? hasarda Désiré après un temps.

— Oui. Nous nous sommes donné rendez-vous dans un café pas très loin d’ici, dans une heure. J’appréhende un peu nos retrouvailles. Pour tout te dire…

Aimée continua de parler, mais Désiré ne lui prêtait qu’une oreille distraite, concentré sur un promeneur trop pressé qui venait en sens inverse. Quand celui-ci arriva à sa hauteur, il s’écarta légèrement pour le bousculer. Sa victime tituba en balbutiant des invectives et, emporté par son élan, s’engagea malgré lui sur la chaussée. Une voiture pila. Une autre, qui arrivait juste derrière, lui fonça dans le coffre en mugissant.

Les conductrices s’extirpèrent de leurs habitacles sous une tempête d’insultes. Application mobile, constat légal, échange de numéros et tout le tralala.

— Les bonnes vieilles méthodes fonctionnent toujours, à ce que je vois, admit Aimée en observant la scène.

— Plus pour très longtemps, j’en ai peur.

Dans sa chute, le passant avait tenté de se rattraper à quelque chose. Avec un petit effort supplémentaire, il aurait réussi à se retenir à l’une des trottinettes en stationnement et la rencontre des deux conductrices n’aurait jamais eu lieu.

Les éléments sur lesquels ils avaient encore un peu de contrôle changeaient. Il était grand temps d’arrêter cette mascarade, tant pour leur propre bien que pour celui d’Elliott.

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