Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 15
Nous sommes mardi prochain. Je suis agitée comme une puce en me rendant à l’agence avec la voiture de Gaël. Elliott n’a pas répondu au message dans lequel je lui demandais si le rendez-vous tenait toujours, alors j’en ai conclu qu’il était occupé au bureau. Je le cherche des yeux, le nez collé à la vitre de la porte d’entrée. Et en effet, La Compagnie de l’Arc fourmille de visiteurs. La plupart d’entre eux patientent sur les sièges confortables du hall, un magazine ouvert sur les genoux ou le téléphone collé à l’oreille. Certains me dépassent sur les marches de l’entrée, cintrés dans des complets hors de prix. Ils poussent le battant puis, après qu’Éléonore s’est chargée de noter leur présence sur son calepin, ils rejoignent l’espace d’attente, armés de leur mallette et d’un gobelet de café chaud offert par la maison.
Je fronce les sourcils en me concentrant sur Éléonore. Elle porte un pull beaucoup trop grand et un modèle de bonnet passé de mode. On dirait que son radiateur en panne a eu raison de ses chemisiers en satin.
— Vous cherchez quelqu’un ?
Je relève la tête vers l’homme drapé d’un long manteau qui m’a rejointe. L’une de ses mains, gantée, retient sa sacoche de travail contre une hanche. La seconde est alourdie de bagues en ferraille et frotte un menton proéminent surmonté par deux lèvres roses et charnues. Ses cheveux noirs, gominés en arrière, achèvent de lui donner une apparence antipathique.
Il hausse un sourcil, prenant acte de mon mutisme. Sa botte à lacets retient la porte ouverte.
— Vous n’avancez pas ? ajoute-t-il pour combler le silence, un geste en direction de l’intérieur. Ma jambe commence à fatiguer.
— Si… Merci.
Dès que nous entrons, les nombreuses personnes en costume-cravate bondissent comme un troupeau de pingouins à ressort. J’interroge Éléonore du regard tout en lui donnant son macchiato habituel, qu’elle s’empresse de saisir pour réchauffer ses mains. Il fait presque aussi froid dans le bâtiment qu’à l’extérieur.
— Le chauffage a fini par tomber en rade, m’explique-t-elle. Et en ce qui concerne tout ce beau monde, il y a une réunion importante aujourd’hui. Autant te dire que cette histoire nous la fout mal !
Quand elle secoue la tête de désespoir, le pompon du bonnet rebondit sur le haut de son crâne.
— Elliott n’a toujours pas donné son aval pour appeler un réparateur ?
— Tu parles, c’est à peine si la situation le dérange ! Même en Sibérie, il se baladerait tout nu !
Je rigole et Éléonore sourit en avalant une gorgée de café. Je crois qu’elle est habituée aux étrangetés d’Elliott. Satisfaite de ma réaction, elle ajoute :
— Un jour, il a laissé l’une de ses chaussettes dans le hall en se déshabillant. J’ai bien failli glisser dessus !
Alors que mon rire se transforme en grognement de cochon, le semi-punk de tout à l’heure s’approche du comptoir. Je mets une main devant ma bouche en essayant de calmer mes soubresauts, rouge de gêne.
— Cheveux noirs et bouclés, visage commun et petite de taille… Je me disais bien que vous m’étiez familière. Elliott vous a bien décrite !
Je bafouille une réponse confuse en jetant un œil à Éléonore, qui fait mine de taper sur son ordinateur éteint. Il entend quoi par « visage commun » ?
— Désiré, responsable de la filiale de San Francisco, continue-t-il en me tendant une main, que je saisis. Je suis revenu à Paris pour des affaires personnelles, qui tombent visiblement à point nommé. Elliott se porte malade depuis hier et me laisse la gestion des bureaux en son absence. Il m’a prévenu qu’une certaine Charlotte Nantem risquait de nous rendre visite.
Je passe de l’enthousiasme à l’inquiétude, puis à la déception. Comment ça, Elliott se porte malade depuis hier ? Il ne pouvait pas me prévenir et repousser notre rendez-vous chez son ancienne cliente ?
Au fond, je crois que c’est surtout son manque de considération qui me met hors de moi. Non, qui me blesse. Mais après tout, je ne suis qu’une partenaire d’affaires, comme il me l’a si bien fait comprendre – et les partenaires d’affaires ne sont pas des personnes à tenir au courant quand on tombe malade.
Derrière nous, les discussions dans le hall se font plus bruyantes. Les pingouins s’impatientent.
— Euh… Je crois qu’ils vous attendent.
— Ne m’en parlez pas, soupire Désiré. Le dernier vendredi du mois est réservé à la gestion des litiges. Cette jolie bande que vous voyez est majoritairement composée d’avocats et de conseillers juridiques. D’habitude, Elliott fait des attaques en justice sa chasse gardée.
— Elles ont l’air nombreuses.
Désiré acquiesce en riant, pas le moins du monde dérangé par cette remarque, puis tape bruyamment dans ses mains.
— Bon, eh bien on dirait que je n’y couperai pas ! Éléonore, vous avez bien placé des chauffages électriques dans la salle de réunion ?
— Oui. J’en ai aussi distribué dans les étages.
Désiré se penche pour regarder derrière le comptoir. Quand il se redresse, ses sourcils épais se rejoignent sur le haut de son nez.
— Je n’en vois pas ici…
— J’ai installé le dernier dans le bureau d’Elliott, se justifie-t-elle.
— Gardez-le, je n’en ai pas besoin. Et appelez ce maudit réparateur, je me charge des détails techniques. Vous êtes suffisamment qualifiée pour prendre ce genre de décisions toute seule. Sur ce, ravi d’avoir fait votre connaissance, Charlotte.
Désiré fait quelques pas avant de se retourner, au plus grand dam des conseillers juridiques rassemblés devant l’ascenseur.
— J’allais oublier ! (Il se tortille pour sortir un bout de papier plié en quatre de la poche arrière de son pantalon.) Elliott a marqué « prévenir Charlie pour l’espace de coworking ». Hum, « Charlie », c’est drôle comme diminutif.
Il attrape un stylo pour gratter sur sa feuille.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— J’ajoute « rire de cochon » à sa description, plaisante-t-il.
Je ronchonne :
— Bon, sinon, c’est quoi cette histoire d’espace de coworking ?
— Elliott pense que votre environnement de travail ne convient pas à l’exercice de votre activité. Il se peut que je possède des bureaux dans la capitale. Ils sont gérés par un ami, étant donné la charge de travail qui m’incombe à l’étranger, ce qui ne m’empêche pas de vous attribuer une place à l’année. Gratuitement, si tel est le souhait d’Elliott.
— Et pourquoi feriez-vous une chose pareille ? m’étonné-je, pas vraiment convaincue de ses bonnes intentions.
Par « bonnes intentions », j’entends l’hébergement d’une boîte au bord de la faillite et de sa propriétaire en désaccord permanent avec son employeur.
Quand il se penche vers moi, l’écarteur sur son oreille remue et donne l’impression que ce qu’il reste de son lobe va s’arracher au moindre mouvement brusque.
— Pourquoi ? Mais parce qu’Elliott est mon frère et qu’il me le demande !
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