Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Eva Kim · Chapitre 50 sur 57

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Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Chapitre 46

L’agence semble encore dormir. À côté de moi, Éléonore lève les yeux sur l’ancien bureau d’Elliott comme si la fin du monde se trouvait de l’autre côté. Le soleil, matinal et encore un peu froid, fait briller le pendentif sur la peau bronzée de ses clavicules.

Ce n’est qu’une façade. Désiré a fixé le rendez-vous un peu avant l’ouverture des bureaux. Sur le grand boulevard où siège La Compagnie de l’Arc, Paris se hâte pour partir au travail ou déposer les enfants à la crèche.

— Tu es certaine de vouloir m’accompagner ?

Éléonore me lance un regard inquiet, ses iris bleus encore agrandis par ses carreaux de lunettes et l’appréhension mordante du rendez-vous.

— Je ne vais pas me défiler alors que tu trembles comme une feuille.

Je suis aussi stressée qu’elle, sinon plus. L’idée que nous nous faisions de cette entrevue a bien changé depuis qu’Aimée nous a démontré l’étendue des pouvoirs de Désiré.

— Alors ? Pas trop le tract de repartir de zéro, sans l’algorithme sorti du cerveau d’un dieu pour t’aider ? plaisanté-je pour détendre l’atmosphère.

— Tout ne sera pas simple au début, concède-t-elle derrière un petit rire nerveux. Mais nous avons été formés aux pratiques courantes du secteur, les mettre en œuvre plus tôt que prévu ne devrait pas être si compliqué.

Je presse sa main pour la rassurer. Éléonore a longtemps été une boîte à mystères qui ne s’ouvrait que par intermittences. Le plus souvent, elle se refermait avant que je ne puisse y saisir quoi que ce soit. J’ai appris qu’elle était mariée et mère de deux enfants il y a quelques semaines à peine. En détruisant nos certitudes d’humaines sagement enfoncées dans leur routine sécurisante, les révélations d’Aimée ont vite fait de consolider cette nouvelle proximité.

À l’heure où nous trouvons enfin le courage d’entrer, les canapés du hall sont vides. Quelqu’un se tient déjà à l’accueil et nous lance une salutation nonchalante. Quand il relève la tête de son écran d’ordinateur, je reconnais Matthew, jeune salarié maladroit de l’agence et expert en bousculade de passants à ses heures perdues.

— Éléonore ! s’exclame-t-il en bondissant du fauteuil.

Il s’empresse de faire le tour du comptoir pour lui tendre la main.

— Félicitations pour votre promotion, dit-il.

— Merci, répond Éléonore, les joues roses. Désiré chapeautera l’agence encore quelques jours, mais j’ai cru comprendre que les nouvelles mesures convenaient aux équipes pour le moment.

— Eh bien…

Il me lance un regard en coin et prend soin de peser ses mots avant de poursuivre :

— Disons que ne plus devoir partir en chasse met tout le monde d’accord. Je ne sais même pas comment nous avons pu faire autrement pendant tout ce temps !

Le pouvoir de persuasion d’Elliott et Désiré vous donnait l’impression d’agir pour la bonne cause. Je ne doute pas que Désiré en a également usé pour les dissuader de raconter leurs vieux dérapages aux autorités.

— Je vous laisse, il me reste de la paperasse à terminer, lâche Matthew en retournant à son fauteuil. Désiré m’a dit que vous le trouverez dans la salle des serveurs.

En dehors du fait que peu de salariés prennent leur poste à cette heure de la matinée, il règne une atmosphère beaucoup plus détendue qu’auparavant dans les bureaux, comme si les personnes déjà présentes s’étaient libérées de tout le stress et des dilemmes moraux que les anciennes méthodes exigeaient. Il est clair je n’y retrouverai plus l’effervescence qui animait la ruche dirigée par Elliott le jour de notre rencontre.

Au deuxième étage, le silence tranquille du couloir est seulement interrompu par un vrombissement irrégulier de machines.

— Je croyais que la salle des serveurs était à l’arrêt ? m’étonné-je.

— Elle l’était, confirme Éléonore. Jusqu’à aujourd’hui. Les appareils doivent fonctionner pour que la clé infiltre leurs données et transmette le virus dans toutes les agences. Une fois l’algorithme disparu, le système s’éteindra pour de bon.

Désiré ne compte pas attendre une seconde de plus pour agir, mais je commence à croire que c’est pour le mieux. Peut-être veut-il vraiment en finir avec toute cette histoire, se libérer une bonne fois pour toutes de ce rôle qui lui a si longtemps collé à la peau. Comme c’est le cas pour Elliott.

Nous rejoignons Désiré qui, les jambes étendues sous une table, a éparpillé tout un tas de documents à ratifier devant lui. Ses cheveux n’ont pas l’aspect lisse habituellement conféré par la laque. Flanqué de son épaisse paire de bottes à clous et de cernes profonds, il se redresse difficilement, presque avec lourdeur. Malgré sa fatigue évidente, il me paraît beaucoup plus impressionnant qu’autrefois, maintenant que je sais.

— Charlie, dit-il en me serrant la main. Éléonore m’a prévenu que vous assisteriez à la suppression des fichiers. C’est l’occasion pour moi de vous prouver que je tiens toujours mes engagements.

Je me retiens d’exprimer mon soulagement lorsqu’il me lâche. Même s’il a toujours fait preuve d’une gentillesse certaine, je suis encore toute retournée par la démonstration d’Aimée au restaurant. L’idée qu’il peut me supprimer aussi rapidement que les données de ces serveurs ne veut pas me quitter.

Aussi détendu que d’ordinaire, Désiré se tourne vers Éléonore et lui adresse ce sourire un tantinet malicieux qui le caractérise.

— Alors, prête à repartir sur de nouvelles bases ?

Éléonore tripote le collier perdu entre ses seins. Sur le pendentif, les mouvements nerveux de ses doigts marquent la mesure de son hésitation. Elle finit par décrocher la chaîne pour jouer avec.

— Un collier ? s’étonne Désiré. C’est astucieux. Bien le style de mon frère.

— Justement…, ose finalement Éléonore. En parlant d’Elliott, ne devrions-nous pas attendre son retour avant de tout éteindre ? Et si nous faisions une erreur irréparable et causions du tort à la société ? Il nous manque peut-être des informations importantes pour effacer ces données dans les règles de l’art.

Tout en exposant ses doutes, Éléonore me lance un regard complice. Très bien. Elle a décidé de tâter un peu le terrain avant d’obéir aveuglément aux souhaits de Désiré. Quitte à mentir sur le retour d’Elliott.

— Et s’il changeait d’avis et décidait de revenir aux bonnes vieilles méthodes ? réplique Désiré. Vous vous sentez capable de retomber dans les menaces et les actions en justice à la pelle ? Moi pas. Et je crois bien que les salariés non plus, après les promesses de renouveau que nous leur avons faites. Une fois l’algorithme supprimé, les souffrances apportées par La Compagnie de l’Arc ne seront plus que de lointains souvenirs, et vous reconstruirez vous-même, avec les autres directeurs, une société plus honnête qu’elle ne l’était sous notre administration.

— Et vous ? souffle-t-elle. Et votre frère ? Qu’allez-vous devenir ?

Ses mains se crispent sur le pendentif au fur et à mesure de la discussion. Plus elle creuse, plus elle s’aventure sur un terrain glissant.

— Une chose est sûre, nous ne reviendrons pas nous mêler des affaires de la compagnie. Je me suis occupé de former mon propre successeur à San Francisco, et une procédure de rachat sera bientôt entamée.

— Mais Elliott…

— Bon sang, grogne Désiré en tendant sa paume ouverte dans un mouvement brusque, donnez-moi simplement cette clé et…

Éléonore s’écarte derrière un sursaut de frayeur. D’abord surpris, Désiré serre sa main en poing, puis l’abaisse. Ses sourcils froncés forment une ligne épaisse au-dessus de son nez.

— Vous savez.

Son ton s’est durci. Mon cœur tape si fort dans ma cage thoracique que je le crois sur le point d’exploser. Devant notre silence anxieux, Désiré recule pour s’appuyer sur la table derrière lui.

— Jusqu’où…

— Nous savons que vous ne pouvez pas nous blesser, le coupé-je, plus pour obtenir sa confirmation que pour le provoquer. Vous n’en avez pas le droit.

— Je n’ai jamais eu l’intention de vous blesser, Charlotte.

Je le crois. S’il voulait se la procurer par la force, il l’aurait déjà fait. Mais son empressement valide plus ou moins notre hypothèse selon laquelle supprimer l’algorithme n’est que la première étape d’un plan bien plus grand dirigé contre Elliott.

— Et Elliott ? osé-je dans un souffle. Vous avez l’intention de le blesser, lui ?

J’ignore où je puise le courage de le confronter. Tout ce dont je suis sûre, c’est que chaque nouvelle syllabe prononcée est plus faible que la précédente. Je crains le mot de travers, celui capable de faire basculer un dieu dans une rage incontrôlable.

— Écoutez, commence-t-il en se redressant, manifestement agacé, les raisons qui me poussent à effacer ces données ne changent rien au résultat final. Les machines doivent être mises hors service pour que l’entreprise reparte sur des bases saines.

— Je ne peux pas vous laisser détruire l’algorithme si vous comptez vous en servir pour vous venger. Elliott a conscience que vous avez souffert de la punition d’Aimée, discutez-en et trouvez un terrain d’entente. Toute cette histoire est terminée, alors même si vous avez dû attendre…

Désiré atteint sa limite :

— Attendre ? répète-t-il, ironique. Des millénaires et des millénaires à regarder la personne que vous désirez être prisonnière d’un autre, vous appelez ça attendre ?

Ma respiration s’accélère alors que je fais de mon mieux pour ne rien laisser paraître. Il ne réalise pas que les lumières diffusées par les cabines projettent une ombre terrifiante sur la moitié de son visage. En remarquant nos figures apeurées, Désiré inspire et s’éloigne de quelques pas en arrière.

— Vous savez que les autres ne sont que des pions pour mon frère, gronde-t-il. Vous en avez fait partie, et pourtant, vous le défendez corps et âme.

Désiré m’observe comme si j’étais une énième pauvre fille influencée par Elliott. Je ne pousserai pas l’audace jusqu’à révéler le fond de ma pensée, mais mon regard suffit à lui garantir qu’il ne peut pas jouer cette carte avec moi. Alors il reprend :

— Je le crois, quand il dit qu’il tient à votre relation. Sauf qu’elle ne durera pas longtemps. Pour vous, c’est l’histoire d’une vie entière, mais un jour, Elliott aura cligné des yeux que vous ne serez déjà plus. N’essayez pas de protéger quelque chose qui n’existe que le temps d’une minute ou deux à son échelle. Les obsessions de mon frère s’épuisent rapidement, et vous êtes l’une d’entre elles. N’oubliez pas qu’avant d’être amoureux, il s’est joué de vous. Ses envies et ses sentiments ne sont pas suffisamment stables pour que vos décisions en dépendent.

Si j’avais suffisamment de cran, je l’insulterais pour mettre des mots sur mes peurs les plus profondes. L’existence d’Elliott s’étendra bien au-delà de la mienne, j’en ai pleinement conscience. Il découvrira sans cesse de nouvelles saveurs, de nouveaux plaisirs en compagnie de personnes qui le chériront tout autant que je le chéris, moi. Je ne représente qu’une goutte d’eau dans l’océan de sa vie, et il serait très utopique de croire que je suis plus salée que les autres. Mais cette cruelle réalité n’est en rien la faute d’Elliott.

— Peu importe, rétorqué-je d’une voix ferme. Je ne peux pas le blâmer d’avoir rempli son rôle, même si j’ai compté dans les dommages collatéraux. Il se repend, c’est l’essentiel.

— Pour vous, peut-être.

Je fronce les sourcils, avance sur des jambes tremblotantes.

— La punition d’Aimée a été levée, rien ne vous empêche d’aller la retrouver et de tourner la page.

Tandis qu’Éléonore saisit mon bras pour m’empêcher d’aller plus loin, Désiré me lance un regard qui oscille entre la tristesse, la colère et la honte.

— Ce n’est pas aussi simple, grince-t-il. Je n’essayerai pas de vous expliquer en quoi, vous ne pourriez pas comprendre. Ce que je peux faire, par contre, c’est vous montrer jusqu’où les actions d’Elliott nous ont conduits.

En le voyant se préparer à un long discours, Éléonore glisse une œillade inquiète vers moi ; à quelle conclusion son récit va-t-il nous mener ?

— L’amour obtenu d’une flèche en or ne peut disparaître que par l’action de celui qui l’a administré. Lorsque Elliott a décidé de punir Aimée, mes propres flèches de plomb n’avaient aucun effet sur elle, commence-t-il. J’ai donc passé deux mille ans et des poussières à chercher un autre moyen de la libérer. L’amour lie autant qu’il sépare, parce que réunir deux cœurs, c’est en priver tous les autres. À l’époque où mon frère s’amusait à rassembler les êtres humains au hasard, j’anticipais ses erreurs en opposant les incompatibles de ce monde, ceux dont l’union aurait poussé les sociétés à leur perte. Alors je savais, au fond de moi, que j’étais capable de trouver une formule pour rendre à Aimée le contrôle de ses sentiments.

Désiré arrête ses yeux sur un point fixe, abîmé dans ses souvenirs. J’ai l’impression de lire sur son visage toutes les difficultés et la souffrance par lesquelles il est passé.

— Je devais revenir aux origines, créer une flèche destinée à annihiler l’amour depuis rien, développe-t-il. Il ne s’agissait plus d’annuler quoi que ce soit, mais de détruire. Et alors que j’étais sur le point de réussir, Elliott a décidé qu’il en avait assez de jouer et a accepté de planter sa flèche de plomb dans le cœur d’Aimée. C’était il y a quelques mois à peine.

— Il vous l’a rendue, n’est-ce pas suffisant ? tenté-je de le raisonner.

Désiré laisse échapper un petit rire, comme amusé par l’ironie de sa propre situation, et balaie ma remarque d’un geste de la main.

— Non. Ce faisant, Elliott s’est contenté de prouver qu’il continuait de diriger son monde à la baguette. Au début, je me suis effectivement dit que tout ce travail et toute cette sueur n’avaient servi à rien, mais que ce n’était pas grave, tant qu’Aimée arrêtait de se torturer. Puis je me suis rendu compte que je tenais entre mes mains le seul moyen de rendre la pareille à mon frère.

Il attarde un regard menaçant sur moi. Je ravale une salive épaisse, les épaules tendues à craquer.

— J’ai d’abord essayé de le faire souffrir en vous rapprochant de Nathan, avoue-t-il sans complexe. Lui faire vivre un amour à sens unique aurait peut-être suffi à calmer ma colère. Mais vous n’avez jamais cessé de l’aimer, même en sachant qu’il s’était servi de vous. Heureusement, je suis parvenu à finaliser ce travail pour lequel je me suis battu pendant des années.

Désiré illustre ses propos en tendant une main vers le bas. Une lumière blanche s’étire soudain devant lui. Les contours de l’objet se précisent, laissant apparaître une longue hampe de cuivre terminée par une encoche. Éléonore hurle de terreur alors que je nous entraîne en arrière.

Les ailes affûtées de la flèche luisent comme une menace.

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