Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Eva Kim · Chapitre 1 sur 57

Pages du PDF

Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Partie I: : Éros

« Aphrodite conçut et distribua un amour à son image. Elle le fit beau, parfois difficile à obtenir, mais surtout aussi sulfureux, aussi puissant que l’attirance sexuelle qui lui servirait d’engrenage. Hermétique aux usages moraux des sociétés et infiniment plus fort que n’importe quel interdit freudien.

Ainsi l’accorda-t-elle tantôt aux associations maritales, tantôt aux trahisons et à l’infidélité, car il s’affranchirait de chaque leçon, de chaque concept d’exemplarité un jour établi par les préceptes de la décence.

Puisque son temps et ses forces ne suffisaient pas au bonheur de tous, elle donna naissance à deux enfants : Éros se chargea de semer la tendresse dans les cœurs humains, Antéros d’y faire éclore la réciprocité des sentiments. Ensemble, ils poussèrent ainsi les Hommes à l’union, jusqu’à ce que ces derniers soient capables de la provoquer eux-mêmes.

Aujourd’hui, Éros est demeuré auprès de ces créatures pour assister leur nouvelle production. Des Hommes pour aimer des Hommes. Et puisque les Hommes en viennent souvent à s’égarer, il conserve un droit de contrôle absolu sur leurs erreurs, qu’il s’autorise à rectifier en secret. »

— Quel charabia de merde !

François cliqua sur la poubelle rouge en haut du mail. C’était bien le quinzième spam qu’il recevait de cette boîte pompeusement dénommée La Compagnie de l’Arc. Une espèce d’agence matrimoniale localisée dans le huitième, dont le principal argument de vente reposait sur un algorithme censé trouver l’âme sœur naturelle de ses clients. Bref, encore l’un de ces concepts un peu perchés pour les bourgeois en manque d’affection qui pullulaient déjà par centaines dans Paris.

De toute façon, le manque d’affection était une notion étrangère à François. Lui croulait sous les petits soins de sa famille, de sa copine et de beaucoup d’autres personnes. Il attendait d’ailleurs le métro qui le conduirait à la pendaison de crémaillère de la copine en question. Ainsi qu’à leur prochaine dispute, puisque le panneau d’affichage annonçait un nouveau retard. « Tes journées contiennent vingt-quatre heures, et tu sais quoi ? Les miennes aussi ! » lui rabâchait Charlie chaque fois qu’il arrivait une minute ou deux après l’horaire convenu de leurs rendez-vous. Bien sûr, il se retenait de lui expliquer qu’à sa différence, elle ne consacrait pas la majeure partie de ses week-ends à satisfaire les exigences de petites amies plus officieuses.

Alors qu’il redoutait une nouvelle panne sur la ligne, un gémissement pénible annonça l’arrivée du transport. François avança vers la rame, soulagé, tout en vérifiant qu’aucun SMS suspect ne traînait dans sa messagerie de téléphone.

— Bon, il regarde où il va, le gringalet ?

Comme on le bousculait pour monter, François éteignit son portable et se faufila plus franchement entre les passagers du wagon.

Le dernier strapontin libre ne l’était pas vraiment. Les cours d’une étudiante en biologie l’occupaient. Elle lui rappela l’époque de ses nombreuses conquêtes à l’université, qu’il avait longtemps enchaînées sans trop d’égard pour ses partenaires. Depuis, François avait dépassé l’âge de considérer les filles comme autant de spécimens à ajouter au tableau de chasse. Il ne se targuait plus d’avoir des aventures, surtout que sa copine se donnait du mal pour maintenir leur barque fragile à la surface de cette eau trouble que représente le début de la vie active. Et puis il n’était pas suicidaire : avec l’installation de Charlie dans la capitale viendrait la nécessité d’une prudence extrême qui aurait davantage tendance à exciter son asthme chronique que sa libido.

Une plainte retentit dans le tunnel, et François se désintéressa du schéma de l’appareil digestif qui tenait en équilibre précaire sur le bord du siège. Quelque chose faisait qu’il n’avait plus tellement envie de tromper Charlie pour des nanas plus jolies et un peu moins rondes, y compris celles qui avaient la charmante audace d’accompagner une mini-jupe en cuir avec des Dr. Martens.

François devina qu’il n’était pas le seul à s’abandonner aux projections brèves du métro parisien. Lorsque les parois de la rame s’écartèrent pour déverser une vague de travailleurs sur un nouveau quai, il remarqua ce type, installé juste à côté de la porte automatique, qui le fixait. Il n’eut pas le temps de lui signifier sa pleine hétérosexualité que le drôle de binoclard retourna à son journal.

La voix robotique des haut-parleurs annonça son arrêt un petit quart d’heure plus tard. Craignant que l’autre tente une approche à son passage, François se dépêchait de descendre quand un obstacle tapa contre sa jambe et le fit basculer en avant.

— Attention !

Des bras fins retinrent sa chute. En se redressant, François croisa un regard qui avait cette nuance exacte de bleu que prend l’horizon lorsqu’il sépare la mer du ciel. La frange qui le surmontait, épaisse et décolorée, marquait un contraste saisissant avec la peau bronzée de sa propriétaire.

Montée d’adrénaline. Soudain, il eut l’impression de ne plus savoir respirer.

— Rien de cassé ?

— Je… Euh, non, enfin je crois, bafouilla-t-il. Désolé, j’aimerais vous remercier correctement, mais je suis attendu pour une crém…

— Une crémaillère ? piailla sa charmante sauveuse dans une longue robe en laine. Quelle coïncidence, moi aussi !

En entendant le sifflement du transport qui repartait, François se retourna pour confirmer ses doutes. L’inconnu à lunettes observait leur échange à travers le panneau en verre, un sourire malin figé sur ses lèvres.

François aurait juré que le croche-pied venait de lui.

OceanofPDF.com