Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Eva Kim · Chapitre 2 sur 57

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Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Chapitre 1

Un instant, le silence parvient à se faire entendre. Seule crachote la petite télévision juchée sur le vieux foyer condamné du logement. Dehors, les rares oiseaux encore présents gazouillent entre les moteurs épars de la ville.

Un instant seulement. Ensuite reprend la playlist hurlante du téléphone. Believer d’Imagine Dragons résonne dans tout le studio et je me relève, à bout de souffle. Contrairement à Dan Reynolds, j’en suis arrivée à un point où je ne pense plus que les erreurs me permettront d’apprendre et d’avancer – surtout quand il ne s’agit pas des miennes.

Le dernier message de François date déjà de plusieurs jours. Faire du sport aide à évacuer le stress, il paraît. Tu parles ! Ses explications, après un an d’une relation que j’espérais enfin sérieuse, me restent en travers de la gorge comme le relent des soupes aux légumes que ma tante me préparait pendant ses heures de garde. Il serait tombé amoureux de ma propre cousine lors de ma pendaison de crémaillère, non, mais vous y croyez ?

Naturellement, je me suis avisée de lui répondre avec toute la délicatesse dont je peux faire preuve. En gros, je l’ai traité d’enfoiré.

— Tu penses qu’il va porter plainte contre toi ?

Gaël m’observe, une main plongée dans le paquet de chips, les jambes relevées sur un accoudoir du canapé récupéré avant-hier chez un particulier. De temps en temps, il tournicote un fil rouge mal cousu sur le dossier du meuble.

Ah oui, parce que j’ai aussi eu la bonne idée de bousiller sa console et de jeter quelques jeux par la fenêtre. J’imagine déjà l’ambiance des repas de famille. Une folle furieuse, son ex infidèle et une cousine traîtresse à la même table. Maman à ça de faire un AVC en tirant sur la cuisse d’une dinde beaucoup trop cuite.

— Il n’osera pas, me persuadé-je.

La sonnerie de mon portable retentit. Je raccroche l’appel entrant et mets la playlist sur pause.

— Tu devrais au moins répondre à ta mère.

Je souffle sur une boucle qui traîne devant mes yeux et pose mon tapis de yoga contre le bar. La possibilité d’une convocation devant le juge pour cette histoire de console foutue commence à prendre forme dans mon esprit.

— Pour qu’elle me répète que j’ai encore foiré ? Non, ça ira.

— Bon, alors au moins ouvrir tes volets ?

En guise de refus, j’attrape une poignée de chips et les fourre dans ma bouche. Gaël soupire :

— François est un con. Tu crois vraiment qu’il mérite que tu te mettes dans un état pareil ?

— C’est pour moi que je me mets dans un état pareil.

Et j’ai de bonnes raisons. Avec cette nouvelle rupture, j’en viens à me demander si je ne suis pas à ranger dans le tiroir des causes désespérées. C’est à peine si je me souviens de mon dernier orgasme au lit. François approchait du but, pourtant. Avec deux ou trois ajustements supplémentaires, j’aurais été sûre de grimper aux rideaux.

Putain, les rideaux ! Je me disais bien que j’avais oublié quelque chose au magasin hier !

— Si ce n’est qu’un problème de frustration sexuelle, je peux m’en charger, lance Gaël sur le ton de la rigolade.

Je cède un sourire. Le premier depuis deux jours. Deux jours à broyer du noir, à défaut d’avoir la colonne vertébrale de François sous la main.

— Occupe-toi d’abord de ta fiancée. On s’est interdit de recoucher ensemble il y a deux ans, tu te souviens ?

— Ouais, ouais. Les engagements, quelle plaie !

Tout en parlant, il s’empare de la télécommande et zappe sur une matinale de vente par correspondance. Le trio de poêles en fonte est à prix cassé si vous appelez avant onze heures.

Le discours abrutissant de la vendeuse recouvre l’écho nostalgique de mon petit rire. Je ne regrette rien de notre décision, mais avec Gaël, la situation avait le mérite d’être claire et de ne laisser aucune place au sentimentalisme. À l’époque où nous nous suffisions encore, je me sentais en sécurité, car rien ne présageait que je fréquenterais quelqu’un d’autre pour en ressortir avec le cœur brisé.

Pendant les secondes qui suivent, le grésillement du poste, conjugué au tapotement régulier de mon index sur le bar, marque la mesure lente et tourmentée de mon désespoir. Gaël finit par craquer.

— Ça suffit ! s’exclame-t-il soudain. On arrête les frais !

Il se lève et, malgré les protestations virulentes de son hôte – moi –, il pousse les volets pour laisser entrer un rayon de soleil. Je gémis comme un vampire à son contact.

— Tu vas aller prendre l’air et te ressaisir. Je dois bientôt rentrer, Maddie n’a pas cours cet après-midi et j’ai promis de l’accompagner à un atelier de cuisine végétarienne. (Il poursuit en fouillant dans la commode près du lit.) Et puis entre nous, comment tu comptes garder un mec avec autant de culottes trouées ?

Trente minutes plus tard, je suis habillée et prête pour une nouvelle journée de semi-déprime. J’ai accepté d’enfiler des sous-vêtements en dentelle pour me sentir mieux sous mon gros pull à pompons. Satisfait, Gaël dépose une tasse de café fumante devant moi et un baiser sur ma joue.

— Sortir te fera du bien, tu verras. Tu voulais distribuer des tracts à ton arrivée, non ?

Lorsqu’il referme la porte, la solitude s’abat sur moi aussi lourdement qu’une chape de plomb. Je dois me faire une raison : maintenant qu’il est en couple, je n’ai plus le droit d’accaparer ses congés pour soigner mes déboires amoureux.

Gaël est l’un des seuls véritables amis que je possède. Son père, un chasseur bourru et accro aux vacances passées à la montagne, s’approche plus d’une figure parentale que ma propre mère. Même si je ne partage pas sa passion pour les fusils et les abats, j’ai trouvé en lui le substitut au réconfort et aux encouragements perdus auprès des miens. L’annonce de cette rupture me vaudra sûrement une énième leçon de ski dans les massifs alpins. Quand certains se contentent d’ouvrir une bouteille de champagne pour les heureuses nouvelles à fêter, David voit également dans chaque chagrin d’amour l’occasion de louer un chalet pour se dépenser sur les pistes.

Prise d’un regain d’énergie à cette pensée, je fourre quelques tracts dans mon sac et compose le numéro du standard de la matinale. Au même moment, la sonnette du studio retentit.

Je râle en me demandant pourquoi Gaël ne se contente pas d’entrer pour récupérer ce qu’il a oublié. J’ouvre la porte. Raté, c’est un coursier.

— Euh, oui, c’est pour quoi ? lâché-je en le détaillant de haut en bas.

L’adolescent a une dégaine de drogué, entre son allure avachie et ses paupières gonflées par le manque de sommeil. Il me tend un colis en récitant sa phrase de salutation apprise dans le manuel du parfait petit livreur.

— Je n’ai pas…

— Écoutez, l’adresse est correcte, j’ai pas que ça à foutre de ma journée. Si vous pensez qu’il s’agit d’une erreur, vous le renvoyez au service indiqué sur l’étiquette.

Une tache de graisse cache à moitié ladite adresse inscrite sur le colis : il est pour l’appartement 36 du bâtiment, pas pour le 38. J’essaie de riposter, mais il rengaine déjà son stylo et s’éloigne vers les escaliers.

Même si cet abruti de coursier en mériterait bien une ou deux, je réserve mes meilleures invectives pour François et vais toquer à l’appartement voisin. Personne. Au-dessus du judas, une plaque expose les coordonnées d’une agence matrimoniale, que je note sur un carnet. Avec un peu de chance, je pourrai déposer quelques échantillons publicitaires dans leurs locaux.

Avant de partir, je m’assure d’avoir bien raccroché le téléphone. Il est maintenant onze heures passées : tant pis, les poêles en fonte seront pour une autre fois.

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