Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Eva Kim · Chapitre 16 sur 57

Pages du PDF

Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Chapitre 14

 

Gaël : Tu vas bien ? Tu veux qu’on vienne ?

Gaël : Allô la Terre, ici Gaël.

Demande de nouvelles du projet

Jardiland de toute urgence.

Maddie : Gaël est prêt à partir.

Il a enfilé un manteau en tweed.

Empêche-le de se montrer comme ça

en public et réponds-lui.

Allongée sur le dos, je tape une réponse rapide dans notre groupe de discussion. Je suis une jeune femme indépendante qui vient d’apprendre que son voisin binoclard et un peu tordu sur les bords ne ressent aucune attirance pour elle. Bien sûr que je vais bien.

Le réveil affiche 10 h 15. Nous étions censés nous retrouver il y a un quart d’heure, mais Elliott ne m’a envoyé aucun message et je n’ose pas aller toquer chez lui. Il va pourtant bien falloir que je sauve le peu de crédibilité professionnelle qu’il me reste en acceptant de lui faire face.

J’hésite encore un petit instant avant de m’extirper du lit pour m’habiller et me brosser les dents. Lorsque je sors pour frapper à sa porte, le dossier récapitulatif sous le bras, elle s’ouvre sur la magnifique inconnue d’hier. En la reconnaissant, je frôle la syncope.

— Tiens ! Mais vous êtes l’amie d’Elliott ! s’exclame-t-elle, sans doute plus ravie que moi. Charlie, c’est ça ? Nous n’avons pas eu le temps de nous présenter, je m’appelle Aimée. Elliott m’a beaucoup parlé de vous après notre rencontre. Vous êtes venue le voir ? Entrez, je vous en prie.

Je bafouille à propos de notre rendez-vous, trop confuse pour refuser son invitation. Qu’est-ce qu’Elliott a bien pu lui raconter ? Que j’ai des vues sur lui ? Et je dis quoi à sa petite amie, moi, maintenant ? Je la supplie de ne pas m’agresser avec un couteau à steak alors qu’elle est clairement en train de m’entraîner vers la cuisine ?

— Vous qui travaillez avec lui, que pensez-vous de son agence ? poursuit Aimée en sortant une brique de jus d’orange du réfrigérateur beaucoup trop sophistiqué. Un peu dépassé comme concept, non ? Vouloir mettre les gens en couple, c’est tellement… has been.

Avec ses doigts, elle forme des guillemets aussi ringards que l’expression utilisée. Je lâche un « sans doute » embarrassé et accepte le verre qu’elle me tend tout en jetant un coup d’œil autour de moi. À la vue de la couverture étalée sur le grand canapé du salon, je me surprends à espérer qu’ils ne couchent pas ensemble.

— Je suis désolée pour hier. Elliott allait vous dire quelque chose et je vous ai interrompus. C’était très impoli de ma part.

Aimée m’adresse un sourire navré. Les ondulations auburn de sa chevelure, qui se déversent sur ses épaules à la façon d’une cascade aux eaux miroitantes, le corsage délicat et l’épaisse corolle en laine de sa robe la font ressembler à un personnage tout droit sorti d’un roman de Jane Austen. Il émane d’elle une aura indescriptible, un détail qui fait que chacun de ses mouvements s’inscrit dans une grâce jalousement gardée par ses soins. Le plus injuste étant qu’elle ne paraît prendre conscience de ses charmes qu’à moitié.

Je me sens rétrécir dans mes chaussons à l’effigie du renne Rudolph. Elle est divine, bien sûr qu’ils couchent ensemble.

— Je… Ce n’était pas très important…, bafouillé-je, soudain mal à l’aise.

— Bon sang, Aimée ! N’embête pas mon invitée, tu veux ?

Elliott traverse la pièce pour nous rejoindre, fraîchement sorti de la douche, une boucle cuivrée et humide échouée sur le front. L’entendre tutoyer quelqu’un me donne l’impression d’avoir violé une partie de son intimité. Je ne me trouve pas à ma place, surtout après lui avoir avoué ce que je ressens pour lui.

— Je peux bien faire connaissance avec tes amis, non ?

— Il ne s’agit pas d’une amie, mais d’une partenaire d’affaires, lâche-t-il, occupé à boutonner ses manches de chemise. Laisse-la tranquille.

J’avale une salive épaisse. Au moins, il ne peut pas être plus clair.

— Bon, très bien, je vous laisse entre « partenaires d’affaires ».

Aimée caresse la main d’Elliott en passant près de lui. Il plonge son poing dans une poche tout en se servant un verre de jus, l’air gêné, et j’ai l’impression qu’il est en train de serrer mon cœur à l’intérieur.

— Je n’imaginais pas vous voir aujourd’hui, admet-il.

— C’est pourtant ce qui était convenu.

— Exact. Mais étant donné les circonstances…

— Quelles circonstances ? Parce que vous m’avez rejetée hier, vous pensiez que j’allais manquer à mes engagements ?

Elliott jette un œil par-dessus son épaule. J’aurais pu directement signer mon arrêt de mort si Aimée ne venait pas de s’installer sur le canapé tout en montant le son de la télévision.

— Allons travailler chez vous, nous serons plus tranquilles, me propose Elliott.

Il avale son verre tout rond et nous sortons pour rejoindre mon studio. J’ai un peu honte du bazar qui contraste avec le rangement parfait de son appartement. Tout en le laissant refermer la porte derrière lui, je repousse du pied une culotte qui gît par terre pour la dissimuler sous le lit et pose mon dossier sur la grande table.

— Elle est mignonne, lâché-je.

— Elle est très belle, en effet.

Elliott s’installe sur une chaise et commence à étudier mes modifications. Il ne veut pas aborder le sujet de la copine ultra sexy. Message reçu cinq sur cinq.

— Elle n’est pas ma petite amie, déclare-t-il pourtant.

— Excusez-moi ?

— Aimée, précise-t-il. Elle n’est pas ma petite amie. Ou devrais-je dire, elle ne l’est plus.

J’ignore si j’en tire plus de joie que de déception. Au fond, la pensée qu’il ait pu me rejeter pour une femme aussi magnifique s’approchait d’une forme de réconfort.

— Oh, vous n’êtes pas obligé de vous justifier, le rassuré-je, essayant de paraître détachée.

— C’est que vous… Enfin… Laissez tomber.

— Soyons clairs. Je vous ai dit que vous m’intéressiez, et vous m’avez fait comprendre que la chose n’était pas réciproque. Rien de dramatique. Tout va bien, d’accord ? Je ne suis pas amoureuse de vous, alors reprenons là où nous en étions.

Son soupir de soulagement me sert de réponse. Je me dépêche d’aborder la question des nouveaux tarifs et Elliott mêle ses connaissances en comptabilité à certains de mes changements foireux. Alors que je commence à apprécier le naturel dont il fait preuve en ma présence, il se penche par-dessus le meuble pour mieux pointer du doigt une case du tableau.

J’ai son visage à quelques centimètres du mien. L’espace d’une seconde, je me demande ce que ça ferait de lui clouer le bec en l’embrassant. Mes yeux remontent sur son arc de Cupidon, la courbe singulière de son nez, les petits plis de contrariété qui traînent, paresseux, entre ses deux sourcils bruns. Suis-je vraiment la seule à percevoir cette tension quasi sexuelle entre nous ? À avoir la gorge sèche lorsque nous sommes ensemble ? Et s’il n’a rien ressenti ce jour-là, pourquoi se déconcentre-t-il pour loucher sur mes lèvres avec une telle insistance ?

— J’ai quelque chose à vous annoncer, souffle-t-il soudain, si proche de moi que j’en ai le vertige.

J’aimerais qu’il tende le cou pour me rouler la pelle de ma vie. Je ne bouge pas, pleine d’espoir :

— Quoi donc ?

Il s’éloigne et affiche un sourire triomphant. Zut !

— Après quelques séances de thérapie, Hélène Kowalcyk a abandonné l’idée d’attaquer l’agence en justice. Elle aimerait s’excuser comme il se doit en nous invitant à prendre le thé mardi prochain, en compagnie d’Anil.

J’observe Elliott comme une ahurie. D’un coup, plus rien ne m’importe, si ce n’est cette première victoire. Une victoire rien qu’à nous. Ma joie doit être communicative, car le sourire d’Elliott s’agrandit.

— Au fait ! s’exclame-t-il après quelques secondes de silence. Ce rendez-vous que vous aviez hier, c’était avec Constance et Arsène ? Nathan était avec vous ?

Je me méfie devant son attitude complice. J’avais presque oublié cette histoire de rendez-vous bidon.

— Non, il n’était pas présent… Pourquoi ?

— J’imaginais que vous pourriez peut-être, enfin, puisque vous sembliez bien vous entendre…

Cette fois, je ne peux m’empêcher de rire.

— Ce n’est pas parce que je me suis pris un vent que je vais sauter sur le premier venu, même si avoir eu de l’intérêt pour vous pourrait le laisser croire.

Il rigole à son tour, et je me sens tout de suite beaucoup plus légère.

OceanofPDF.com