Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Eva Kim · Chapitre 26 sur 57

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Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Chapitre 24

 

Le silence relatif de Paris. Les voitures qui passent en contrebas, le klaxon des cyclistes sur les trottoirs serrés. Les gens qui rient, qui se disputent, qui s’évitent dans des « pardon » et des « c’est moi » embarrassés. Et nous. Notre mutisme, notre nudité. Les paroles que l’on garde pour soi. La gêne, surtout.

Je fixe la mouche écrasée sur le mur de la cuisine en me demandant si elle aura eu une vie sexuelle meilleure que la mienne avant de mourir sous la semelle de mon chausson troué. Le tic-tac de l’horloge souligne mon amertume avec la lenteur d’un cruel leitmotiv.

Elliott a éjaculé aussi rapidement qu’une bouteille de soda trop secouée.

— Je suis vraiment confus, parvient-il enfin à articuler, la couverture tellement remontée sur le menton que ses chevilles dépassent au pied du lit. Je ne pensais pas…

— Pitié… Si vous me dites que vous étiez puceau… Et moi qui vous ai mis la pression pour vous décider…

— Non ! Non, bien sûr que non ! panique-t-il. C’est seulement que… cela faisait tellement longtemps…

Je le sens remuer à côté de moi, s’agiter, s’en vouloir. En vérité, je suis celle qui s’en veut le plus. Lui poser cet ultimatum était une erreur. Elliott a dû penser que s’il ne mettait pas le paquet tout de suite, je ne lui laisserais jamais l’occasion de déballer le sien.

— C’est quand je vous ai demandé de me fesser, hein ?

La mouche doit traîner ici depuis mon emménagement, au moins.

— Je crois bien.

Je me retourne pour enfoncer mon visage dans l’oreiller. Quelle cruche ! J’étais tellement excitée à l’idée de mettre ce maniaque autoritaire dans mon lit que j’ai fini par tout gâcher pour une ridicule histoire de tape sur le cul !

Je rejette les draps dans un soupir, espérant qu’Elliott ne le prenne pas pour lui, avant de faire un petit tour aux toilettes. Il faut que je trouve un moyen de le détendre ; tirer trop vite, ce n’est pas si dramatique. Quand je reviens et sors une bouteille de vin rouge bon marché du placard, il se déride un peu. J’en verse deux verres et me rapproche du lit.

— Vous voulez réessayer ? lui proposé-je.

— Non, m’assure-t-il, recouvrant son début d’érection sous les plis de la couette. Ce serait ridicule de vous frustrer une nouvelle fois. C’est juste que vous vous baladez ainsi très… librement ?

On dirait que l’hôpital a décidé de se foutre de la charité, aujourd’hui.

— Mais je peux vous aider, puisque vous n’avez pas…

— Laissez tomber et décompressez. Un orgasme de perdu, dix de retrouvés.

Je lui donne sa coupe en m’installant.

— Il est plutôt bon, avoue-t-il en goûtant le vin du bout des lèvres.

— Plutôt ? J’hallucine, ou vous arrivez encore à jouer les difficiles ? Ce ne serait pas à moi de me plaindre, aujourd’hui ?

Oh, le fusillement de regard. Je commence à deviner quand il va apparaître. Après quelques secondes de comédie, Elliott relâche les traits de son visage et pouffe dans son verre. Je l’accompagne, soudain moins inquiète de notre léger incident. C’est agréable d’en rire.

— Si cela peut vous faire plaisir, il est très bon, rectifie-t-il.

Il prend une nouvelle gorgée pendant que mon index joue avec le coin du drap.

— Au fond, vous deviez sûrement en boire des meilleurs… avec Aimée… Elle est du genre à avoir bon goût.

En posant les yeux par hasard sur la commode près du lit, j’ai repensé au bout de papier glissé à l’intérieur. Je me dis qu’avec un petit coup dans le nez, Elliott sera plus ouvert à la confession. Même si je fais de mon mieux pour retenir toutes les questions qui m’assaillent, je ne peux que m’interroger sur les raisons de leur rupture. Je crois qu’en succédant à une ex-petite amie aussi mature et distinguée qu’Aimée, je crains de ne pas lui suffire.

Elliott grimace comme si mon vin de la supérette d’en bas l’écœurait.

— Ils n’étaient pas meilleurs, loin de là. Ils avaient le goût de la trahison, mais je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite.

— Elle vous a trahi ?

— Oui.

Il se referme. Forcément. Le charme des étreintes rompu, il a repris sa position d’homme froid et distant. Inatteignable. Au-delà de sa beauté intrigante et de ses manières un peu spéciales, j’ai toujours pensé qu’il émanait de lui une sorte d’aura étrangère, comme si, issu d’un autre milieu que le mien, il n’était pas fait pour que je l’approche, pour que quiconque l’approche.

Je tends le bras et soulève la boucle cuivrée qui retombe sur sa cicatrice. Elliott pose ses yeux d’un vert poli sur moi alors que mon ongle suit la ligne de cette vieille blessure pour atterrir sur un front lisse et pâle.

— En sommes-nous déjà au stade des gestes romantiques ? s’enquit-il sans me quitter du regard, mais sans me repousser non plus.

— Non. (Ma main retombe.) Je me disais simplement que vous sembliez… différent.

— Différents, nous le sommes. Il n’y a aucun doute à ce sujet.

Je remonte la couverture sur ma poitrine. Ses mots me rejettent autant qu’ils m’appellent ; depuis notre rencontre, il est le feu et la glace, la douceur et la fermeté, l’action et l’inertie rassemblés. Pourtant, Elliott ne joue pas les inaccessibles. Il ne fait pas semblant, ni avec les autres ni avec moi.

— Pourquoi paraissez-vous à ce point convaincu de notre incompatibilité ?

— Parce que c’est ainsi. Ce n’est pas à moi d’en décider.

— Et si moi je décidais l’inverse ?

Elliott abandonne son verre sur la table de nuit à sa gauche. Il s’écarte, un pied déjà au sol, et je le perçois à des kilomètres de moi. Voilà. Il n’est plus là, plus réellement.

— Qu’est-ce que vous insinuez ?

— Qu’avec une meilleure ouverture d’esprit, vous céderiez vite à mon charme du tonnerre.

Ma petite blague ne l’amuse pas :

— Ne parlez pas à ma place. Si vous comptez vous comporter comme…

— Je ne suis pas Aimée ! tonné-je en me redressant, avant qu’il ne prononce des paroles qu’il finira forcément par regretter.

Je me demande comment nous en arrivons à de telles extrémités. Nos échanges ne sont qu’un tourbillon de disputes sans queue ni tête. Tout ça pour une phrase, une parole prononcée de travers.

Je me réinstalle avec des gestes rageurs, et lui aussi.

— Je sais que vous n’êtes pas Aimée, lâche Elliott en premier.

— Tant mieux. De toute façon, je n’ai pas l’intention de tomber amoureuse de vous.

Je ramène mes jambes contre mon ventre pour enrouler mes bras autour. Qu’est-ce m’a pris de m’engager sur un terrain pareil avec Elliott, moi qui connais son avis arrêté sur la question de l’amour ? En même temps, est-ce que je souhaite réellement m’enfoncer dans l’une de ces nombreuses relations futiles en sa compagnie ? Profiter un peu, se froisser parfois, manger ensemble un soir sur cinq et repartir chacun chez soi le jour où nous aurons suffisamment consommé l’autre ? Et puis, étant donné les circonstances, Elliott Rhys a-t-il les qualifications d’un plan cul digne de ce nom ?

Il se replace sur le lit pour mieux me faire face. Sa main cherche la mienne près de ma cuisse et la trouve.

— Pardonnez-moi. J’ai la fâcheuse habitude de me mettre sur la défensive quand il s’agit de discussions importantes.

Je lui lance un regard étonné. Elliott qui s’excuse, on aura tout vu.

— Moi aussi, je suis désolée.

— La vérité, c’est que je ne sais pas faire ça…

— Faire quoi ?

— M’engager avec quelqu’un, souffle-t-il. Alors je me braque et je finis par dire des choses que je ne pense pas.

— Et moi, je crois que je n’ai jamais vraiment su.

Mes relations volent toutes en éclats, parce que j’ai toujours peur. Peur qu’on me laisse, qu’on m’abandonne. Alors je deviens insupportable, quitte à lessiver la personne à laquelle je tiens le plus. Mais avec Elliott, c’est différent. Je lui ai couru après, je l’ai entraîné dans cette situation, et je ne peux pas lui reprocher d’être aussi lâche que moi sous prétexte que je me sens enfin prête à passer un cap dans ma vie.

Je réalise que je m’accroche à mon verre lorsque Elliott me le retire des mains pour le poser avec le sien.

— Et si nous apprenions pas à pas, dans ce cas ? me propose-t-il. Votre offre pour la soirée de Noël tient toujours ? Nous pourrions nous y rendre ensemble, pour commencer.

Je lâche mes jambes et tourne un visage ahuri dans sa direction.

— Je ne veux pas vous forcer, balbutié-je, consciente qu’il s’agit là d’une concession importante de sa part. Vous obliger à m’accompagner serait vraiment une manière stupide de débuter cette relation.

— Vous ne m’obligez à rien. C’est une décision que je prends de mon propre chef. Depuis le temps, vous devriez savoir que je n’écoute personne, sauf moi-même. J’aime passer du temps avec vous et je tiens à vous le montrer, Charlotte.

— Alors on ne s’offre pas de cadeau. Comme ça, pas de pression inutile.

La vision de Maddie concernant les fêtes de fin d’année n’est que l’une des deux raisons qui me poussent à proposer cet arrangement. L’autre vient de la trahison dont m’a parlé Elliott. Si Aimée l’a manipulé de quelque manière que ce soit, je ne veux pas lui donner l’impression de l’approcher pour son argent.

Elliott semble comprendre mon inquiétude. Avec un petit sourire, il s’avance pour m’embrasser et je me laisse couler sous lui en ronronnant. Mes doigts courent le long de son cou pour aller fourrager dans ses cheveux en pagaille.

— Vous ne trouvez pas que vous m’avez suffisamment cherché de poux comme ça ? plaisante-t-il.

— C’est votre cicatrice que je cherche, marmonné-je, concentrée sur ma tâche. Elle ne doit pas être belle, vu le gros bandage qu’ils vous ont fait à l’hôpital.

Elliott bascule sur un seul bras pour attraper ma main fouineuse. Dans son mouvement, il retombe un peu contre moi et son pénis dur tape contre ma cuisse. Il me lance un regard désolé, mais trop tard.

Je plonge ma paume libre sous la couverture et referme délicatement mes doigts dessus. Elliott ouvre la bouche, consterné, alors que j’entreprends des vas-et-viens en lui lançant un regard coquin. Il finit par nicher son nez dans mon cou, tout rouge et haletant. Le savoir aussi démuni quand il s’agit de sexe m’encourage à continuer sur ma lancée. Je ne sais pas ce que je ressens pour lui, mais ce directeur trop grognon, ce type agaçant et un peu bizarre sur les bords, ne réagit ainsi qu’à mes gestes, et cette simple pensée me rend particulièrement heureuse.

— Attendez, Charlie, souffle-t-il en se collant à moi pour me faire comprendre que mon petit jeu fonctionne.

Il se redresse et cherche mes lèvres. J’attrape son visage, lui répond, et d’un coup, cette vague de sentiments contradictoires chaque fois que je l’embrasse, que je le sens plus humain, plus réel qu’il ne le paraît certains jours, déferle entre nous. Le bonheur et le chagrin, l’excitation et la peur. Quelque chose proche de l’adrénaline, mais ça n’en est pas. Je croirais presque Elliott capable de me transmettre ses émotions à travers ses caresses fébriles, si bien qu’elles se mélangeraient aux miennes, mais lequel d’entre nous peut avoir envie de pleurer en touchant l’autre, et surtout, pourquoi ?

J’oublie mes réflexions confuses dès l’instant où les doigts d’Elliott se mettent à courir en direction de mon bas-ventre.

— A… Attendez, une seconde. (Je tends mon bras vers la commode, à la recherche d’un emballage. La capote glisse et tombe par terre.) Merde…

— Vous être sûre de vouloir retenter le coup ?

— Oui, je vous fais confiance. On est bien partis, là.

Elliott se penche pour ramasser le paquet. Au même moment, quelqu’un toque à la porte. Il se redresse sur les genoux à la manière d’un chien à l’affût.

Une voix de femme retentit depuis le couloir :

— Charlie, chérie ?

— « Charlie, chérie » ?

D’un coup de hanche, je le fais basculer sur le côté pour me lever. Elliott n’a pas le temps de souffler qu’il reçoit ses affaires en pleine figure.

— Oh, merde, merde, merde, habillez-vous, psalmodié-je en enfilant les miennes à la vitesse de l’éclair. J’avais totalement zappé. Quelle heure est-il ?

— Dix-huit heures, m’indique-t-il en vérifiant l’horloge, son pantalon sur les mollets. Qui est-ce ?

Je m’approche de la porte et lui montre le paquet toujours au sol. Elliott vire la capote à moitié ouverte sous le lit d’un coup de pied.

Je lui lance une grimace désolée :

— Ma mère.

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