Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Eva Kim · Chapitre 30 sur 57

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Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Chapitre 28

 

Trois jours ont passé depuis la semi-confession de Nathan. Trois jours à me demander si je devais partager mes doutes avec Elliott. Je sais que l’idée d’un engagement trop sérieux l’effraie, aussi, je ne veux pas lui donner l’impression de vouloir le rendre jaloux avec cette histoire de blague stupide.

J’en suis encore à m’interroger sur notre relation en me tortillant dans son lit trop grand, fronçant et défronçant les sourcils à mesure que la lumière blanche du matin transperce les stores baissés de sa chambre, quand un doigt glisse sur le renflement de ma joue et descend le long de mon cou. J’ouvre les yeux sur un Elliott encore ensommeillé qui m’observe, appuyé sur un coude, ses mèches en désordre lui tombant sur le front et les tempes.

Il est beau.

— Bonjour, murmuré-je, un sourire traînant sur mes lèvres.

— Bonjour. Qu’est-ce qui vous perturbe ?

Il vire un cheveu qui me chatouille la mâchoire dans une caresse. Je papillonne des paupières sans lui répondre.

— Vous avez le sommeil agité, dit-il en devinant ma question silencieuse.

— Et vous, vous ronflez. Pourtant, je n’en fais pas tout un foin.

— Ma foi, c’est une manière intelligente d’éviter le sujet.

Je lui envoie un clin d’œil avant de m’enrouler un peu plus dans la couette. On se les pèle, dans ces lits king-size. Surtout quand la personne avec qui vous passez la nuit vous ramène sans arrêt contre la soie froide de son pyjama. Le fait qu’il lui ait coûté la peau des fesses et qu’il ne tienne même pas chaud me révolte, mais Elliott ne manque jamais une occasion de me rappeler que les basses températures ne le dérangent pas – en le retirant, la plupart du temps.

— J’ai les pieds gelés.

— Ah bon ?

Il remonte ses orteils pour chatouiller les miens avec. Je me tortille en gloussant et parviens à me retourner pour lui grimper dessus. Elliott tente de me faire basculer sur le côté, mais je suis plus rapide et lui bloque les bras.

— Vous me surprenez de jour en jour, plaisante-t-il, les poignets emprisonnés de chaque côté de sa tête.

— Je vous avais prévenu, j’ai pris des cours de lutte au lycée.

Mes leçons de lutte n’y sont pour rien. Il me laisse toujours gagner, je l’ai bien compris en sentant sa force démesurée me séparer de l’agresseur d’Éléonore à l’agence. Lorsque je le libère, ses doigts soulèvent justement mon débardeur pour pianoter sur la petite ecchymose jaune perdue près de ma hanche.

— Je n’ai pas mal.

— Je le sais, lâche-t-il dans un soupir. Mais je n’aime pas vous savoir mêlée à mes problèmes. Et j’en suis navré.

— Pas moi. Vos problèmes sont les miens. Nous sommes une équipe.

D’abord surpris de ma réponse, Elliott reste un instant interdit. Ensuite, une vague d’émotions inonde ses yeux. Il enroule ses bras autour de mon dos pour me rapprocher un peu plus de lui et déposer un baiser chaste sur mes lèvres.

Oui, Elliott. Vous n’êtes plus seul. Les erreurs sont inhérentes à la nature humaine. Elliott en fait peut-être un peu plus que les autres, mais j’aime la façon dont nous nous poussons mutuellement vers le haut.

Je souris et décale ma bouche sur ses joues, remonte vers son nez, picore tout son visage. Il se laisse envahir en riant avec cette réserve qui le caractérise ; ses élans d’affection à lui sont plutôt rares et timides, alors il m’arrive de compenser pour deux.

Malgré notre petit incident de parcours, nous trouvons tranquillement nos marques dans l’intimité. Si Elliott ne tient pas toujours la distance, il gagne en confiance, se montre plus audacieux, tout me laissant les commandes sur la route des nouveaux plaisirs. C’est plutôt frustrant de ne pas pouvoir laisser libre court à mes envies maintenant qu’il est tout à moi, mais je refuse que le sexe soit une source de préoccupation pour lui. Nous y allons pas à pas, et ça me va complètement. Tant qu’il reste.

Les inquiétudes de ma mère ont fini par renforcer les miennes. Il y a deux jours, j’étais encore incapable d’imaginer Elliott lever la main sur qui que ce soit. J’admire l’instinct de protection qui l’a poussé à défier l’agresseur d’Éléonore, bien sûr, et je le soupçonne même de nourrir une réelle aversion pour la violence après avoir subi celle de son père. Je me rends simplement compte que je ne connais pas encore toutes les nuances de son caractère. Malgré mes propres confidences, Elliott entretient l’épais brouillard autour de ses sentiments et de sa vie privée. Pourquoi le ferait-il, si ce n’est pour assurer une certaine distance entre nous, se tenir prêt à fuir en toute circonstance ?

Je me considère presque chanceuse d’avoir droit à nos petits moments de complicité, même si je ne devrais pas. À craindre sans cesse qu’il s’envole, je ne profite jamais assez de ce que nous avons. Elliott n’est pas François, il n’est pas les autres. Alors pour quelle raison s’en irait-il ?

Le sourire d’Elliott s’évanouit à mesure que je l’observe. Ses cheveux cuivrés, dispersés sur l’oreiller, le font ressembler à un dieu grec.

— Charlotte, à quoi pensez-vous ?

— Rien, c’est idiot…, soufflé-je en dessinant des ronds sur son torse avec mon index. Il s’est passé quelque chose, après que j’ai quitté l’agence la dernière fois, mais je ne veux pas vous embêter avec ça…

Elliott enferme mon poignet dans sa main et me lance un regard qui en dit long sur ma capacité à deviner ce qui l’embête ou non. Je cède et lui raconte ma discussion avec Nathan, sans évoquer le contact accidentel entre sa main et mon derrière.

— Et vous croyez qu’il était sérieux ? me demande Elliott.

— J’en sais trop rien. Ce serait un peu gênant, puisque je travaille gratuitement dans les bureaux qu’il dirige.

— Et vous, que pensez-vous de lui ?

— C’est quoi, cette question ? Monsieur Rhys se sentirait menacé par le petit beau gosse de L’Office ?

— Non. Mais aurait-il eu ses chances, si vous n’étiez pas avec moi ?

Je ne m’attendais pas à une réaction aussi étrange. Un peu vexée, je me détache pour attraper sa chemise qui traîne sur le parquet.

— Je vous avais dit que c’était idiot. Laissez tomber.

— Pardonnez-moi, c’est juste que…

Le matelas remue derrière moi. Elliott s’installe dans mon dos et passe mes cheveux par-dessus le col du vêtement. Je me retourne, étonnée de le sentir si inquiet, tout à coup.

— Juste que quoi ? répété-je d’une voix plus douce.

— Avec Nathan et tous ces clients qui vous tombent dessus, je ne vous serai plus d’aucune utilité dans peu de temps.

Je balaie la mèche qui rebique sur son front et touche sa joue. Il s’appuie sur ma paume et me fixe, assis en plein milieu du lit.

— Voyons, Elliott… Vous n’êtes plus un simple partenaire d’affaires. Pourquoi devriez-vous être utile ? Vous êtes là, avec moi, ça me suffit amplement.

— Vous avez raison. Mais je ne peux m’empêcher de ruminer la discussion que nous avons eue dans la salle des machines.

Je lui adresse un sourire taquin :

— Avant ou après que vous m’avez sauté dessus ?

Ma stratégie fonctionne. Elliott rougit comme un collégien.

— Après. Vous m’avez dit que je n’avais pas l’air d’apprécier ce poste, et je commence à y croire. Depuis que je vous connais, toutes mes certitudes semblent bancales, plus rien n’a vraiment de sens… Mais que pourrais-je faire d’autre ? Toute ma vie se résume à ce travail. Sans lui, j’aurais l’impression de perdre mon identité.

— Vous vous posez trop de questions. Vous êtes Elliott avant d’être un directeur d’agence. Si vous ne croyez plus en votre job, cherchez autre chose. Le plus important est de faire ce que vous aimez, et de le faire de votre mieux.

Sur ces mots, je me lève et enfile mon jogging.

— Et ne vous inquiétez pas pour cette histoire avec Nathan. J’aurai toujours besoin de vous, ne serait-ce que pour attraper un livre en haut d’une étagère.

Le laissant à ses réflexions, je sors de la chambre et rejoins la cuisine pieds nus. La lumière pâle du jour diffusée sur les meubles ne me donne pas envie de sortir. Et ce grand salon que je traverse, rempli d’une décoration si impersonnelle, ne participe pas non plus à me réchauffer. Tout me paraît froid et triste dans cet appartement témoin. Tout, sauf Elliott.

Depuis que je dors chez lui un soir sur deux, il s’est résolu à investir dans une cafetière qui a plus de fonctionnalités qu’un ordinateur. Je suis en train de m’acharner dessus quand il vient à mon secours pour enclencher la dosette.

— Pourquoi je ne suis même pas étonnée que vous ayez choisi la cafetière la plus compliquée du magasin ? me moqué-je gentiment.

— D’après leur publicité, c’est la meilleure de toutes, se défend-il.

— Je n’aurais jamais imaginé devoir le dire à un patron de société un jour, mais évitez de croire tout ce que vous raconte la télé.

Il grogne et sort une brique de jus d’orange du réfrigérateur pour en remplir deux verres. Sa mauvaise humeur disparaît alors qu’il regarde le café couler dans ma tasse.

— Quoi ? lui demandé-je en mettant deux morceaux de pain dans le toasteur.

— À quel moment avez-vous commencé à vous intéresser à moi ?

— Voyons voir, au hasard, le jour où vous avez failli m’embrasser dans votre cuisine ?

— Moi, je crois bien que c’est celui où vous vous êtes sacrifiée et avez bu mon café chez Hélène Kowalcyk.

Je m’empare de la tasse désormais pleine pour masquer mon plaisir. Dans ma poitrine, j’ai le cœur qui fait des saltos et danse la salsa. Il a bien caché son jeu.

— Et sinon… quand devez-vous rejoindre Éléonore ?

Elliott me répond tout en beurrant notre pain grillé.

— Dans une heure. Quelle idée ai-je eue…

— Lui proposer d’aller porter plainte était la meilleure solution. J’espère vraiment que ce connard va regretter son geste. Frapper une femme, on aura tout vu !

J’aurais bien aimé les accompagner à la gendarmerie, mais par ce geste, Elliott prouve à Éléonore qu’il tient à elle et qu’il s’inquiète sincèrement pour son bien-être. Alors je les laisse se débrouiller tous les deux.

— Je resterais bien toute la journée de demain au lit avec vous pour me rattraper, mais quelqu’un m’a convié à un repas de famille pour Noël, donc…

— Bienvenue dans la vie adulte, Elliott, là où se sociabiliser est un impératif.

Mon sourire est amer. Je le sais parce qu’il lève un sourcil pour m’interroger en silence.

— Vous vous souvenez qu’il y aura ma mère, à ce repas ? articulé-je lentement.

— C’est bien ce que j’avais compris avec le mot « famille » dans « repas de famille », en effet, répond-il sur le même ton.

— Vous n’êtes pas obligé de venir si…

— Vous ne voulez pas que je vienne ?

— Si, bien sûr. Mais vous, vous voulez vraiment venir ?

— Non. Et vous, vous voulez vraiment y aller ?

— Non.

On rit. De soulagement, je crois. Savoir qu’on peut aussi facilement dire la vérité à son partenaire a quelque chose de rassurant.

— Je pense que vous n’avez plus vraiment le choix après avoir accepté l’invitation, et si vous vous y rendez, je vous suis, conclut simplement Elliott. Ne stressez pas d’avance, je suis certain que tout se passera à merveille.

Il prend une tartine de pain beurré et me donne la mienne pour clore le sujet. Je tends un bras pour virer les miettes qui retombent sur son pyjama hors de prix.

— Je vais nous préparer de quoi manger pour ce midi. J’aurai tout le temps de travailler ici en vous attendant.

Elliott suspend ses gestes. Il me fixe avec un air bizarre, son pain toujours dans la bouche.

— Quoi, encore ?

— Rien… J’aime l’idée que vous soyez là à mon retour, avoue-t-il.

Mes lèvres s’étirent toutes seules.

— Moi aussi.

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