Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 3
N’en déplaise à Elliott Rhys, Cupidon n’est qu’un gamin capricieux pas foutu de prendre les sentiments des autres au sérieux. Avec son entreprise, Monsieur se la joue parfait petit ange. Espérons qu’il n’a pas la fâcheuse habitude de se balader à poil aussi souvent qu’on représente le gros bébé nu.
Lorsque j’ai tapé « Elliott Rhys » dans la barre de recherche, je suis tombée sur son nom complet : Elliott Valentin Rhys. À croire que ses parents tenaient à souligner la singularité de sa date de naissance, un 14 février, pour qu’il fasse de l’amour son domaine de prédilection.
Sa rubrique biographique sur Wikipédia est quasiment vide. Origines vagues, de probables études dans de célèbres universités américaines, rien de plus. Il paraît davantage connu pour les scandales entourant son business que pour les sommes astronomiques qu’il reverse à des associations de lutte contre la faim à chaque fin d’exercice.
— Qu’est-ce que l’actionnaire principal d’une société de cette taille fout dans un immeuble comme le mien ?
Trop occupée à fixer la page ouverte sur mon ordinateur, je sirote le contenu de ma tasse dans le vide. Assis avec moi à une table reculée du café, Gaël lève les yeux de son cahier et rigole.
— Ceci mis à part, tu as trouvé des informations vraiment intéressantes ?
— Évidemment ! lancé-je, toute fière, en lui montrant une vidéo YouTube dans laquelle Elliott Rhys se prend un coup de poing en pleine figure. Non, mais regarde ! Le mec est tellement détestable que les gens en viennent à le frapper ! Il y a aussi tout un forum sur les actions en justice intentées contre leurs agences !
« Leur directeur a voulu me mettre avec un homme marié ! Il avait deux enfants ! » se plaint une anonyme dans le fil de discussion. « Je les avais prévenus que j’étais lesbienne. Lorsque j’ai refusé de payer parce qu’ils m’avaient présenté un homme, ils m’ont reproché de ne pas être ouverte d’esprit. Si ce n’est pas de l’homophobie, ça ! » ajoute une autre.
— Le groupe ne connaît pas un mois sans que l’une de ses filiales soit accusée d’insulter ses membres ou d’utiliser des méthodes frauduleuses. Ils devraient avoir mis la clé sous la porte depuis un bail !
— Et tu ne serais pas justement en train de farfouiller sur le Net pour ne pas avoir à t’occuper de ta clé sous ta porte ?
Je ferme l’onglet du navigateur et reprends mon fichier Excel en grognant. Mon entreprise bat de l’aile, et ce n’est pas faute de profiter des talents de Gaël pour la communication digitale. Page Facebook, compte LinkedIn et site professionnel demeurent étonnement silencieux depuis deux ans.
Le dernier mariage en date n’a toujours pas été payé par mes clients. Il me reste encore à acquitter une demi-commande de rubans – j’ai supplié leur expert-comptable au téléphone pour qu’il m’accorde un délai supplémentaire – et une partie de la location du restaurant. Si François était là, il me reprocherait d’être trop conciliante et d’avoir accepté qu’on me règle la facture en plusieurs fois.
Je l’ai rencontré lors d’une soirée d’intégration de sa classe infirmière dans un bar d’Amiens. C’est mon côté nana déprimée qui lui aurait donné le courage de tenter sa chance. Lui, il était le beau gosse blond dont toutes les filles raffolent. Après quelques verres, je lui avouais déjà être sur le point d’abandonner mon projet entrepreneurial à cause d’un manque de clients. Trois heures et plusieurs galipettes dans sa chambre étudiante plus tard, il me convainquait de quitter la région pour développer mon activité dans la capitale.
J’ai dû attendre la fin des contrats en cours pour relever le défi il y a deux semaines à peine. « Mais tu vois bien que tu n’as pas la fibre du mariage, chérie ! » m’a balancé maman le jour de mon déménagement. J’ai donc quitté les Hauts-de-France pleine de ressentiment envers ma mère, qui croit plus en ma prédisposition pour l’échec qu’en mes capacités professionnelles. Paris et son dynamisme représentent aujourd’hui mon dernier espoir avant de déclarer forfait.
— Tu as réfléchi à ce dont on a parlé hier ?
— Pour le poste vacant dans la boîte de ton oncle ? J’en sais trop rien… Dès que j’entrerai sur le marché du salariat, je perdrai mon rêve d’indépendance. Je préfère considérer cette opportunité comme un ultime recours.
Le mot « indépendance » sonne bizarrement dans ma bouche. À l’évidence, cela n’a rien à voir avec l’image que je m’en faisais les années précédentes. À l’époque, je m’imaginais devenir une véritable businesswoman, épanouie tant dans sa vie professionnelle qu’affective. Et maintenant, quoi ? Maintenant, Charlie a vingt-cinq piges, un compte bancaire dans le rouge et une énième rupture en travers de la gorge. Les affaires de François gisent à côté de moi. Deux caleçons fourrés à l’intérieur d’un sac de courses. Il était censé me rejoindre pour les récupérer il y a déjà vingt minutes.
— Ta séparation avec François pèse beaucoup trop sur tes choix, déclare Gaël. En temps normal, tu aurais tout de suite accepté un partenariat avec cette agence pour te refaire, et te voilà qui prêches les bons principes et qui déclines leur offre…
— Tu insinues que le célibat influence mes décisions ?
— Oui.
— Tu es censé me soutenir, je te rappelle, pas m’enfoncer !
Gaël ignore ma fausse indignation en grignotant les restes de cookies qui traînent dans la coupelle au centre de la table. La carte de ce petit café est un vrai paradis pour le végétalien aspirant qu’il est. Contrairement à moi, Gaël est du genre courageux, il ne se démonte pas et va au bout de ses idées. Là, par exemple, il espère devenir un écrivain suffisamment célèbre pour quitter son poste de graphiste, même si, pour l’heure, on distingue plus de ratures que de phrases écrites sur sa feuille toute chiffonnée.
Je ravale ma colère en croisant les bras. Même si je sais qu’il a raison, je commençais à me projeter avec François. Pas étonnant que me retrouver face à un type qui prône l’adultère me rende furieuse.
— Tu as un vrai don pour mettre les gens en couple, lâche Gaël. Quel paradoxe d’être aussi malchanceuse en amour !
Je souris en me rappelant le nombre phénoménal de mes amis – dont Gaël – que j’ai sortis du célibat.
— C’est vrai, lui concédé-je. Une entremetteuse qui foire tout le temps avec ses partenaires, tu penses qu’il en dirait quoi, notre Cupidon des temps modernes ?
La porte du café carillonne alors qu’il est sur le point de me réciter ses vieux cours de psychanalyse. François se tient sur le seuil et essaie de nous repérer dans la salle pleine. Je me lève de la banquette, attrape ses affaires et l’entraîne à l’extérieur.
L’eau des averses précédentes goutte depuis les auvents des commerces et gonfle l’atmosphère d’une odeur de goudron détrempé. Il n’y a pas grand monde dehors. Par contre, il y a une voiture garée juste en face de nous, avec ma cousine installée sur le siège conducteur.
— Tu as amené Éliza à notre rendez-vous ? me rebiffé-je. J’espère que c’est une plaisanterie !
— On a juste une séance de cinéma dans dix minutes. (François doit deviner à mon regard outré qu’il s’enfonce, car il fait mine de vérifier le contenu du sac pour changer de sujet.) Sérieusement, Charlie…
Il grimace en sortant un sous-vêtement sur lequel j’ai écrit « salaud » avec un marqueur, pile au niveau de l’entrejambe.
— Tu trouves ça grotesque ? Qu’en est-il de toi ? Tu ne pouvais pas te taper une autre interne de ta promo, comme tu l’as toujours fait ? Il s’agit de ma cousine, François.
François ouvre sa bouche, la referme. Il ne se doutait pas que j’étais au courant de ses petites tromperies. Le plus bête dans toute cette histoire, c’est que durant une année, je me suis reposée sur le fait qu’à moi, il me réservait ses nuits entières. Plus qu’une simple partie de plaisir, j’avais ses sommeils, ses étreintes inconscientes et ses cauchemars. Je m’attendais à le voir changer une fois nos plans pour l’avenir devenus sérieux. L’attitude typique de l’idiote désespérée, me direz-vous.
— Je croyais que tu m’aimais, soufflé-je.
— Moi aussi, je le croyais.
Un nœud de barbelés grossit dans ma gorge. Bon sang ! Encore un mot et on tombe dans le mélodrame. Barre-toi, Charlie, ou tu vas finir comme la nana sur l’affiche de l’agence matrimoniale !
Mais c’est plus fort que moi :
— Si tu le croyais vraiment, tu ne serais pas allé voir ailleurs.
— Écoute, Charlie…
— Parce que c’est à moi d’écouter ?
Me comprenant au bord de la crise de nerfs, François inspire et pose deux mains sur mes épaules tremblantes. Son parfum m’explose au visage. Il ne porte plus celui que je lui ai offert à son anniversaire.
— Je n’ai jamais eu l’intention de te laisser sur le carreau, mais cette fois-ci, c’est différent. Je suis amoureux. Alors oui, j’ai pensé à moi d’abord et à ce que je ressentais. Tu devrais faire pareil de temps en temps, et je ne parle pas seulement de tes relations, Charlotte.
J’ai l’impression qu’on passe mes derniers espoirs au rouleau compresseur. Il hésite entre déposer un baiser sur mon front et me lâcher. Je suis bien contente qu’il ne prenne pas notre relation pour un vieux film d’amour triste, et je patiente jusqu’à ce que la voiture d’Éliza disparaisse au coin du carrefour.
Après le départ de François, Gaël a bien essayé de me remonter le moral, mais l’envie de rentrer pour m’enfoncer sous ma couette avec mon désespoir et une tonne de cochonneries sucrées a pris le dessus. Un sac de courses accroché au bras, je grimpe les escaliers de l’immeuble tout en discutant par SMS avec lui. J’habite un studio de quarante mètres carrés que j’ai trouvé par pur miracle, tandis que je rêvassais devant des annonces de lofts au-dessus de mes moyens. Un pop-up rose flashy a surgi du bas de mon écran pour un logement près de la porte Saint-Denis, proposé pour un loyer dérisoire compte tenu des tarifs habituels de la métropole. Le propriétaire voulait le louer à tout prix – une histoire de meurtre non élucidé, sans doute. Je devrais m’y enfermer pour le reste de l’année, histoire d’en profiter pleinement. Après tout, peut-être bien qu’avoir dégoté ce studio représentera ma seule réussite de l’aventure parisienne.
Charlie : « Tu devrais faire pareil
de temps en temps », gnagnagna ! Il pense
que j’ai envie de sauter toute sa famille, moi ?
Gaël : Je ne crois pas qu’il parlait de ça.
Charlie : En fait, je devrais peut-être
tenter ma chance. Son frère est
beaucoup plus sexy que lui !
Je parviens au troisième étage. Mes pieds s’emmêlent avec la colère et je rate la dernière marche, manquant de m’étaler à plat ventre sur la moquette.
Une porte d’appartement s’ouvre au fond du couloir.
— Tiens, c’est vous ? Quelle surprise de vous croiser par ici ! Vous allez bien ?
— Euh… Eh bien, je…
J’ai du mal à formuler une phrase correcte. En plein dans ma ligne de mire, Elliott Rhys redresse les lunettes sur son nez bossu, déconcerté par mes bégaiements.
Permettez-moi de rectifier mon erreur. Quand je blaguais sur le fait qu’il n’avait sûrement pas la fâcheuse habitude de se balader à poil en public, j’avais tort.
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