Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 9
Amiens, capitale historique de Picardie. La ville où j’ai rencontré François. Celle de nos premiers baisers, de nos premiers dîners aux chandelles, de nos premières fois dans sa chambre étriquée du Crous. 9 m 2 pour s’envoyer en l’air et se promettre de trouver un meilleur endroit en planifiant les prochains rendez-vous.
Le meilleur endroit, c’était son appartement à Paris. Pourtant, il ne m’a jamais offert les rendez-vous promis. Alors pourquoi je ne ressens rien que du vide, assise là, au bord d’une eau que nous avons longée ensemble si souvent, au bord de laquelle nous avons bu, rigolé, angoissé en pensant aux résultats d’examens que nous réussissions toujours ?
— Tu vas grossir si tu continues à t’empiffrer autant, ma chérie.
Je grogne en attrapant un nouveau bâtonnet de fromage. Maman m’a proposé de déjeuner sur les quais de Saint-Leu, sans se déranger de l’incompatibilité évidente entre les roues déjà bien amochées de ma valise, mes bottines à talons et les allées pavées qui font le charme du quartier. Nous avons fini par nous installer en salle avec vue sur le canal, car le soleil est trop timide pour manger dehors sans grelotter.
Le moindre kilo gagné est une insulte aux vieux idéaux esthétiques de ma mère, qui continue de croire que mes rondeurs sont la cause d’une bonne partie de mes ruptures. La silhouette fine et élancée d’Éliza s’impose brusquement à moi. Taille mannequin et cils à rallonge. J’avale une salive épaisse et repose le bâtonnet dans mon assiette.
— Ce n’est pas de ma faute si les brasseries de ce trou paumé ne cuisinent que du gras, lui lancé-je en m’enfilant un cornichon à la place – au passage, je me réconforte à l’idée de tous ces régimes drastiques qu’Éliza s’impose un mois sur trois.
— Décidément, ta mauvaise foi n’a pas changé. Enfin, ce n’est pas comme si tu avais fait autre chose que la fête ici, alors tes connaissances sur la gastronomie du coin…
D’Amiens, je n’aurais profité que des aspects les plus insipides. Les sorties avec les copines au marché de Noël, les verres partagés dans les nombreux bars du centre-ville, les nuits à plaisanter, à moitié saoule, avec des groupes de mecs aussi paumés que nous dans leur cursus universitaire. Je jette un œil à l’écran de mon téléphone en feignant de l’écouter, prise d’une soudaine envie de fuir. La plaquette de la conférence dépasse de mon sac. Anaïs Blancourt, déjà propriétaire de son entreprise à l’âge de seize ans, aujourd’hui reconvertie dans le coaching professionnel. Son mantra ? Avoir confiance en soi. Je regarde maman, qui continue de déblatérer à propos de mon projet bancal en mâchouillant son croûton de pain à la mousse de canard. Plus facile à dire qu’à faire.
— Et Anne-Camille et Bernard, comment vont-ils ? poursuit-elle. Ça avance, leur mariage ?
— Bof, je commence à croire qu’ils n’ont même pas envie de se marier ! Une seconde… Comment tu connais le nom de mes clients ?
Elle m’adresse un sourire. Le genre de sourire coupable qui signifie « oups ».
La nourriture tourne dans mon estomac. J’ai l’impression que la terre est sur le point de s’ouvrir pour m’avaler. Bordel !
Je renverse ma chaise en me levant, puis la redresse dans un grognement de colère. Le talon de ma botte s’est coincé entre le pied de table et ma valise ; si je force trop, il risque de casser. Je n’arrive pas à y croire.
Maman observe ma lutte avec des yeux inquiets.
— Charlie, ma puce… Attends…
Je la fusille du regard, enfin libre.
— Quoi ? Tu pensais faire plaisir en envoyant tes amis renflouer ma caisse ?
— Non, je… Ce n’est pas ça…
Une vague de souvenirs déferle des petits tiroirs de mon cerveau dans lesquels j’avais pris soin de les ranger. « Bonne à rien. » « Pas fichue de trouver un travail décent. » « Une tête remplie de rêves idiots. » Ses mots à elle, que je m’étais juré de lui rappeler une fois les reins assez solides pour faire tourner mon entreprise.
Je voulais devenir wedding planner pour poser le point final, sinon celui de la partie la plus heureuse du livre de parfaits inconnus. Leur apporter un peu d’aide dans une quête qui ne se termine pas toujours avec la conclusion escomptée. Mais ça importe peu à maman, ça. Pour elle, le bonheur des autres n’est qu’un affront public à son chagrin personnel. Un chagrin que je suis incapable de partager, parce que je ne l’ai pas connu. Que je me contente de subir à travers les sermons, les remarques déplacées et les humiliations. Comme si s’enfermer dans les réprimandes à outrance était le seul moyen qu’elle avait trouvé pour sécher les larmes intarissables de son cœur.
Le cancer de papa a tout emporté d’elle, ne lui laissant qu’un épais brushing de cheveux gris et une colère sourde, inavouable et pourtant, pourtant tellement présente au quotidien.
— Critiquer mes choix ne te suffisait plus ? l’accusé-je, hors de moi. Qu’est-ce que tu cherchais à me prouver ? Que je suis incapable de réussir sans ton aide ? Que tu avais raison ?
— Je ne voulais pas me mêler de tes problèmes, m’assure-t-elle. J’imaginais juste… te soutenir à ma manière. Anne-Camille et Bernard ont un fils, il est très sympathique et avec ce qui s’est passé avec François…
J’éclate d’un rire écœuré. C’est encore pire que ce à quoi je songeais.
— Non, mais tu rigoles ? Je suis tout à fait capable de gérer mes ruptures sans ton intervention ! (Je l’arrête au moment où elle ouvre la bouche pour se défendre.) Tu sais quoi ? Laisse tomber, j’abandonne. Tu ne changeras pas, c’est plus fort que toi. Savoir que j’étais triste te réconfortait dans ton propre malheur, il te fallait enfoncer le clou. Tu disais détester François et résultat des courses, tu as gardé contact avec Éliza, la personne pour laquelle il m’a quittée. Et maintenant, tu la mets au courant de mes moindres faits et gestes ! Au fond, tu n’as jamais eu l’intention de me soutenir, tu veux juste me montrer que j’ai eu tort. Que ce soit à propos de François ou de mon entreprise.
— Bien sûr que j’ai gardé contact avec elle ! rétorque-t-elle en repoussant sa chaise. Éliza et sa mère sont la seule famille qui me reste de ton père !
— Alors là, c’est la meilleure.
Je n’ai plus la force de me battre. L’ennemi est beaucoup trop puissant, trop subtil, trop tout. Un ennemi sur lequel maman elle-même serait incapable de mettre un nom.
— Tu ramènes encore le problème à toi. J’en ai ma claque.
Dans une fureur à peine contenue, je passe payer l’entrée déjà consommée sous le regard curieux des autres clients. Je saisis ensuite la poignée de ma valise, enfile la lanière de mon sac et plante ma mère en plein milieu de la salle.
Je croyais que cette réunion nous aurait permis d’avancer, après plusieurs semaines de pause. Heureusement qu’Amiens est une ville suffisamment touristique pour abriter un bon nombre de locations Airbnb et d’hôtels, car on dirait bien que je ne dormirai pas dans mon ancienne chambre d’adolescente, ce soir.
Après notre dispute, il m’a fallu remonter Saint-Leu pendant une vingtaine de minutes pour déboucher à la gare. Là, j’ai pu prendre le bus et me rapprocher de l’hippodrome, à côté duquel se trouve la structure ronde de la Mégacité.
Il ne reste aucune place vacante sur le parking : les berlines aussi chères qu’une maison de campagne côtoient aujourd’hui les tacots cabossés des jeunes permis. Quand j’atteins les portiques près desquels patientent déjà une bonne trentaine de personnes, j’ai les orteils en feu.
Le bâtiment grouille d’adolescents en costume-cravate. Après le comptoir du hall, une porte grande ouverte laisse apparaître des stands recouverts de brochures informatives pour un salon de recrutement. Je me dirige vers celle d’à côté en suivant les indications fournies à l’entrée. Des petites intérimaires gèrent les invitations devant la salle. Elles me rappellent l’époque où moi aussi, j’enchaînais les contrats précaires pour gagner ma croûte. Je me souviens des heures passées à servir des verres aux papis graveleux du coin. Départs en retraite de groupes internationaux, anniversaires politiques, réceptions de personnalités de la télé-réalité… J’en ai tendu, des plateaux d’entremets gourmands et des macarons traditionnels aux amandes. Et à bien y penser, je vais peut-être m’y remettre si je ne parviens pas à corriger le cap de mon activité.
La salle de conférence est meublée de tables hautes ainsi que d’une scène montée contre le mur du fond. Je me glisse au bout d’une rangée de chaises vides pour ne pas gêner le passage avec mes affaires. Lorsque les discussions éparses diminuent, la lumière suit le mouvement et de nouveaux spots clignotent pour éclairer l’estrade.
— Mais non, enfin ! tonne une voix étouffée depuis les coulisses.
Des bruits de pas. Une femme élancée, la soixantaine peut-être, se juche en haut des marches. De là où je me tiens, j’ai l’impression de lire sur ses traits sévères quelque origine asiatique.
— Rallumez-moi tout ce bazar, voyons ! râle-t-elle en envoyant un geste de la main vers la régie. Je ne suis pas ici pour lancer un one-woman-show !
Quelques rires s’élèvent dans l’auditoire. On sent une précipitation embarrassée de l’autre côté des rideaux noirs qui scindent la pièce en deux, puis les ampoules recommencent à briller.
— Je préfère ça ! s’exclame-t-elle dans le micro. J’aime observer mon public pour faire de mes présentations un véritable échange.
Anaïs Blancourt longe les planches d’une démarche tranquille. Le bruissement de sa longue jupe plissée nous hypnotise, si bien que ceux qui osaient encore parler se sont tus. Je suis placée trop loin pour deviner la couleur de ses yeux, mais ils dégagent, de toute évidence, un sentiment d’autorité glaçante.
Quand elle a bouclé son tour d’observation, Anaïs s’arrête et étire ses fines lèvres peintes en rouge. D’un coup, son visage s’illumine avec une bienveillance insoupçonnée.
— Je suppose que la plupart d’entre vous cherchent le « truc » dont on leur a si souvent vanté les mérites pour se lancer, commence-t-elle. Tant mieux, car vous aider à prendre le recul suffisant fait partie de mon job. Je suis ce qu’on appelle une coach d’entrepreneurs. Il est bien beau d’avoir des compétences à proposer sur le marché, mais dès qu’on s’enfonce seul dans le bourbier des affaires, pas facile de s’y retrouver, n’est-ce pas ?
Plus son sourire s’agrandit et plus l’assistance fond pour elle. Sa voix, à la fois solide et douce, déverse un flot de paroles introductives dans lequel chacun plonge les pieds. Je ne doute pas que nous y serons complètement immergés dans une heure.
Son rôle consiste tant à offrir un soutien psychologique aux entrepreneurs qu’à leur fournir les outils indispensables à la bonne organisation de leur business. Motivation, efficience et coordination sont les maîtres-mots de son activité. Elle conseille, épaule et accompagne les cerveaux inventifs en ébullition, forme les gens au courage et à la prudence. Pour Anaïs Blancourt, tout être humain cache son propre potentiel de richesse : il suffit juste d’apprendre à le faire ressortir dans un cadre professionnel et de l’arroser un peu au quotidien.
Et puis Anaïs entreprend de causer effet Pygmalion. Et puis chacun s’avance sur sa chaise, presque de façon inconsciente. Le charme opère, Anaïs continue de sourire, et nous voilà désormais trempés jusqu’aux genoux.
— Il s’agit peut-être de la composante la plus importante dans le lancement d’une start-up, explique-t-elle. La confiance en soi. Oh, bien sûr, on a déjà dû vous remplir la tête de planification marketing, de financement collaboratif, de paperasse administrative et j’en passe. Mais que vous souhaitiez juste travailler à votre compte ou créer le Coca-Cola de demain, le plus important réside dans votre état d’esprit.
Anaïs, elle, préfère nous bourrer le crâne de pensées favorables et autoréalisatrices. Cette histoire de réussite seulement possible lorsque vous vous entourez de personnes qui croient en vous et, par extension, vous transmettent cette croyance par le biais d’énergie positive.
— Vous, par exemple ! poursuit-elle en pointant quelqu’un du doigt au premier rang. Oui, vous ! Je parie que vous êtes bien incapable de nous présenter ce projet sur lequel vous n’avez pas même commencé à travailler, je me trompe ?
Le concerné, un jeune homme qui s’était levé pour lui répondre, finit par se rasseoir en balbutiant, la nuque rouge.
Anaïs choisit sa prochaine victime au fond de la salle. Il me faut plusieurs secondes pour comprendre que je suis celle qui se trouve au bout de son index.
— O… Oui ? bafouillé-je en bondissant de mon siège.
— Comment vous appelez-vous, ma chère ?
Son ton contraste étrangement avec celui utilisé plus tôt. Je me surprends à hésiter sur mon propre nom.
— Charlotte Nantem.
— Dites-nous, quelle est cette merveilleuse entreprise que vous avez bâtie ou que vous souhaitez bâtir dans un futur proche, Charlotte ?
Je cligne des paupières, décontenancée.
— Eh bien, je suis wedding planner en freelance à Paris.
— Superbe !
Je me réinstalle, surprise par la simplicité de l’exercice.
— Vous voyez, les mots ont ce pouvoir de vous retirer tout esprit de valorisation, comme ils peuvent vous faciliter les choses. (Elle se tourne vers son premier interlocuteur installé non loin d’elle.) Pardonnez-moi de m’être servie de vous comme cobaye, il est évident que votre projet atteindra des sommets, au même titre que celui de chaque entrepreneur présent dans cette pièce.
« Tu ne peux pas y arriver en claquant des doigts », me répétait maman en m’écoutant déblatérer ce qu’elle prenait pour des inepties de gamine aveugle. Et moi de lui répondre que je n’atteindrai jamais la faiblesse de ses jugements étriqués et malades de couardise. Que la vraie vie ne se résume pas à patienter dans sa zone de confort, entre cours de gymnastique avec les copines et cocktails sirotés en terrasse après une journée de bureau éreintante.
Les encouragements d’Anaïs Blancourt résonnent en moi avec un écho étrange, à tel point que je me demande si, au fond, je ne suis pas celle qui tire les autres vers le bas. Comment ma mère aurait-elle pu aller mieux si je me servais de ses faiblesses comme d’une arme à chacune de nos disputes ?
Je ressors de l’eau une quarantaine de minutes plus tard. Certains jeunes applaudissent, requinqués par les mots enthousiastes de notre magnifique oratrice. Bientôt, des groupes se rassemblent pour glorifier la méthode Blancourt autour d’une dernière coupe d’eau gazeuse.
Je m’éloigne en direction de la sortie, déboussolée. Non, déçue. Déçue de la réponse trouvée en farfouillant les paroles de la coach. Je ne partage pas cet entrain pour l’aventure. Du moins a-t-il depuis longtemps disparu dans l’angoisse de l’échec et les problèmes de trésorerie intempestifs.
Alors que je traîne plus que je ne tire ma valise sur l’espèce de lino étalé au sol, une main repousse le rideau noir qui s’étend jusqu’aux portes de la salle.
— Vous êtes bien Charlotte Nantem, la collègue d’Elliott Rhys ? me lance Anaïs Blancourt. Venez donc, il m’a demandé de vous accorder quelques minutes après le pitch. Je me ferai un plaisir d’honorer sa requête.
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