Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 27
Pendant plus d’une heure, nous travaillons dans un silence relatif, entourés par les bips continus des machines et le bruit de nos claviers d’ordinateurs. Elliott se déplace toutes les cinq minutes pour lever ou abaisser des sortes de fusibles à l’intérieur des cabines. Je crois que s’occuper des problèmes techniques est pour lui un moyen de décompresser avant l’après-midi d’enfer qui l’attend. Cette idée ne fait qu’aggraver ma culpabilité chaque fois que je le vois rougir sous ses verres ronds, si larges qu’ils mangent une partie de ses pommettes. D’une part, parce que j’aurais dû aider Elliott à se détendre, et pas l’inverse. D’une autre, parce que je crains qu’il se soit forcé à sortir de sa zone de confort pour compenser nos deux premières expériences ratées.
Et s’il s’était tortuté l’esprit là-dessus tout le week-end ? Et s’il s’était senti obligé d’améliorer ses pratiques pour me donner du plaisir autrement ? Bon sang ! Est-ce qu’il a trouvé un tutoriel sur Internet ?
Mes yeux glissent de son ordinateur portable à lui. À le regarder trifouiller des boutons dans tous les sens – et pas ceux de sa chemise, pour une fois –, je réalise qu’il me paraît aussi bien seul, au milieu de ce joli foutoir. Lorsqu’il ne se trouve pas ici, Elliott passe le plus clair de son temps enfermé dans son bureau à gérer des dossiers épineux. Depuis ma discussion avec Désiré et le repas houleux que nous avons partagé avec ma mère, je ne vois plus l’énergie qu’il met dans son travail d’un œil admiratif. Elliott n’a jamais voulu de ce rôle : ses parents et son cœur brisé l’ont choisi pour lui. Mais serait-il prêt à le quitter pour autant ?
— Vous n’avez jamais songé à faire autre chose ? tenté-je depuis notre table, l’air de rien.
Il est en train de verrouiller l’accès à l’un des réfrigérateurs, un carnet de notes ouvert dans une main.
— Autre chose ?
— Autre chose, oui. Vous ne semblez pas apprécier la compagnie exclusive de tout cet attirail électronique.
— J’ai occupé cette fonction pendant des années, pourquoi je voudrais en changer ? s’enquit-il.
— Ce n’est pas parce que vous avez toujours fonctionné ainsi que vous devez continuer jusqu’à la fin de vos jours. Surtout si ce job ne vous satisfait plus autant qu’à vos débuts.
Elliott referme son carnet en m’observant par-dessus sa monture de lunettes. On dirait un petit vieux.
— Des milliers de gens à travers le monde comptent sur cette boîte, je ne peux pas abandonner dès que ça me chante. Que j’en sois heureux ou non.
— D’autres personnes sont sans doute aussi qualifiées que vous pour ce poste.
— Vous seriez surprise d’apprendre à quel point ce n’est pas le cas.
Son ton, fataliste, jure avec l’évidence de mes propos. Lorsque je me lève pour le rejoindre près des cabines, Elliott roule des yeux comme si je m’apprêtais à lui faire la morale.
— Écoutez, je ne permettrai jamais de prendre la moindre décision à votre place, débuté-je avec prudence, mais étant donné que le manque de communication a été la principale cause de nos disputes jusqu’ici, nous devrions encourager le dialogue entre nous. Alors, promettez-moi de me parler chaque fois que quelque chose vous tracasse, et j’en ferai de même.
Un léger soupir :
— Très bien.
L’une de ses mains atterrit sur ma hanche, comme un remerciement silencieux. Je me demande si Elliott a jamais eu quelqu’un à qui confier ses doutes de la vie quotidienne. Au-delà d’un simple mal-être professionnel, j’ai conscience qu’il me cache la plupart de ses états d’âme. Il est une pelote de secrets douloureux que j’ai bien l’intention de démêler fil après fil.
Je me mets à trifouiller le col froissé de sa chemise, soudain consciente de ce décalage entre l’intimité de nos rapports et la façon dont nous nous adressons l’un à l’autre.
— Qu’y a-t-il ? me demande-t-il.
— Même après avoir couché ensemble, nous continuons à nous vouvoyer. Vous ne pensez pas qu’il serait temps de… passer à l’étape suivante ?
— Je ne sais pas… Je ne suis pas friand de ces familiarités…
Alors pourquoi Aimée y a-t-elle droit ?
Je dois me contenir pour ne pas citer son ex-petite amie dans ma réponse :
— Tout à l’heure encore, vous me faisiez quelque chose qui allait bien au-delà de la bienséance qu’inspire le vouvoiement.
En voyant son visage chauffer aussi rapidement qu’une plaque de cuisson, je crains d’avoir mis le directeur hors service pour le reste de la journée.
— Vous…, tente-t-il au bout de plusieurs secondes. Euh, tu veux que… Enfin, tu…
Il expire et m’envoie une grimace d’embarras, que je lui rends volontiers.
— Laissez tomber, lancé-je en riant, les bras autour de son cou. C’est trop bizarre, en fait.
Elliott se déride contre moi. Il est tellement mignon que j’ai envie de lui sauter dessus en permanence.
Les remarques de ma mère s’immiscent dans ma tête dès que je commence à apprécier la singularité de notre couple. Chaque fois que c’est le cas, je me déteste de les laisser décider à ma place. Je suis une adulte indépendante : son approbation ne devrait plus avoir aucun poids dans la balance de mes décisions. Si Elliott est plus à l’aise ainsi, je peux largement m’en contenter. Surtout que ses marques de respect, parfois excessives, certes, ont un petit côté désuet qui ne me déplait pas.
— À quelle heure est votre premier rendez-vous ?
— Quinze heures, me répond Elliott en jetant un œil à sa montre par-dessus mon épaule.
— Parfait. Allons manger dehors. Sortir des bureaux vous changera les idées en attendant.
Malgré les deux heures d’avance, le hall se remplit déjà. Il faut croire que certains clients ont hâte de déverser leur colère sur Elliott, et d’une certaine façon, je ne peux pas les en blâmer. J’enroule tout de même un bras autour du sien en guise de soutien quand les portes de l’ascenseur s’écartent, avant de réaliser que l’intention de la salle d’attente est ailleurs. À peine l’avons-nous atteinte que le bruit d’une gifle retentit, suivi d’exclamations surprises.
Sous ma main, les muscles d’Elliott se contractent. Une plainte étouffée monte depuis l’accueil et me tord l’estomac. C’était la voix d’Éléonore. Après avoir échangé avec moi un regard horrifié, Elliott me tire plus qu’il ne m’accompagne jusqu’au comptoir, contre lequel notre blonde préférée est renversée.
— J’exige de le voir tout de suite ! éructe un homme d’une quarantaine d’années en secouant une paume rougie devant elle. En quelle langue je dois vous parler ?
Éléonore se tourne pour lui tenir tête et dévoile le côté droit de son visage. L’éraflure sur sa joue m’arrache un hoquet de stupeur.
— Et moi, je vous répète que le directeur est trop occupé pour recevoir en dehors de ses rendez-vous, articule-t-elle d’une voix tremblante, mais ferme. Compte tenu de votre geste, vous comprendrez que je vous demande de ne pas remettre les pieds ici.
— Espèce de sale petite…
— Stop !
Je m’interpose pour bloquer une deuxième gifle. La fureur désespérée dans les yeux de cet étranger me ramène trois mois en arrière : il s’agit du mari désabusé que j’ai croisé à l’agence, le jour de ma rencontre avec Elliott. Un mouvement sur ma gauche m’indique qu’il compte se servir de sa main libre, mais Elliott est plus rapide : dans un cri étranglé, il se précipite et nous sépare avec une force qui me coupe le souffle. Renvoyée en arrière, je ne parviens pas à éviter le choc contre le comptoir, qui me vaudra sans doute un joli bleu à la hanche.
— Bande de magouilleurs ! hurle le visiteur. Rendez-moi ma femme ou je vous jure que…
Elliott interrompt ses menaces en l’attrapant par le col du manteau, les traits du visage déformés par la colère. Une colère qui rassure autant qu’elle surprend.
— Vous venez d’agresser mon employée devant une dizaine de témoins. Je vous laisse cinq secondes pour disparaître avant d’appeler la gendarmerie.
L’autre suffoque de rage et de frustration, hésite. Rien ne laisse présager la réponse qu’Elliott pourrait offrir à une nouvelle provocation, si ce n’est ce petit réseau de veines qui ressort sous la peau de son cou, tendues comme des câbles. Finalement, le client se libère violemment et quitte l’agence, non sans émettre une dernière menace entre ses dents.
Elliott se tourne vers nous. En l’espace d’une seconde, il a retrouvé un certain calme, quoique teinté d’inquiétude. Son regard coupable alterne entre l’hôtesse d’accueil et moi-même. Je lui indique que je vais bien et le renvoie auprès d’Éléonore avec un signe de main vague.
— Je suis navré, souffle-t-il en se penchant sur elle. Voulez-vous prendre une pause, histoire de recouvrer vos esprits ?
— Recouvrer mes esprits ?
Elle les récupère plus vite qu’Elliott ne l’aurait cru. D’un geste furieux, Éléonore arrache son badge et le lui balance à la figure.
— Mes esprits ? Je vais vous en donner, moi, des esprits ! s’emporte-t-elle. Je n’en peux plus de ce boulot ! Ça ne vous est jamais venu à votre esprit, à vous, que tout ça est de votre faute ? Oui, vous ! Vous et vos principes à la con ! Prendre une pause ? C’est tout ce que vous trouvez pour me soutenir dans une situation pareille ? Je me tire, Elliott, et définitivement !
Mêlant les paroles aux actes, Éléonore récupère son sac derrière le comptoir et disparaît à son tour.
Elliott se retrouve pantois à côté de moi. Les spectateurs toujours présents dans le hall murmurent en nous observant, entre mépris et curiosité malsaine. Je le sens fébrile, démuni.
— Allez-y, soufflé-je, une main sur son bras. Elle compte pour vous. N’attendez surtout pas pour vous rattraper.
— J’y vais.
Il se précipite vers la sortie, revient dans ma direction après quelques foulées.
— On se voit chez moi ce soir ?
Et il m’embrasse sur le front. Malgré la gravité des événements, je ne peux m’empêcher de sourire comme une idiote en le regardant partir.
Je clos le premier rendez-vous avec mes nouveaux clients sur une bonne note. Nous avons conclu que je m’occuperai de leur trouver une calèche et une robe de créateur selon les directives bien précises de la future mariée. L’occasion parfaite pour mettre en pratique la grille de tarifs imaginée par Elliott.
Je vérifie mes messages en refermant la porte du bureau. Toujours pas de SMS concernant une probable réconciliation avec Éléonore. Mais la gestion de cette crise, en plus des entretiens programmés, monopolise certainement toute son attention.
— Charlotte ? Tu as une minute ?
Nathan m’interpelle alors que je descends de la plateforme pour me rendre à la cafétéria. Hisham se tient à côté de lui, une femme emmitouflée dans une longue veste de moumoute au bras. Les regards paniqués qu’il lance à Nathan redoublent à mesure que j’approche.
— Bon, commence Nathan, pour faire court, ils n’osent pas te demander d’organiser leur mariage, de peur de te surcharger.
Mes yeux se mettent aussitôt à briller.
— C’est vrai ? m’exclamé-je. Bien au contraire, j’en serai ravie ! Félicitations !
— Tu sais, princesse, ce n’est pas un mariage en grande pompe…, me rassure immédiatement Hisham.
Je ne laisse pas la culpabilité minimiser ses attentes :
— Peu importe ! Mariage discret ou pas, tu peux compter sur moi pour y mettre toute mon énergie !
Même si je me retiens de l’exprimer, je ne suis pas seulement heureuse pour eux. Je me sens aussi très flattée et émue qu’Hisham pense à moi pour préparer l’événement le plus important de sa vie. Je suis devenue la référence en organisation de mariages à L’Office, et cette nouvelle réputation, bien que modeste, me rend de plus en plus confiante au fil des jours.
Après que j’ai fait connaissance avec Safia, sa future femme, nous discutons un peu de leurs attentes et de leur budget. Nathan et moi les regardons quitter l’immeuble une trentaine de minutes plus tard, tout sourire, en grignotant les cookies que Safia a préparés pour les bureaux.
— Alors, ça fait quoi de se construire un petit réseau ? me taquine-t-il.
— C’est grâce à Elliott et toi. Je ne vous remercierai jamais assez.
Je croise les bras et appuie mes reins contre le rebord de la table au moment où Nathan pose sa main dessus. Ma fesse écrase ses doigts.
— Je… Pardon, je ne voulais pas ! s’exclame-t-il en s’écartant dans un bond.
— Moi non plus, c’est ma faute !
Les quelques secondes de silence qui s’ensuivent durent des heures. L’embarras exagéré de Nathan déteint sur moi. Au bout d’un petit moment, nous nous observons du coin de l’œil et cédons à un rire nerveux.
— Heureusement qu’il n’était pas là, dit-il, plus détendu.
— Qui donc ?
— Elliott. Tu sors avec, non ? reprend-il. Tu souris et rougis comme une ado chaque fois qu’on parle de lui.
— Plus ou moins, lui avoué-je, un peu surprise que le sujet l’intéresse. Pourquoi, tu es jaloux ? le taquiné-je.
Nathan répond à ma plaisanterie avec un petit ricanement.
— Bien sûr que je le suis. (Il lève un index sur la paupière où je l’avais frappé.) Après tout, tu m’as tapé dans l’œil.
Je ris de sa blague tandis qu’il s’éloigne, les mains dans les poches. Mais soudain, sa démarche me semble plus empêtrée que d’ordinaire, ses gestes plus maladroits.
N’est-ce pas qu’il blaguait ?
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