Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 33
— Je prendrai un thé à la menthe et toi ? me questionne Nathan, une main sur le comptoir.
— Un chocolat, s’il vous plaît.
J’insiste pour payer ma part malgré ses protestations. J’ai accepté de sortir en sa compagnie le troisième jour de la semaine, pour lequel David n’avait rien prévu. Laisser Alice et Jennie en pleine crise de tanorexie, toutes les deux étendues sur l’eau chaude de la piscine comme de grosses étoiles de mer, n’a pas été une décision difficile à prendre.
Nous nous installons dans un coin pourvu de banquettes rouges et de fauteuils rembourrés. En début d’après-midi, la plupart des résidents de la station se sont jetés à l’assaut des pistes enneigées et boudent les cafés, qui peuvent savourer cette légère brise d’accalmie le temps de quelques heures.
— Comment se passent tes vacances ? m’interroge Nathan.
Une serveuse vient déposer nos boissons fumantes. J’attrape un caramel sur la petite assiette qui les accompagne.
— Plutôt bien. J’ai l’habitude de la montagne, même si je me casse toujours autant la figure.
Nathan sourit avec amusement avant de goûter son thé. Mes yeux glissent partout sauf sur lui, comme si je voulais à tout prix éviter qu’il devine l’embarras manifeste dans lequel cette situation me place.
L’établissement se trouve dans un joli bâtiment avec des étages en encorbellement. À l’intérieur, les murs et le sol ont été recouverts de plancher, les meubles retapés pour donner un rendu de vieille cabane chaleureuse. Lorsque j’ai fini d’admirer les alentours et retourne à Nathan, il me lance un regard anxieux par-dessus sa tasse. Sa jambe qui sautille contre le rebord de la table fait vibrer le plateau en aluminium et sa coupelle de sucres.
— Tu souhaites me demander quelque chose ?
— Tu as rompu avec Elliott ?
Je bafouille une réponse confuse, beaucoup trop surprise pour trouver les mots justes. Nathan soupire en se frottant la nuque.
— Désolé, c’était idiot de ma part, lâche-t-il.
— Qu’est-ce qui était idiot ?
— Le fait de venir ici. Je n’ai pas été sincère avec toi, avant-hier. Pour être honnête, je ne crois pas aux coïncidences. Quand nous nous sommes croisés dans la rue, j’ai compris la supercherie et j’ai paniqué.
— De quelle supercherie tu parles ? lancé-je, quelque peu sur la défensive.
— Celle d’Elliott et Désiré, bien sûr. Ces deux-là essaient clairement de nous mettre ensemble. Et si c’est le cas, j’en conclus que toi et Elliott…
Je serre le chocolat chaud entre mes paumes moites. Même si je me doute qu’il ne se trouve pas ici par hasard, j’ai pensé qu’il s’agissait là d’un moyen maladroit pour lui de me fréquenter en dehors des bureaux. Depuis sa presque confession, je me suis mise à traduire chacune des intentions qu’il me porte. Il savait que je prenais des vacances, et il se peut que j’aie laissé échapper le nom de la station où je me rendais lors d’une de nos nombreuses discussions à L’Office.
Je me sens d’un coup très stupide d’avoir cru une chose pareille, d’autant plus qu’à la lumière de sa supposition, les événements de cette soirée prennent enfin tout leur sens. Lorsque le téléphone d’Elliott a sonné, Nathan était en route pour me rendre visite. Nous nous sommes même croisés en bas de l’immeuble, deux minutes après que le portable a bipé une seconde fois.
En envoyant ses grands-parents chez moi et en m’offrant cette place à L’Office, Elliott n’a jamais eu l’intention de soutenir mon entreprise. Tout ce qui comptait pour lui, c’était que je me rapproche de la personne qu’il considérait comme ma véritable âme sœur. Les petites remarques teintées de doute qu’il lâchait entre deux phrases à son sujet, si courantes dans un couple, n’avaient en fait rien d’inoffensives ou de jalouses, et je crois que cette idée est celle qui me blesse le plus.
— Qu’est-ce que tu en penses, toi ? reprend Nathan.
— Qu’est-ce que je pense de quoi ?
— Eh bien… de cette histoire de compatibilité entre nous. C’est bien pour cette raison qu’ils se donnent tant de mal, non ?
Je baisse les yeux sur ma tasse. Oui, Elliott s’est donné du mal pour nous réunir. Beaucoup trop de mal.
— Nathan, je suis désolée, mais… c’est Elliott. Ça a toujours été lui.
J’ai soufflé ces mots du bout des lèvres, malgré moi. Malgré la colère, la tristesse et la honte.
— Ne t’excuse pas, ce n’était que de la curiosité, me confie-t-il. Mais je me sens quand même assez mal de savoir qu’Elliott a pu te faire un coup pareil.
Je lui adresse un petit sourire pour le rassurer. Nathan est un chic type. Non, en vérité, il est parfait. Malheureusement, toute la perfection du monde ne suffirait pas à me faire oublier Elliott – du moins pas encore.
Je me mords l’intérieur de la joue, coupable de vouloir creuser le sujet après l’avoir quasiment rejeté, mais Gaël a raison. Je serai incapable de tourner la page avant de connaître chacune des étapes qui m’ont conduite à ce chapitre douloureux de ma vie.
— Donc… tu es inscrit chez eux ? hésité-je.
— Sois un peu sérieuse ! Tu m’imagines, moi, inscrit dans une agence matrimoniale ? rigole Nathan.
Son rire s’évanouit bien vite dans un silence éloquent. Nous nous observons, abasourdis. Moi, parce que je ne comprends plus rien à cette foutue histoire. Lui, parce qu’il vient de réaliser que quelque chose de plus gros se cache peut-être derrière.
— Attends, tu crois qu’il y a un rapport entre notre rencontre et l’activité de leurs agences ? ironise-t-il.
— Je ne suis certaine de rien… Mais tu ne trouves pas étrange qu’Elliott me recommande à tes grands-parents et que Désiré me propose une place à L’Office juste après ?
Nathan fait mine de réfléchir, puis balaie mon hypothèse en secouant la tête.
— Ce serait idiot, il s’agit certainement d’une simple déformation professionnelle, dédramatise-t-il. Très déplacée, je te l’accorde, mais une simple déformation tout de même. D’autant plus que Désiré n’aurait aucun intérêt à s’impliquer dans les affaires de l’agence parisienne. Il m’a offert la priorité sur le rachat de L’Office, alors je pense qu’il ne prévoit pas de revenir en France une fois les changements dans les bureaux effectifs.
— Tu vas racheter les parts de L’Office ?
Son visage se fend d’un sourire :
— Je n’ai pas encore pris ma décision, mais l’idée d’en devenir le propriétaire et de gérer la boîte moi-même me plaît assez.
Je lui présente des félicitations qui, je l’espère, reflètent toute ma sincérité. En arrière-plan, mon esprit s’attaque déjà au traitement de ces nouvelles informations. Si encore, l’un de nous les avait payés pour trouver sa moitié, je comprendrais la logique de leur démarche, aussi je commence à croire que mon cerveau s’échauffe juste dans le vide. Elliott s’est peut-être bien enfoncé seul dans un délire qui n’a rien à voir avec La Compagnie de l’Arc. Moi qui comptais parler à Nathan de cette application de traçage, j’ai maintenant peur de l’effrayer pour pas grand-chose. S’il est autant en droit de savoir que quelqu’un possède ses données personnelles que moi, je ne préfère pas l’inquiéter pour un événement sans conséquences.
— Pourquoi Désiré ne reviendrait-il plus en France ? le relancé-je à la place.
— Désiré et Elliott veulent restructurer la société. Même si Désiré n’a pas tellement développé sur le sujet, on dirait qu’ils ne comptent plus s’en occuper pour très longtemps.
Je m’appuie contre le dossier de la banquette en me demandant ce qu’une restructuration signifierait pour l’avenir des agences. Même si, entre nous, ils pourraient bien mettre la clé sous la porte que je m’en ficherais pas mal.
Le couteau de Gaël s’abat sur la planche. Je regarde son morceau de carotte rouler à l’autre bout de la table avec horreur, certaine qu’il a imaginé décapiter Elliott à la place.
— Bon, siffle-t-il entre ses dents, essayons au moins de voir le bon côté des choses. En voulant te rapprocher de Nathan, ce… ce mec t’a vraiment aidée à développer ton réseau et maintenant, tu n’as plus besoin de votre partenariat pour vivre de ton activité.
Depuis que je lui ai confié les véritables raisons de ma rencontre avec Nathan, il a totalement oublié son joli discours sur la compréhension de l’autre.
— Oui, marmonné-je en baissant le nez sur les pommes de terre que je suis en train d’éplucher. Il faut croire que ma boîte n’aurait pas décollé sans son intervention, alors c’est un mal pour un bien, en quelque sorte.
— Non.
Gaël se tourne pour planter son regard dans le mien. Au vu des éclairs que me lancent ses yeux, je pense qu’il a hésité entre ça et le couteau.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, me gronde-t-il. Ta boîte décolle parce que tu travailles comme une forcenée et que tu le mérites. Simplement, même si certaines de ces belles choses te sont arrivées grâce à votre collaboration, tu vas en profiter et foncer sans te poser de questions. Compris ?
— Chef ! Oui, Chef !
Il pouffe, soulagé de retrouver ma bonne humeur. J’attends qu’il se détourne pour retirer la main placée au niveau de mon front et le sourire qui l’accompagne.
Toute la famille est réquisitionnée pour la préparation du dîner, Alice et Jennie mises à part, puisque la séance d’étalage de Biafine qui a suivi leur petite bronzette dans la piscine les empêche d’approcher la nourriture. Avec Gaël, nous nous sommes placés en bout de table pour ne pas activer le radar à commérages de ses tantes. J’ai bien été obligée de lui expliquer que Nathan n’était pas responsable de sa présence ici : le pauvre s’est retrouvé dans une position suffisamment délicate pour que mon meilleur ami le confonde, en prime, avec un harceleur.
Je passe le repas à écouter les ragots des Marchal d’une oreille distraite, un peu nauséeuse, et profite que les adultes sortent les bouteilles de digestif pour prendre congé.
À notre arrivée, Gaël a insisté pour me laisser sa chambre, arguant que dormir dans le dortoir improvisé par les jeunes leur permettrait de renouer. Si j’ai beaucoup culpabilisé de cette décision, ce n’est plus le cas depuis que je les entends rigoler comme des veaux depuis le fond du couloir toutes les nuits.
J’enfile mon pyjama d’hiver et fais un petit tour dans la salle de bain commune avant de me glisser sous la couverture. Le contraste entre mes muscles endoloris par les efforts physiques des derniers jours et le confort du lit me promet enfin un sommeil profond, libéré des soucis quotidiens et des souvenirs d’Elliott.
Les stores de la baie vitrée qui donne sur le balcon ne demandent qu’à être tirés, mais je pourrais passer des heures allongée là, un bras glissé sous l’oreiller, à observer les flocons tournoyer au gré du vent à la manière de petits papillons chamailleurs. Si je me concentre assez bien sur l’un d’eux, les rires des oncles éméchés disparaissent et il ne reste plus que moi et mes pensées.
J’anticipe avec plus ou moins d’impatience ce moment où je ne ressasserais plus ma relation avec Elliott. Et alors que je suis sur le point d’y céder, plongée dans un tourbillon de fatigue écrasante, je me redresse soudain dans un sursaut, le front en nage, les cheveux collants de sueur.
Je me frotte les paupières en regardant dehors, stupéfaite. À l’extérieur, les flocons de neige se sont figés, suspendus en l’air.
Mes orteils fébriles trouvent le duvet de mes chaussons pour me rapprocher de la baie vitrée. Dans la rue pavée en contrebas, un couple de vieux promeneurs est immobilisé au milieu de la chaussée, un pied jeté en avant. Il n’y a plus un bruit dans le chalet ; j’ignore combien de temps s’est écoulé depuis mon départ de la salle.
Le grincement de la porte brise le lourd silence environnant. Je m’attends à voir entrer Alice et Jennie, sans doute venues regarder une série et s’endormir dans le grand lit avec moi comme tous les soirs, mais je déchante très vite.
Elliott s’adosse contre le mur près du chambranle, ses mains plongées dans son habituel pantalon de costume. OK, là, t’es en plein délire, ma vieille !
Mes yeux passent de lui à la baie vitrée. Pas un délire, un rêve.
— Comment allez-vous ? souffle-t-il d’une voix douce, prudente.
Je ne réponds rien, trop occupée à me demander de quoi j’ai l’air, entre ma tête toute décoiffée et mon pyjama en pilou-pilou. Je ne me fie pas à Elliott, bien sûr, qui me fixe comme si j’étais la plus belle femme du monde.
— Je regrette, ajoute-t-il. J’aurais voulu me rendre compte plus tôt que les règles avaient changé.
J’ignore de quelles règles stupides il parle, mais là, tout de suite, je ne peux empêcher une remarque bien sentie de franchir mes lèvres :
— Croyez-moi, vous ne regretterez jamais notre relation autant que moi.
— Ne dites pas ça, lâche-t-il, triste et désespéré. Vous connaissez la profondeur de mes sentiments à votre égard. Ils ont toujours été sincères et dénués d’artifices. N’est-ce pas le plus important ?
Quand il avance, son visage passe sous la clarté de la lune et baigne dans une aura irréelle. Il tend une main jusqu’à ma joue. Je frissonne à son contact, qui me réconforte autant qu’il me brûle.
— Si j’avais su que le choix de vous aimer m’appartenait, je l’aurais utilisé pleinement, poursuit-il tout bas.
Ses doigts s’attardent dans mes cheveux en bataille. Il s’applique à les démêler avec précaution, comme s’il mesurait la chance simple de pouvoir me toucher. Je me surprends à entendre chacune de ses inspirations, à percevoir chaque arôme de son parfum enivrant. Et ma poitrine se serre.
— J’ai passé mon temps à vous le répéter, sangloté-je. Ce choix, vous l’avez toujours eu.
— Je sais, avoue-t-il. J’aurais dû vous croire. Mais nous pouvons repartir de zéro. Je peux me rattraper et tout arranger, si seulement vous m’en donnez le droit.
Je ferme les yeux pour chasser une larme. Elliott l’essuie sur ma joue et se penche lentement, attentif à la moindre de mes réactions. Un instant, je veux qu’il m’embrasse, puis la douleur revient, déchirante, et j’ai soudain très peur de m’enfoncer dans un rêve dont le réveil sera brutal. Mais alors que je plaque une paume sur son torse pour l’arrêter, je sens son cœur battre la chamade sous son pull, comme s’il était vraiment là, avec moi. Elliott doit lire dans mes yeux le désir brut et immédiat qui m’envahit, car il n’hésite plus et achève de poser ses lèvres sur les miennes.
Ce faisant, il réanime tout l’amour que j’éprouve encore pour lui. Il me rappelle chaque instant où je me suis sentie belle et heureuse dans ses bras. Mon cœur hurle en silence ; insensible à ses suppliques, tout le reste de mon être ne jure plus que par les caresses maladroites et un peu pressées d’Elliott.
Je gémis quand il ouvre la bouche et m’impose un baiser plus sauvage. Nos langues se rejoignent, se cherchent et se fuient. J’ignore combien il fait froid dehors. Même à l’intérieur, ma peau frissonne, avide de sa chaleur à lui.
Je laisse tomber ma veste de pyjama et d’un coup, ses paumes touchent mes seins, mon ventre, mes reins et mon visage, retrouvant peu à peu leurs marques. Tout son corps m’envoie un message, il m’appelle, me supplie. D’accord, on dévie clairement sur un rêve érotique, là !
Une fois qu’il est parvenu à retirer ses chaussures sans me lâcher, je nous entraîne sur le lit. En deux secondes, mon pantalon a déjà volé à travers la chambre. Lorsque mes intentions dérivent vers sa braguette, il m’arrête en enfermant mes mains dans la sienne, juste le temps de me poser une question silencieuse.
Dans mon regard, la réponse est claire : j’ai envie de lui. Tout de suite.
Ses doigts glissent sur ma nuque alors qu’il m’embrasse avec plus de passion, plus de douleur que jamais. Je le fais rouler sur le dos d’un coup de hanche. S’il ne s’agissait pas d’un vulgaire fantasme, je le soupçonnerais d’avoir scrupuleusement choisi ce délicieux pull en cachemire dans lequel je ne l’ai vu qu’une fois et qu’il retire avec des gestes impatients.
Sa braguette défaite me laisse deviner la forme de son pénis, chaud et déjà dur. Dès que j’ondule un peu sur lui, le bassin d’Elliott se soulève contre le mien pour accentuer le début de sensations qui se perd trop vite entre mes jambes. Incapable d’attendre, il me repousse pour ôter complètement son pantalon. J’en profite pour faire voler ma culotte. Elliott saisit ma cuisse afin de la percher au-dessus de la sienne. À moitié grimpé sur moi, il revient chercher ma bouche tout en amorçant de légers va-et-vient avec ses hanches.
Le frottement de son caleçon à même ma peau m’envoie de puissantes décharges auxquelles je ne m’attendais pas. Cette fois-ci, les sensations se précisent et durent. J’enroule mes jambes autour de lui pour mieux sentir la bosse de son sexe monter et descendre sur mes lèvres. Égarée sur mes reins, la main d’Elliott me ramène toujours plus contre son bas-ventre.
Je m’allonge plus franchement sur le lit, concentrée sur ces petits points de plaisir qui se réveillent un peu partout. Mes hormones doivent être détraquées, car lorsque je remarque la porte toujours ouverte et réalise l’ampleur du risque que nous prenons, l’excitation monte d’un cran.
— Elliott, soufflé-je, la respiration hachée. Elliott, la porte…
— Allez-y, susurre-t-il entre deux baisers. Vous pouvez faire du bruit, personne ne nous entend.
Il y a quelque chose de particulièrement sensuel dans sa voix. Mes soupirs deviennent des plaintes à mesure qu’il insiste contre moi. Je comprends à sa manière d’embrasser qu’il veut prendre son temps, mais ses mouvements obligent mes cuisses à s’écarter davantage et annihilent l’embarras que je ressentais à tremper son sous-vêtement. Je ne vais pas jouir comme ça, quand même ?
Elliott gémit un peu contre ma bouche et je perds pied. Lorsque son sexe appuie à l’entrée de mon vagin, je suis incapable de retenir l’orgasme qui déferle dans tout mon corps. Elliott se fige, aussi surpris que moi.
Je me sens rougir d’avoir joui aussi vite, avec aussi peu, et lui lance un regard gêné quand il se redresse.
— Vous êtes superbe, me rassure-t-il avec un petit sourire.
Comme il veut se détacher, mes doigts agrippent le bord de son caleçon. Il s’immobilise et hésite. Mais je le veux. Je le sens au plus profond de moi, malgré mes muscles tendus et mon sexe hypersensible.
— Charlotte, je n’ai rien prévu…, s’inquiète-t-il. Je suis désolé.
Je délire, ou même dans mes rêves, Elliott veut se la jouer gentleman ?
— Elliott, on s’en fiche, grogné-je.
— Non. (Sa main attrape la mienne pour la poser sur sa poitrine.) Ensemble, nous ne risquons rien. Mais vous devez avoir conscience que je suis vraiment là, avec vous. Est-ce que vous comprenez ?
Les battements de son cœur résonnent le long de mon bras. Ils me traversent, me prouvent qu’ils n’existent que pour moi, pour cet instant d’éternité qui n’appartient qu’à nous.
— Oui, soufflé-je.
— Bien.
Après avoir déposé un baiser chaste sur ma bouche, Elliott se soulève plus franchement au-dessus de moi. Il plonge ses yeux dans les miens et se lèche les doigts avec des gestes lents, comme il m’a déjà vue le faire une fois. C’est tellement osé que mon rythme cardiaque redescend illico vers mon clitoris, qu’il se met à caresser et à pincer avec tendresse.
L’effet est immédiat : le désir se réveille partout, jusque dans des endroits où personne ne m’a encore jamais touchée.
S’il y met les doigts, je suis fichue. En me sentant remuer contre sa paume, Elliott n’insiste pas et se détache pour retirer son caleçon. Quand il soulève enfin mon bassin et me pénètre, je dois me faire violence pour ne pas exploser autour de lui, de sa peau, nue et chaude en moi pour la première fois.
Elliott bouge d’abord avec prudence, comme pour apprécier chaque sensation et ne pas précipiter son propre orgasme. Tout son corps bénit nos retrouvailles, de ses soupirs diffus au léger tremblement de ses mains sur ma peau. Lorsqu’il arrête de ressortir pour me prendre complètement, j’ai soudain l’impression de ne plus savoir gérer le plaisir.
— Comment ai-je fait, Charlie…, dit-il en collant son front au mien. Comment ai-je pu survivre à des milliers de mondes sans vous ?
Mon cœur bat contre le sien, gorgé de larmes et de bonheur. Chaque coup de reins est langoureux, patient, calculé. Rempli de promesses.
Il a autant de mal que moi à contenir notre rythme ; ses ondulations se font plus brusques et saccadées. Je suis encore étourdie par l’orgasme de tout à l’heure, et alors qu’Elliott se laisse aller à nos mouvements, je crie presque, surprise par ce nouveau stade du plaisir, plus important que d’habitude, au point qu’il avoisine la douleur. L’excitation pulse si fort que j’ai peur de m’y abandonner complètement. Mais le parfum et les caresses d’Elliott m’enivrent et quelque chose monte, monte en nous. Je lâche prise et explose par saccades sans l’attendre.
Elliott se raidit et palpite en moi quelques secondes plus tard. Nous mettons ensuite un long moment à sortir de cette bulle de baisers paresseux, de sueur et de jambes entremêlées.
Il se retire et pose sa tête sur l’oreiller au-dessus de ma tête. Je suis allongée sur le côté, déjà quasiment dans les vapes.
— Chaque moment passé avec vous est une découverte.
C’est cette voix suave et un peu coupable qui me ramène à la réalité. J’abaisse les paupières pendant que son index descend et remonte le long de ma taille, priant pour qu’il ne sente pas mes muscles se tendre de nervosité sous son toucher.
— J’avais oublié ce que c’était, ajoute-t-il tout bas. Mais quand je m’abandonne à vous, tout devient plus naturel, même après toutes ces années.
Mon poing agrippe la couverture devant moi. Le rêve ne peut pas durer éternellement.
Elliott ne dirait pas de choses aussi belles ; il n’a jamais été autant à moi que moi, j’ai été à lui. Je me suis battue contre un homme insaisissable, destiné à fuir depuis le premier regard.
Le baiser qu’il dépose à la naissance de mon épaule me vole un sanglot. Il se redresse pour me faire basculer sur le dos, une lueur brûlante au fond de la pupille.
— Charlie, dit-il doucement. Un jour, vous m’avez appris qu’il est possible d’aimer si on le souhaite de toutes ses forces.
Cet Elliott n’existe pas. En me le représentant ainsi, je me blesse plus que je me réconforte.
— L’inverse est aussi vrai.
Elliott manque de souffle. Il passe un pouce tremblant sur mes lèvres humides.
— Il s’agit là de votre réponse ?
Mon silence vaut confirmation. Le temps que je cligne des yeux, l’atmosphère si particulière de sa présence s’est envolée dans un bruissement. Je suis toujours étendue sur le matelas, mais seule. Dehors, la neige recommence à tomber.
Son parfum est partout. Sur les draps, sur ma peau, dans mes cheveux. Comment fait-on pour soigner un cœur lorsque même vos nuits vous ramènent à celui qui l’a brisé ?
Il me faut un bon quart d’heure pour réussir à me lever et enfiler mon pyjama. Dans ma valise, je trouve une serviette neuve, que ma mère a tenu à m’acheter en tombant dessus au supermarché. Je n’aurais jamais dû emporter les chaussons Rudolph chez moi : depuis, elle croit que je suis accro à son gros nez rouge. Quand je tends le linge devant moi et l’observe, j’ai l’impression que la tronche du renne me juge pour avoir fait un rêve aussi cochon.
Je frissonne et l’emporte quand même dans la salle de bain libre. Si je me frotte suffisamment fort, peut-être que l’odeur entêtante d’Elliott disparaîtra.
Après m’être entièrement déshabillée, je m’arrête, un pied dans le bac de douche. Une drôle de sensation dans le bas-ventre me pousse plutôt vers les toilettes. Une fois assise, je jette un œil à ce qui tombe dans l’eau, certaine de ne pas avoir mes règles.
— Oh ! lâché-je dans un petit cri, les jambes tremblantes.
Je dois me tenir à la cuvette pour ne pas tomber sous le coup de la surprise. C’est du sperme, ça ?
Il ne s’agissait peut-être pas d’un rêve, finalement.
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