Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 50
Elliott se sent encore triste. Toute la journée durant, la chaleur habituellement suffocante de l’été s’est dissipée derrière d’épais nuages chargés de pluie. Un sac de croquettes pour chat dans une main, je regarde les cordes s’abattre sur la vitre du magasin en serrant le parapluie qu’il m’a offert dans l’autre.
Hier, les serveurs des agences ont été mis hors service. Éléonore m’a dit qu’une fois les dernières traces de leurs activités illégales effacées, Désiré entamerait la procédure de rachat. Bientôt, l’héritage d’Elliott aura définitivement disparu de ce monde.
— La météo n’est pas très clémente, lâche quelqu’un tout près de moi. On dirait bien qu’Éros ne vous a pas encore pardonné votre chute du haut de ce toit. De lui avoir demandé de partir encore moins.
Je jette un coup d’œil sur ma droite et me fige. Un châle transparent recouvre la luxuriante chevelure blonde qui descend jusqu’à la ceinture en or de sa toge. Elle ne me dépasse que d’un ou deux centimètres et pourtant, sa seule présence intime un puissant sentiment d’allégeance.
Je reporte mon attention sur la rue, le souffle court, alors que les clients qui partent des caisses lorgnent sur sa tenue excentrique en passant devant nous.
— Elliott agit toujours sans réfléchir, dis-je simplement. Il l’aurait regretté tôt ou tard.
— Peut-être bien, me répond Aphrodite. Mais n’est-il pas préférable d’avoir la vie d’un homme plutôt que l’éternité pour regretter ses choix ?
Je me mords furieusement la lèvre, consciente d’être plus en colère contre moi-même que contre elle. Le fossé entre l’univers d’Elliott et le mien vient encore de se creuser. Aphrodite était prête à le perdre s’il trouvait le bonheur à mes côtés. J’ai honte de ne pas avoir su faire preuve du même courage, même si je reste convaincue de ma bonne décision.
— Si vous êtes ici pour me faire changer d’avis…
— Pas vraiment, me rassure-t-elle. Je tenais simplement à rencontrer la personne pour qui mon fils aurait offert sa vie. Je peux comprendre que nous ne sommes pas tous capables de la même dévotion.
Je ris jaune :
— J’ai bien remarqué que chez vous, la dévotion, c’est quelque chose !
— Vous n’êtes pas si différente. Vous vous êtes laissée tomber du haut d’un immeuble pour le protéger.
Je vérifie dans un sursaut que ma mère est toujours coincée à la caisse du fond. Je me demande bien ce qu’elle en penserait. Aphrodite suit mon regard, ses mains croisées dans le bas de son dos.
— Vous avez raison, Éros a la mauvaise habitude d’agir de manière impulsive, reprend-elle. Je ne pouvais pas lui accorder son souhait à la légère. Alors j’ai décidé qu’il devrait se montrer digne d’un être humain pour le devenir. S’il y parvenait, je le laisserais faire ses propres choix et ses propres erreurs. Et à ma plus grande surprise, il a réussi ce test.
Je la regarde en fronçant les sourcils.
— Éros souhaitait devenir humain dans la crainte égoïste de votre perte, m’explique-t-elle. En se précipitant à votre secours malgré les conditions que je lui avais imposées, il a prouvé qu’il était capable d’abandonner ce qu’il désirait le plus au monde pour la sécurité d’une autre personne. Par ce geste, Éros a largement démontré qu’il a mûri jusqu’à développer en lui une disposition à laquelle les dieux sont imperméables : le sacrifice.
Je deviens toute fébrile. Aphrodite inspire un grand coup, comme si elle s’apprêtait déjà à regretter ses futures paroles.
— Les dieux ont accordé un délai à Éros. Pour l’heure, il fait toujours partie des nôtres, et il en sera ainsi tant que votre cœur restera fermé au sien. Parce que je ne vous l’abandonnerai pas sans prendre les précautions requises, comme lorsque je l’ai laissé créer cette entreprise en pensant soigner ses plaies.
Je me remémore cet Elliott renfermé sur lui-même, isolé dans sa tour de contrôle, dans ses machines et dans la recherche désespérée d’un amour lisse et sans rayures. Mais c’est aussi cette erreur qui l’a poussé à construire La Compagnie de l’Arc. C’est elle qui l’a mené à Paris, à moi.
— Il pourrait encore se tromper, soufflé-je.
— Oui.
— Je suppose qu’une telle décision serait irréversible ?
— Vous supposez bien. Son rôle parmi les Hommes étant déjà terminé depuis de longues années, nous n’aurions aucun intérêt à lui rendre un titre qu’il aura déserté.
— Je vous trouve drôlement insistante dans votre envie de le voir mourir.
— C’est là que vous vous trompez. J’aimerais qu’il vive, pleinement.
Je me rends compte qu’avant d’être une déesse, Aphrodite est surtout une mère, soucieuse du bonheur de ses enfants, même s’il suppose parfois de les laisser partir. Elle se tourne complètement vers moi.
— Je ne porterai aucun jugement à votre décision. Vous, les humains, aimez dans la projection de la finitude. Vous aimez vite et fort, et je ne crois pas être capable de comprendre un jour le goût d’un plaisir à jamais disparu. Mais songez à combien Éros est prêt à donner pour vous, et demandez-vous combien vous êtes prête à prendre en retour, le fardeau de son humanité comprise. Alors seulement, je le laisserai se tromper une dernière fois.
Je serre si fort les dents que j’en ai mal :
— Savoir qu’il existe quelque part dans ce monde me suffit.
— C’est une situation somme toute inextricable. Éros, lui, ne veut pas d’un monde dans lequel vous n’existez pas, Alors que fait-on, maintenant ?
Mon poing se contracte autour du parapluie. Si elle ne part pas tout de suite, mes mots vont dépasser ma pensée et je vais me faire trucider dans une supérette qui ne vend même pas de tire-bouchon.
— Éros n’a jamais eu la liberté de choisir. Son frère et lui ont toujours vécu dans la contrainte de leurs fonctions. Et si nous laissions à Elliott ce choix ?
Elle m’adresse un sourire sincère puis, sans un mot de plus, se dirige vers la sortie. Ma mère manque de faire tomber la bouteille de champagne qu’elle tient dans ses bras en arrivant.
— Drôle de personnage, dit-elle en suivant la silhouette d’Aphrodite qui s’éloigne dans la rue. Tu la connais ? Qu’est-ce qu’elle te voulait ?
— Non, elle me demandait juste son chemin. Donne-moi quelque chose à porter.
— Alors, prête pour ce week-end d’enfer ? me demande Gaël, ses bras noircis de tatouages croisés sur son torse.
Je termine de vider le sac de courses dans la cuisine tout en lui répondant :
— Je sens qu’Anne-Camille va me balader dans tous les sens. Elle pourrait criser pour un coquillage de trop sur la plage.
— Tu vas t’en sortir, toute seule ?
Je lève les yeux au ciel :
— C’est mon métier, Gaël, bien sûr que je vais m’en sortir. La Bretagne, ce n’est pas le bout du monde. Et puis je ne serai pas toute seule, maman sera avec moi. (Je lui mets la bouteille de champagne dans les mains en espérant me débarrasser de son inquiétude envahissante.) Prends un couteau, on n’a pas trouvé de tire-bouchon.
Je crois que je l’ai trop habitué à mes crises post-rupture. Même quand tout va pour le mieux, il angoisse pour moi. Enfin, pour le mieux…
Gaël sait que le directeur de La Compagnie de l’Arc a momentanément réapparu dans ma vie. Je suis plus ou moins parvenue à le convaincre que toute cette histoire autour des agences et de Nathan n’était qu’un énorme malentendu. Quoiqu’il a difficilement contenu son soulagement lorsque je lui ai avoué qu’Elliott avait quitté la France, cette fois-ci pour de bon.
— Tu sais que si tu as besoin de parler, je suis là ? ajoute-t-il justement en me caressant l’épaule.
— Ne t’inquiète pas, c’est beaucoup plus facile à vivre quand c’est toi qui laisses partir.
Pour ne pas qu’il voie mes lèvres trembler, je lui reprends la bouteille des mains et vais la déposer dans le salon. Nous sommes tous réunis chez Gaël et Maddie pour fêter son premier contrat avec un éditeur. Même David, qui en est désormais à sa quatrième séparation, est monté à Paris pour l’occasion. L’apéro se rallonge avec ses récits de chasse à l’aspect ridiculement aventurier, malgré les protestations de ma mère en arrière-plan – le poulet est en train de refroidir, vous comprenez.
— Maman, il ne mange pas de viande, la grondé-je en l’empêchant de servir Gaël, alors que nous nous installons enfin à table. Je te l’ai déjà expliqué. Fais un effort, s’il te plaît.
Elle se contente de remplir son assiette de légumes, non sans nous rappeler combien leur régime est une insulte à sa cuisine. David attrape deux ailes d’un coup pour les arroser de sauce.
— Vous pensez qu’on aura le droit à une vraie dinde pour le Noël de cette année, quand même ? demande-t-elle en se rasseyant.
— Si tu parles de Laetitia, j’espère bien que non, rétorque David.
Il avale sa viande en se tournant vers moi :
— Et ton Elliott, alors, comment il va ? Tu l’as revu après les vacances ? Toujours avec son balai coincé dans le cul ?
Je manque de m’étouffer avec le contenu de ma bouche alors que maman et Gaël échangent un regard coupable. D’accord, ils ne l’ont pas prévenu de notre rupture. Je réfléchis à une réponse convenable en fixant les haricots verts qui se disputent entre les morceaux de pomme de terre huileux dans mon assiette.
— Il va bien.
Mon regard glisse par-delà la fenêtre de l’appartement. Il pleut toujours à verse.
Clic, clac. Clic, clac. Clic, clac.
Je suis encore dans son appartement, ce soir. C’est plus fort que moi : tout ce qui me ramène à lui m’appelle comme un cri de douleur. Ce salon vide. La pluie qui refuse de cesser. Cette stupide lampe à projecteur que je n’arrête pas d’éteindre et d’allumer, comme si Elliott allait comprendre le message et réapparaître devant moi.
Clic.
Mon cœur me fera-t-il aussi mal chaque fois que je songerai à lui ? Arrêterais-je un jour de me demander ce qu’il fait, ce qu’il pense ? Où sera-t-il quand, dans les journées les plus difficiles, je me raccrocherai à ces détails qui rendaient notre histoire tellement meilleure que celles qui l’ont précédée ?
Clac.
Tel que je le connais, il prendra du temps à s’en remettre. Mais un jour, peut-être touchera-t-il de nouvelles femmes, des femmes à sa hauteur, plus belles et plus importantes, m’oubliant dans les moments précieux des rires et des découvertes complices. Ou alors, il pensera à moi, à combien il me déteste de l’avoir obligé à partir et à me regarder disparaître, à combien je lui ai brisé le cœur aussi – et le mien par la même occasion.
Clic.
— Charlie ! Bon sang, qu’est-ce que tu fais ?
Je me retourne dans un sursaut. Maman s’extirpe du meuble de cuisine laissé ouvert, les cheveux parsemés de poussière de plâtre.
— Je me disais bien que j’avais vu un trou dans ce fichu mur ! s’exclame-t-elle en époussetant sa jupe. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez toi, pour entrer chez quelqu’un comme ça ? Et c’est quoi, ce machin ? poursuit-elle en désignant l’énorme chauve-souris sur le mur.
C’est Elliott.
— C’est Batman.
Comme j’ai recouvert tous les meubles de draps blancs, je me suis assise à même le sol. Maman se dépêche de venir pour essayer de me tirer debout.
— Allez, on y va, dit-elle en chuchotant. Si les voisins nous entendent…
— Est-ce que tu as regretté de retenir papa ?
Je me suis réveillée dans son lit, ce matin, mais son odeur disparaît à mesure que la mienne se diffuse sur la couverture et les oreillers. Elle ne sera bientôt plus qu’une réminiscence, un regret.
Ma mère arrête de secouer mon bras en imaginant finir sa nuit en garde à vue.
— Je ne l’ai jamais empêché de s’en aller, dit-elle. On ne retient pas en cage quelqu’un qui veut vraiment partir, et j’ai toujours laissé la sienne ouverte. Certaines personnes ont juste envie de s’arrêter lorsqu’ils ont enfin trouvé un endroit où ils se sentent bien.
Elle pose une main sur le haut de ma tête pour me caresser les cheveux. Un premier sanglot quitte mes lèvres. Puis deux. Et je pleure plus fort que je ne l’ai jamais fait de toute ma vie.
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