Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 2
« Et si votre âme sœur se trouvait dans les bras d’un autre ? » Si le slogan paraît dingue, c’est bien ce que clame une affiche sur les portes en bois massif des bureaux. Son illustration, une fille recroquevillée et en pleurs dans une ruelle pluvieuse, me rappelle ces vieux spots TV qui escroquaient les sentiments boiteux des adolescentes au 7-13-13. Juste à côté, une publicité propose d’aller dénicher son ou sa partenaire de vie à l’autre bout du monde. Entre nous, l’opération avec une agence de voyages se remarque comme mes poignées d’amour dans un jean taille basse.
L’agence matrimoniale se trouve à proximité des Champs-Élysées. Une collection raffinée de sofas et de fauteuils gris occupe le hall, dont les murs sont tapissés de posters vantant l’efficacité du service ou décrivant la procédure d’inscription. Plus loin, je distingue un planisphère envahi de punaises rouges indiquant l’existence de filiales à l’étranger. La Compagnie de l’Arc, ils appellent ça.
Après avoir louché sur le logo constitué d’un arc et d’une flèche en forme de cœur, je franchis le seuil, mon casque de scooter sous le bras. À peine ai-je fait un pas à l’intérieur que je recule dans un sursaut. Un homme est en train de postillonner sur l’élégante hôtesse en tailleur beige assise derrière l’accueil.
— Vous avez entraîné ma femme dans vos locaux ! hurle-t-il en martelant le meuble qui les sépare du poing. Ma femme ! Vous comprenez ce que ça signifie ? Elle est déjà mariée !
Ben voyons ! Une entreprise spécialisée dans le harponnage des poissons en ménage, on aura tout vu.
La réceptionniste ne semble pas tellement embarrassée par ces accusations. Elle le toise par-dessus ses verres de lunettes ovales, sur lesquels on peut apercevoir le reflet de son écran d’ordinateur.
— Écoutez, je n’ai pas que votre réclamation à traiter. Et puis votre femme vient d’engager une procédure de divorce, si je ne m’abuse.
Je ne saurais dire si le dédain dont elle fait preuve tient plus de la bravoure ou de la stupidité. Son interlocuteur est deux fois plus grand et épais qu’elle. Dans le cas où sa main dérape du comptoir à son visage, elle est bonne pour un mois d’ITT.
— Vous vous foutez de moi ? Vous croyez qu’une procédure de divorce vous donne le droit de la démarcher ?
— C’est la loi qui nous en donne le droit, rectifie-t-elle. Je suis désolée, mais je vais devoir vous demander de sortir. À moins que vous ne souhaitiez également faire appel à nos services, vous ne pouvez pas rester ici.
Le pauvre est au bord de l’implosion. Heureusement, la dizaine de témoins présents dans la salle le dissuade du pire et il se résout dans un rire écœuré. Je me décale de sa trajectoire, le paquet arrivé chez moi par erreur serré contre mon ventre. Comment peut-on encourager l’infidélité avec une telle désinvolture ? Comment peut-on abandonner ce mari à son propre chagrin, à cette colère pourtant si légitime, dans un simple haussement de sourcils condescendant ?
Les incidents de ce genre me ramènent toujours à François et à ses aventures d’un soir que je faisais mine d’ignorer. Quand je me présente enfin à l’accueil, j’ai les nerfs en ébullition.
N’oublie pas que tu es venue jusqu’ici pour leur proposer tes tracts. Reste pro.
— Bonjour, je vous apporte un colis adressé à quelqu’un de votre entreprise, me forcé-je à articuler gentiment en vérifiant le nom sur l’étiquette. Elliott… Rhys, je crois.
— Soit. Veuillez prendre un ticket et attendre votre tour.
Elle ne lève pas les yeux vers moi une seule seconde. Je pose mon casque devant elle pour attirer son attention.
— Dites donc, c’est une faveur que je rends à un employé de cette boîte. Si vous croyez que je vais poireauter pendant des heures, vous vous foutez le doigt dans l’œil.
Quoique j’aimerais lui suggérer un endroit différent où se le foutre. Abasourdie, l’hôtesse inspire et commence à retirer sa monture – plus facile pour se mettre un doigt dans l’œil, en effet – lorsque j’entends des pas se rapprocher depuis le couloir adjacent.
Un gars à la carrure élancée s’avance jusqu’à moi. Il remonte ses lunettes pour mieux lire l’étiquette du colis qu’il me chipe des mains.
— Ah ! Super ! J’avais hâte qu’il arrive !
La lumière crue du plafond ricoche sur ses carreaux épais retenus par une arête en bosse, sans doute brisée à cause de longues parties de foot passées à rester dans la cage du gardien. Il secoue le carton comme pour s’assurer du contenu, faisant danser la chemise trop grande qui lui mange les épaules et ressort de son pantalon sans ceinture.
Je rêve, ou le type se balade en chaussettes sur son lieu de travail ?
— Veuillez excuser notre hôtesse, elle est un peu à cran à cause de comportements discourtois, m’explique-t-il, une main tendue vers la mienne. Enchanté, je m’appelle Elliott Rhys. Suivez-moi, je vais vous donner un reçu pour éviter tout problème avec la société de livraison. Il ne faudrait pas qu’ils vous accusent de vol.
De mieux en mieux. Je lui emboîte le pas jusqu’à l’ascenseur en verre, de mauvaise grâce. Alors que nous traversons les niveaux avec une lenteur pénible, j’aperçois dans l’un d’eux des sortes de cloisons à hublots, un peu comme celles des anciennes cabines de paquebots. Derrière elles sont alignées d’énormes machines comparables aux réfrigérateurs dans les supermarchés. Où est-ce que j’ai bien pu atterrir ? C’est une fusion entre le siège social de Google et une chambre froide ?
Au quatrième étage, nous nous aventurons dans un dédale de couloirs blancs, guidés par les appels étouffés et les directives lancées d’une pièce à l’autre. Certaines portes restées ouvertes me montrent des conseillers dans l’exercice de leurs fonctions. Grosso modo, ils tapent sur un clavier ou proposent une boîte de mouchoirs à une silhouette en sanglots.
Décidément, cet endroit ressemble plus à un laboratoire de recherche qu’à une agence chargée de faire s’aimer les cœurs en peine.
— Vos équipes sont en plein branle-bas de combat…
Comme pour appuyer mes propos, je me décale et laisse passer un groupe de salariés qui courent en sens inverse. Son hôtesse mise à part, Elliott Rhys est l’unique personne qui fait preuve d’un calme olympien au milieu de l’effervescence générale des bureaux. Il chasse les boucles cuivrées qui traînent sur son front pâle avant de répondre.
— Vous avez parlé de « mes » équipes. Qu’est-ce qui vous dit que je suis le directeur de cette agence ?
— Une intuition, comme ça.
— Pendant que nous y sommes, cela vous tenterait-il de tester votre compatibilité dans nos serveurs ?
— Pour être franche, je ne suis pas sûre d’adhérer à votre système de valeurs. En fait, j’en viens à me demander si vous n’êtes pas la cause principale de ma faillite professionnelle, plaisanté-je, espérant qu’il n’entende pas le fond de vérité dans mes paroles.
Tu m’étonnes que plus personne ne veut se marier, avec des tarés pareils dans les environs.
Il sourit.
— Oh, vous êtes ce que l’on appelle une wedding planner à la française ? s’étonne-t-il, pas déstabilisé pour un sou. Considérez plutôt que je vous apporte la plupart de vos clients, dans ce cas. Même si certaines de nos méthodes sont peu conventionnelles et peuvent provoquer de malheureux épisodes, comme celui auquel vous venez d’assister.
Donc, il a été témoin de la scène. Qu’est-ce qu’il attendait pour intervenir ?
— Sans blague ? Vous autorisez vraiment les personnes mariées à s’inscrire dans votre agence ?
— Bien sûr, nous sommes tout à fait en droit de les accueillir. Les manquements des époux à leurs obligations maritales ne concernent qu’eux, après tout. Il serait bien indécent de les discriminer sur ce fondement.
Devant mon air scandalisé, Elliott Rhys entreprend de me servir une présentation détaillée de leur politique. À mesure qu’il étale son joli discours du très classique « la fin justifie les moyens », mes poings se contractent contre le tissu de mon jean. Il n’a manifestement jamais connu la trahison ultime, cette perte de confiance inhérente, cette sensation qui vous serre la poitrine et vous l’essore jusqu’à ce que vous n’ayez plus rien à l’intérieur.
Et dire que j’ai failli déposer mes tracts dans leur agence de malades !
— Nous sommes en quelque sorte des anges de l’amour incompris, termine-t-il sans se démonter. Il arrive que des personnes se trompent, et nous sommes là pour réparer leurs erreurs. Mais au fait, si vous êtes organisatrice de mariages, pourquoi ne pas discuter d’un possible partenariat dans mon bureau ? Nous pourrions trouver des…
— Vous rigolez ?
Je laisse échapper un ricanement amer.
— Oubliez le reçu et ne faites plus appel à un service de livraison aussi pourri, d’accord ? Ce sera mieux pour tout le monde.
Je fais demi-tour pour rebrousser chemin, les larmes au bord des yeux. En écrasant les sentiments de tous ces inconnus, j’ai l’impression qu’il m’écrase, moi. Comme si l’amour n’était réservé qu’à deux parties strictement définies à l’avance. Comme si François n’était pas fautif d’avoir rencontré sa véritable moitié au milieu d’une relation susceptible d’aboutir, enfin.
En ressortant de l’ascenseur, je réalise qu’il est certainement le locataire de l’appartement 36. Et je pouffe à l’idée que François se serait entendu à merveille avec mon voisin de palier. Et puis je pleure en me rendant compte, une fois dehors, qu’il s’est mis à pleuvoir.
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