Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 31
La surprise a laissé place à une colère sourde. Je serre si fort le téléphone dans ma main que mes phalanges blanchissent. Sur son écran, il y a une carte. J’ignore jusqu’où elle s’étend. Ce dont je suis certaine, c’est que deux points clignotent dessus, et que celui à l’emplacement du studio est le mien.
— Vous me surveillez, sifflé-je entre mes dents.
— Oui.
Elliott se tient près de la porte, les épaules droites, les bras le long des flancs. Le moment de surprise passé, il paraît résolu, presque las. Je me lève pour aller me planter devant lui.
— Qui est le deuxième point sur la localisation ? Qui avez-vous besoin de surveiller en même temps que moi ? continué-je, essayant tant bien que mal de contrôler les trémolos de ma voix.
Son silence est coupable. Une idée folle, impossible même, me traverse l’esprit.
— Je veux faire le test de l’agence.
La réponse d’Elliott me coupe le souffle.
— Je l’ai déjà passé pour vous.
Si la terre pouvait s’ouvrir sous mes pieds, je la laisserais m’engloutir pour ne pas avoir à supporter ce ton froid, dénué de remords. Je lâche le portable et titube. Elliott s’approche pour m’empêcher de tomber à la renverse, mes mains tremblantes le repoussent. Un bras en arrière, je tâtonne dans le vide jusqu’à trouver le dossier du canapé.
Elliott avait une bonne raison de ne pas vouloir m’aimer. J’aurais beau avoir mis toute mon énergie dans notre relation, elle était vouée à l’échec depuis le début. Toute sa vie, il a utilisé des méthodes peu reluisantes pour arriver à ses fins. Pourquoi aurais-je été différente des autres ?
— Ce colis, apporté soi-disant par erreur à ma porte… Qu’est-ce qu’il y avait à l’intérieur ?
Elliott admet la vérité sans broncher :
— Rien de très important, des broutilles.
— Notre partenariat, c’était du vent ?
— Je n’ai jamais eu besoin de vous.
J’ai mal. Mal dans ma chair, dans ma tête. Partout.
— Et je suppose que vous n’habitez pas ici en temps normal ? ajouté-je avec un ricanement amer. Que vous possédez, je ne sais pas… Une sorte de résidence luxueuse dans un petit coin de paradis ?
— C’est exact.
— Oh, putain de bordel de merde…
Je m’écroule sur le canapé. Sa franchise a fait exploser mes sentiments en des centaines de confettis. Des confettis qu’Elliott piétinerait après la fête.
C’était évident. Pourquoi voudrait-il d’une boîte comme la mienne dans ses recommandations ? Pourquoi ce gosse de riche s’intéresserait-il à une pauvre nana dans mon genre ? Je n’étais rien de plus qu’un numéro dans la base de données d’Elliott Rhys. Rien de plus qu’une cliente supplémentaire dans son cœur qu’il prenait soin de fermer à double tour.
Il n’a toujours été qu’un imposteur dans tout ce qu’il entreprenait. Une tierce partie, le vulgaire scénariste d’une pièce beaucoup plus vaste. Je me doutais qu’il avait recours à des moyens hasardeux, bien sûr, qu’il gérait son monde comme on place des pièces sur le grand échiquier de l’amour. Mais pas que j’en faisais partie.
Je rejette mes cheveux en arrière et lui lance un regard assassin.
— C’est quoi, l’idée ? craché-je en me relevant. Les membres de l’agence vous paient pour que vous leur arrangiez des coups avec un partenaire potentiel, que celui-ci soit volontairement inscrit ou non dans vos fichiers ?
— Non, enfin…
Il recule comme si j’allais lui sauter à la gorge. Ce que je devrais peut-être faire, d’ailleurs.
— Et ce studio ? C’était vous aussi ? Vous êtes le véritable propriétaire ? (Je me mets à rire, car les nerfs finissent par lâcher.) Comment ai-je pu être aussi idiote ? Un appartement pareil ! En plein Paris ! À ce prix-là ! Vous faites le coup à tout le monde ? Celui du gentil petit voisin qui doit récupérer un putain de colis à la con ? Vous les baisez, aussi ?
— Charlie, non, s’étrangle-t-il. Vous…
— Moi, quoi ? répété-je en m’avançant d’un pas menaçant.
— Vous… étiez plus difficile… difficile à atteindre.
Un couteau en pleine poitrine. Pourquoi admet-il ses torts aussi docilement, sans se défendre ? Pourquoi ne cherche-t-il pas à mentir, à réfuter mes hypothèses les plus dingues ?
Son téléphone bipe toujours sur le parquet. Je me sens soudain étouffer dans ce salon trop petit.
— Je… J’ai besoin d’air.
Avec une démarche fébrile, je passe à côté de lui, attrape mon sac et claque la porte derrière moi.
Dans le couloir, je dois me tenir les genoux pour ne pas tomber en avant et retrouver une respiration convenable. Ces quelques secondes de répit me dissuadent de retourner à l’intérieur. Je pourrais obliger Elliott à tout avouer jusqu’au moindre détail, c’est vrai. Le frapper, aussi. J’en tirerai peut-être une forme de soulagement. Mais je ne crois pas avoir la force de confronter cette attitude suffisante qu’il réserve habituellement aux autres.
Je recule jusqu’à sentir la poignée dans mon dos et souffle un bon coup. Alors que mes yeux parcourent l’étage, je réalise à quel point l’appartement d’Elliott est proche du mien. L’espace qui les sépare ne correspond pas à la distance entre les autres portes de l’immeuble. Mon logement semble presque ridicule, rencogné tout au fond de ce long couloir. Comme s’il n’était qu’une extension de celui d’Elliott.
Est-il fou au point d’avoir acheté son propre appartement pour m’en louer une partie ? Quel genre de détails écœurants cache-t-il encore sur notre rencontre ?
En une fraction de seconde, j’ai pris ma décision. Mettre un mur entre nous m’a redonné du courage. Alors, avant que celui-ci ne me quitte, je cours jusqu’à la cage d’escalier.
Je descends à toute allure et percute quelqu’un dans le sas d’entrée. Nathan retient ma chute en m’attrapant le bras.
— Charlotte ! Tu tombes bien ! s’exclame-t-il. Je suis venu te voir pour… Attends, qu’est-ce qui t’arrive ?
Que pourrais-je bien lui dire, avec ma gorge toute sèche et ma voix tremblotante ? Dans une ruade désespérée, je me libère de ses mains et pousse la porte de l’immeuble.
J’ai froid. Mes joues sont brûlantes, mes paupières gonflées par le sel des larmes. Elliott ne tardera pas à comprendre mes intentions – peut-être a-t-il déjà appelé l’agence pour qu’ils me bloquent à l’accueil – et je veux encore agrandir la distance qui nous sépare avant qu’il ne cherche à m’arrêter.
Je rejoins la bouche de métro en quelques secondes. Quand j’atterris sur le quai, le souffle court, Elliott parvient justement en haut des marches. Nos regards se croisent entre le flux de passants à contre-courant. Il crie quelque chose, mais bientôt, la plainte du transport qui débarque sur les rails recouvre ses mots.
Je me précipite contre une porte, jouant des coudes avec les autres passagers. Des doigts s’enroulent autour de mon poignet et me tirent en arrière.
— Ne me touchez pas ! hurlé-je en me détachant.
Autour de nous, la masse d’inconnus se resserre. Beaucoup surveillent Elliott avec un regard mauvais, sans doute parce qu’ils le prennent pour un dragueur trop collant.
— Je compte bien découvrir jusqu’où vous étiez prêt à aller, dis-je d’une voix ferme. Si vous essayez encore de m’arrêter, j’appelle les flics. C’est clair ?
Les voyageurs s’entassent contre les parois coulissantes du métro qui s'écartent. Je recule jusqu’à me glisser entre eux.
— Vous aviez au moins raison sur un point, Elliott Rhys, articulé-je, le cœur battant à cent à l’heure. Quand on profite de votre faiblesse, ce n’est pas de l’amour.
Et les portes se referment.
Elliott observe mon départ derrière ses lunettes recouvertes de buée. Lorsqu’il disparaît à l’angle du tunnel, je m’appuie contre la vitre crasseuse, une main sur mes lèvres humides. Le bringuebalement du transport me donne envie de vomir. Toutes mes émotions me remontent en un nœud de douleur inextricable, que j’aimerais recracher pour ne plus souffrir.
Elliott ne m’a jamais tourné autour que pour mieux me contrôler. Pour connaître mes goûts, mes préférences, pour faire de moi une énième marionnette de son algorithme.
Je ressors de la rame poussée par la colère. Dans la rue, je marche, cours et me cogne aux promeneurs trop nombreux. On me repousse, on m’insulte. Moi, je ne vois que l’agence au bout du marathon.
Quand j’accède enfin au hall, je suis pliée en deux par un point de côté. Éléonore me coupe la route devant l’ascenseur.
— Charlie ! Arrête-toi !
Un salarié l’accompagne. Incapable d’aligner la moindre phrase, je me contente de la supplier en silence. D’un simple coup d’œil, je sais qu’elle a compris.
— Non, dit-elle alors que je les dépasse pour monter. C’est bon. Je me suis trompée de personne.
Dans le bureau d’Elliott, je laisse tomber mon sac au sol, me précipite sur le fauteuil dactylo et allume le poste. Un mot de passe. Forcément. J’essaie quelques combinaisons idiotes. Quitte à ce qu’il me retrouve avant que je déniche quoi que ce soit d’embarrassant, je préfère encore bloquer son ordinateur pour l’emmerder.
Rien. Je balance le clavier dans un cri rageur et me tourne vers la grosse armoire où sont rangés ses cas les plus épineux. Je suis en train de renverser toutes les piles de dossiers au moment où Elliott entre en trombe dans la pièce.
— Ah ! Parfait ! hurlé-je en continuant ma fouille. Vous allez pouvoir me donner mon dossier. Il doit être rangé par ici, non ? Pour devoir coucher avec moi, je suis forcément dans un dossier sensible !
Elliott contourne le meuble, mais je l’empêche d’approcher en balançant un énorme classeur dans sa direction.
— NE ME TOUCHEZ PAS ! répété-je en le menaçant d’un index tremblant. Si vous me touchez rien qu’une fois, je vous jure que…
— Je ne vous toucherai pas, d’accord ? Je n’ai aucune intention de vous toucher.
Je lâche ce que j’ai en main dans un bruit sourd. Elliott ne devrait pas être aussi calme. Il devrait être bouleversé à l’idée de me perdre, il devrait se confondre en excuses, me supplier de le reprendre…
Mais non.
Il tourne simplement en rond, les doigts fourrageant dans son buisson de cheveux cuivrés, les lunettes un peu tordues sur son nez aquilin. À la différence des autres, Elliott a toujours eu le don de me briser le cœur par le silence. Et je me déteste, oh ! je me déteste de le trouver beau dans une situation pareille.
— Pourquoi ? Pourquoi avoir été jusqu’à passer un contrat avec moi ? Pourquoi m’avoir aidée ?
— Votre rupture vous avait rendue malheureuse. Vous deviez être de nouveau épanouie avant de vous ouvrir à l’amour.
Sa réponse me donne la nausée.
— Alors ? sangloté-je. C’est qui, mon âme sœur ? À qui aviez-vous prévu de me refourguer, après m’avoir sautée deux ou trois fois de plus ?
Elliott arrête enfin de s’agiter et fronce les sourcils.
— Je n’ai pas eu la prétention de jouer avec vous, Charlotte. Nous avons été attirés l’un par l’autre.
— Pas la prétention de jouer avec moi ? Lorsque nous nous sommes rencontrés, j’ai refusé de passer le test ! m’écrié-je. De quel droit m’avez-vous incluse dans vos fichiers ?
Il me sert le même rire cruel qu’il a jeté à Aimée au pied des appartements.
— Rappelez-vous dans quel état vous étiez après François !
— Là, vous allez trop loin.
Sa cruauté me coupe l’envie d’en apprendre davantage. Vidée de mes forces, je me dirige vers la sortie. Une main puissante me saisit le bras.
— Charlie, attendez…
Il me tourne le dos, mais ses doigts me retiennent. Sous la peau transparente de son cou, l’épais réseau de veines bleues s’est remis à taper.
— C’est une villa sur la côte méditerranéenne, prononce-t-il d’une voix sourde.
— Quoi ?
— La résidence luxueuse dont vous parliez. C’est une villa. En Espagne. Tout à l’heure, vous avez dit que vous souhaitiez me comprendre. Alors, allons-y. Partons, rien que tous les deux, loin de tout ça, et je vous dirai tout.
— Eh bien, c’est fini. Je n’en ai plus envie.
Je m’arrache de lui, de notre histoire, et en prenant cette décision, c’est comme si je m’enfonçais un pieu dans le cœur. En ressortant de l’agence, il me faut rassembler tout mon courage pour ne pas aller m’effondrer dans les bras d’Éléonore. Dehors, le vent me cingle les joues et me fait chanceler. Sans vraiment le réaliser, j’ai déjà cherché Gaël dans mon répertoire et perché le téléphone à mon oreille.
— Charlie ? s’étonne-t-il en attendant que je parle. Tu as un problème ? Tu ne te sens pas bien ? On dirait que tu respires bizarrement…
— Je ne sais pas, Gaël. Je… Je crois qu’il faut que tu viennes… S’il te plaît…
Une demi-heure plus tard, nous nous sommes rejoints au studio. À l’extérieur, l’orage a éclaté. Le bruit du tonnerre filtre à travers la persienne mal refermée, qui claque contre le crochet en ferraille au rythme du vent et marque la mesure de ma propre détresse.
Debout au milieu de la pièce, je regarde Gaël s’affairer en dictant ses instructions.
— Tu vas habiter chez nous pour le moment, dit-il en fouillant dans ma commode pour jeter des affaires dans une petite valise. Tu dois t’éloigner de lui, d’accord ? Tu fêteras le Jour de l’An avec nous. Demain, tu préviendras tes clients que tu prends quelques jours de repos.
Il referme la valise.
— Voilà, prononce-t-il en bouclant un sac de sport avec mon ordinateur et une trousse de toilette. On peut y aller ? Tu as tout ce qu’il te faut ?
— Je… Non… Je n’ai pas…
Mes jambes finissent par céder. J’explose. J’explose, et la souffrance est si forte que je me frappe la poitrine en espérant la faire sortir. Recroquevillée sur moi-même, aveuglée par les larmes, je ne suis plus qu’une boule de chagrin qui demande à s’épancher.
Je repense à Elliott et à ses rires maladroits. À sa façon timide de me caresser, d’exprimer ses sentiments. Tout ce que nous avons partagé, depuis le début, n’était qu’un immense mensonge.
Les bras enroulés autour de mes épaules, Gaël m’embrasse les cheveux, essaie de me bercer. Mais je ne songe qu’à Elliott, ou du moins à celui que je pensais être Elliott.
Et la douleur grossit, grossit au point de m’étouffer.
Parce que c’est différent, cette fois. Ça n’a plus rien à voir avec le reste, avec les autres.
Parce que moi, Elliott, je l’aimais déjà.
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