Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Eva Kim · Chapitre 47 sur 57

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Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Chapitre 43

 

— Voilà, c’est à peu près tout, conclut Éléonore au terme d’un long exposé sur la situation des agences.

Les deux mains posées de part et d’autre de son bar laqué blanc, Elliott s’efforce d’enregistrer toutes les informations fournies par son assistante. Je tends l’oreille et leur jette des coups d’œil réguliers tout en gérant mes mails sur le canapé.

Qu’Éléonore ait été choisie pour lui succéder à la direction des bureaux parisiens ne m’étonne plus du tout. Ils ont passé une bonne heure à définir les dernières procédures qui assureront la stabilité financière de La Compagnie de l’Arc, et ce malgré le virage à 180 degrés que la société s’apprête à prendre. En tant que membre sortant, Elliott écoute les propositions d’Éléonore non sans se satisfaire de ses résultats. Je le vois à ce petit sourire qui remonte la commissure de ses lèvres à mesure qu’elle lui parle de je ne sais quel levier de rentabilité.

Le regard d’Elliott glisse de ses papiers à moi. Mes joues brûlent, comme à chaque fois que je repense à sa déclaration d’hier. Sur l’instant, j’ai été incapable de lui répondre et lui ai seulement demandé de partir, ce qu’il a fait. J’avais besoin de prendre du recul, de réfléchir au stade où nous en sommes. Après une nuit entière à me répéter que, bordel de merde, Cupidon a craqué pour moi, la nana qui laisse ses vieilles culottes trouées sur le séchoir de son salon, je n’ai qu’une envie : le prendre sur ce canapé en cuir made in Italy qui coûte sans doute plus cher qu’un an de loyer.

J’aurais sûrement mis mon plan à exécution en venant travailler chez lui ce matin même, si son attitude un peu trop décontractée ne m’avait pas rappelée le bien-fondé de ma réserve. Qu’il m’aime, je n’en doute plus depuis les explications d’Anaïs Blancourt. Mais il pourrait très bien se servir de ses sentiments pour encourager mon pardon et me faire oublier le plus important – du genre « au fait, je suis un dieu grec qui peut influencer la météo en fonction de son humeur, vous voulez une petite démo avant de commander les pizzas ? »

— Et le fichier, alors ? j’entends Éléonore demander. Vous avez dit que nous l’avions.

Je détourne mes yeux de ceux d’Elliott pour les reporter sur mon écran. De toute façon, j’ai enterré mes projets cochons sous une tonne de tâches administratives dès qu’elle est arrivée pour lui faire son rapport.

— Ah, oui, le fichier ! s’exclame Elliott en revenant à elle. J’avais presque oublié.

Il lui demande de décrocher le pendentif qu’elle porte au cou. D’apparence, ce n’est qu’un fin bâton rectangulaire en or. Mais quand Elliott tire à son extrémité, un morceau se détache pour laisser apparaître un embout de connecteur.

— Et dire que vous êtes allées jusqu’à défoncer un mur de cet appartement alors qu’il était sous votre nez, se moque-t-il, pas peu fier de sa petite cachoterie.

— Mais… pourquoi ne pas l’avoir emporté avec vous ? balbutie Éléonore, stupéfaite.

— Et prendre le risque de l’égarer à l’autre bout du monde ? Non, il valait mieux le laisser à quelqu’un de confiance.

Éléonore et moi échangeons un regard consterné. Nous étions prêtes à remuer ciel et terre pour retrouver ce maudit fichier, et Elliott vient de régler la question en quelques secondes à peine. Il traite le sujet avec une légèreté qui ne colle pas à l’impression d’urgence dans laquelle nous nous trouvions hier encore.

Il leur faut une demi-heure supplémentaire pour se mettre d’accord sur les dernières mises au point. Lorsque Éléonore quitte l’appartement avec une tonne de dossiers sous le bras, la journée est déjà bien entamée.

Alors qu’Elliott referme la porte d’entrée, je m’étonne de voir de la sueur perler sur ses tempes. Il s’essuie le front et, comme dérangé par le soleil qui tape contre les fenêtres, il marche à grandes enjambées pour tirer les rideaux et amener un peu d’ombre à l’intérieur.

— Pourquoi ne pas avoir prévenu Éléonore qu’elle était en possession du fichier ? lui lancé-je quand il commence à rassembler la paperasse éparpillée sur le bar.

— Disons que mon frère connaît l’art de convaincre les autres, me répond-il distraitement. Je ne souhaitais pas que Désiré la persuade de le lui donner si jamais elle le mettait au courant.

Je prends un ton ironique :

— L’art de convaincre, vraiment ?

— Oui.

Elliott vacille un peu en se penchant au-dessus d’un tiroir de console ouvert, comme déséquilibré par le poids anormal des dossiers qu’il s’apprête à déposer. La première feuille s’échappe de la pile et tombe à ses pieds.

Je réalise à quel point il semble fatigué, depuis hier.

— De toute façon, ce n’est plus important, annonce-t-il en la ramassant. J’ai chargé Éléonore de faire valider nos décisions par Désiré et de choisir une date pour désactiver les serveurs. Maintenant que je suis là, vous n’avez plus aucune raison de vous inquiéter. Même si je tenais à être présent pour superviser la procédure, je doute qu’il veuille utiliser ce fichier pour une autre raison que celle-ci.

— Je suppose qu’on doit vous croire sur parole, comme d’habitude.

Je bouillonne, mais plus tellement de désir. J’aimerais qu’il lâche le morceau au lieu de faire comme si tout allait bien. « Oui, mon frère est un être surnaturel avide de vengeance, mais j’essaie de faciliter les choses pour qu’Éléonore et vous ne vous retrouviez pas mêlées à cette affaire. » Qu’est-ce qu’il attend pour me dire qu’il a des foutues ailes qui peuvent lui pousser dans le dos ?

Elliott range les derniers documents et prend soin de ne pas claquer le tiroir du meuble en refermant.

— Vous êtes toujours en colère.

— Je vais le rester longtemps. Dans trente ans, quand vous oublierez une casserole sur la plaque encore chaude, je pourrais bien vous ressortir cette maudite histoire dans laquelle vous m’avez laissée seule pendant six mois.

Ma remarque est idiote. Il n’y aura sans doute plus de nous dans trente ans. Dans trente ans, je l’aurais quitté bien avant qu’il n’ose le faire. Sur cette triste pensée, je me lève et gratte le bois de la claire-voie contre laquelle ont été installées des étagères garnies de livres. Des romans d’amour tragiques, pour la plupart.

— Vous étiez déjà inquiet à propos de votre frère, et Éléonore vient de vous apprendre qu’il a bien cherché à vous nuire avec toutes ces plaintes, ajouté-je. Vous devriez régler vos comptes une bonne fois pour toutes plutôt que d’éviter le sujet. Comme des adultes responsables.

Et pas comme les dieux capricieux et immatures que vous êtes.

J’aimerais qu’Elliott fasse le lien entre ces paroles et notre propre situation. Il se contente de soupirer en se rapprochant de moi.

— Je suis à peu près sûr qu’il a envoyé Nathan vous rejoindre à la montagne.

Il y a quelque chose de cassant dans sa voix. Je crois qu’il n’arrive pas à digérer l’idée qu’il ne s’est jamais rien passé entre Nathan et moi. Nous sommes la preuve vivante que son algorithme a toujours été faillible. Le goût qu’il en tire doit être un étrange mélange de douceur et d’amertume.

— De toute évidence, s’il veut m’atteindre, il cherchera à passer par vous, et non par l’agence, continue-t-il. Mais en revenant ici, j’ai décidé de ne plus laisser mes vieilles histoires nous séparer. Le temps qu’il me reste, je veux le passer à me racheter auprès de vous, et de personne d’autre. Alors mon frère peut bien chercher à me provoquer, je ne compte pas entrer dans son jeu.

Elliott s’apprête à poser ses grandes mains sur mes épaules comme pour me rassurer, puis se résigne, de peur que je le repousse. Un sourire traverse ses lèvres lorsque je l’encourage à s’exécuter en guidant ses gestes.

Et si j’avais tort encore une fois ? Et si Elliott n’était qu’un homme fantaisiste, aux lubies parfois un peu trop curieuses, et que Désiré nourrissait une jalousie fraternelle somme toute assez commune ?

J’ai l’impression d’en être toujours au même point avec Elliott, de marcher sur le fil de l’incertitude en permanence. Pourtant, je ne me suis jamais sentie aussi bien qu’en sa présence, et continuer de lui en vouloir sous prétexte qu’il refuse peut-être de me dire qu’il est un ange tombé du ciel me paraît désormais très idiot.

Quand il rapproche son visage, son nez touche presque le mien. Je peux sentir son souffle parcourir la ligne de ma mâchoire, se perdre dans mes cheveux redressés en queue de cheval.

— Charlotte ? murmure-t-il en descendant ses paumes sur mes bras nus.

— Oui ? lâché-je, le souffle court.

— Vous me donnez le droit de vous embrasser ?

Je lui réponds avec une voix provocante :

— Ce ne serait pas très intelligent. Nous serions incapables de reprendre notre conversation d’hier.

— Ah oui ?

Elliott glisse un index sous le tissu de mon débardeur. Je le laisse évoluer au creux de mes reins sans quitter son propriétaire du regard, haletante. La chaleur qui exsude de lui fait bouillir le sang dans mes veines. Il m’entraîne à reculons jusqu’à me renverser en arrière, m’arrachant un petit cri de surprise.

Oh. Le canapé made in Italy.

— Croyez-moi, si je vous dis que je n’ai aucune intention de repartir, m’assure-t-il, sa main toujours échouée dans mon dos. Pourquoi le ferais-je alors que je vous ai attendue toute ma vie ?

Ses boucles retombent de chaque côté de son visage. C’est un dieu, réalisé-je tandis que le contre-jour éclaire sa silhouette d’une aura fabuleuse. Comment ai-je pu l’ignorer alors qu’il est si beau ?

Soudain, je pouffe en me rappelant nos quelques incidents de parcours. Elliott se détache en prenant un air vexé.

— Quoi ?

— Pendant notre première fois, vous avez avoué ne pas avoir fait ça depuis très longtemps.

— Et alors ?

— Alors je commence à y croire.

Elliott paraît amusé par le souvenir. Puis ses sourcils se froncent au-dessus de son nez aquilin. Si proche de lui, je me rends compte qu’il est plus pâle que d’habitude. Mon rire meurt dans ma gorge quand je dois attraper son bras pour l’empêcher de tomber.

— Vous vous sentez mal ?

— Je ne sais pas, souffle-t-il, essayant de se redresser tant bien que mal au-dessus de moi. Je suis… épuisé et… j’ai chaud… trop chaud… Mais passons. Où en étions-nous, déjà ?

Je plaque mes mains sur son torse pour ne pas qu’il m’embrasse. Quelque chose cloche.

— Vous voulez dire… comme de la fièvre ?

— Ah, oui voilà, marmonne-t-il. De la fièvre… C’est donc ça…

— Elliott ! m’étranglé-je.

Son coude glisse sur le cuir du canapé. Avant que je ne parvienne à le rattraper, il bascule lourdement au sol.

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