Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Partie III: : Antéros
La nuit avait une épaisseur d’encre. Il observait la pluie qui fouettait les carreaux de la fenêtre en se demandant si le ciel n’avait pas décidé d’adopter son humeur, comme le lui avait si bien suggéré une Parisienne au tempérament de feu. Car cela arrivait, parfois, lorsque la colère ou un profond chagrin gagnait l’un des leurs. Ce soir-là, le tonnerre grondait à en faire vibrer les immeubles de la ville et il était certain que personne au monde, pas même là-haut, ne pouvait se sentir aussi misérable que lui.
Elliott serra sa chemise au niveau de son cœur, là où une douleur ancienne se ravivait. Les premiers jours, il avait érigé entre Charlotte Nantem et lui des murs d’indifférence imprenables. Pour ne pas céder à ces émotions qu’il distribuait aux autres comme des petits pains, mais qui, si elles lui étaient adressées, finissaient inévitablement par le détruire. Sauf que Charlie parvenait toujours à grimper au-dessus de l’enceinte. Alors Elliott, malgré l’interdit qu’elle représentait, avait bien dû lui ouvrir ses bras pour l’empêcher de se blesser à l’atterrissage.
Il se retourna dans un soupir. Les classeurs et les feuilles volantes recouvraient le sol du bureau. Face au poste éteint, une tasse de thé désormais froide, qu’Éléonore avait tenu à lui préparer avant de rentrer chez elle.
Il se força à en boire une gorgée. En plus d’avoir rassemblé une couche de résidus immobiles à sa surface, le breuvage se révéla inhabituellement fade. En fait, depuis que Charlie avait refusé de l’écouter, l’univers entier perdait de sa saveur.
Quelqu’un toqua à la porte. Lorsqu’il leva la tête, Elliott fut étonné de voir Désiré entrer dans la pièce.
— Eh ben ! lâcha son frère dans un sifflement impressionné. Je suppose qu’un de tes clients a découvert le pot aux roses !
— Qu’est-ce que tu fabriques ici ?
Elliott se méfiait en permanence de l’intérêt que Désiré lui portait. Il savait que son frère guettait le moindre de ses échecs avec l’avidité d’une hyène devant un lion mourant.
— Je suis passé prendre quelques dossiers, lui répondit-il avec un vague mouvement de la main. Mais on dirait que j’ai mal choisi mon moment, hein, Éros ?
Elliott tiqua. Un léger rictus déformait les lèvres de Désiré ; il était désormais clair que sa présence ici n’était pas le fait d’un heureux hasard.
— Ne m’appelle pas ainsi, gronda-t-il.
— Tu préférerais Cupidon ? Ou le dieu de l’amour ? Il s’agit à peu près des seuls noms qu’ils te donnent ici b…
Désiré n’eut pas le temps de poursuivre sa tirade. En une fraction de seconde, Elliott avait puisé cette énergie salvatrice, gardée profondément endormie dans ses veines au cours des décennies, et foncé sur lui pour l’acculer contre le mur.
— J’étais perplexe quand tu m’as proposé ton aide, lors de ton passage à Paris, déclara-t-il, appuyant son avant-bras sur le cou tendu du brun. Pourquoi es-tu revenu ? (Il resserra un peu l’étreinte.) Et pourquoi avec Aimée ?
La figure rouge et le souffle court, une main retenant Elliott de l’étouffer complètement, Désiré leva les yeux sur les deux excroissances qui se déployaient dans son dos. À contrejour, entourées par le halo jaunâtre du plafonnier, elles prenaient une teinte anthracite et menaçante.
Il éclata d’un rire franc.
— Je constate que tu n’as rien perdu de ta superbe, dit-il. Voilà qui te rendra les choses plus faciles pour repartir !
— Quoi ?
Désiré profita de sa seconde d’inattention pour le repousser. Les ailes d’Elliott se résorbèrent avec un bruissement sec.
— Tu as raison, avoua Désiré, plus calme. Je ne t’ai pas rejoint par charité, mais pour te convaincre de libérer Aimée, ce que tu as fait, et de rentrer, ce que tu vas faire. Notre travail est terminé, Elliott.
— Le travail dont tu parles ne peut pas avoir de terme.
— Oh si, il le peut. D’ailleurs, il a atteint ce terme depuis de bonnes centaines d’années déjà, d’après notre mère.
Elliott se garda de répondre. Même si ce n’était pas la première fois que Désiré lui suggérait d’abandonner, l’évocation d’Aphrodite l’incitait à la prudence.
— Le principe des âmes sœurs n’existe plus. Notre âge d’or est révolu, car les Hommes se sont émancipés de leurs vieilles croyances.
Malgré l’expression tranquille qu’il s’obligeait à laisser paraître, la sueur perlait sur la nuque d’Elliott, roulant sous le tissu de sa chemise que ses ailes avaient en partie déchirée, glaçant sa colonne vertébrale et ses reins. Désiré prenait une voix diminuée, mais il le soupçonnait de ne s’expliquer lentement que pour mieux savourer sa stupeur.
— Tu essaies de me détourner de notre mission, murmura Elliott, les lèvres pincées.
— Il n’y a plus de mission, contesta Désiré. Ouvre un peu les yeux et regarde autour de toi. Nos anciennes méthodes ne fonctionnent plus, et la technologie humaine ne nous aide pas à retrouver cette force d’antan. Ose me dire que nos « clients » ne se montrent pas plus récalcitrants qu’autrefois.
— Les Hommes ont toujours été récalcitrants, c’est dans leur nature.
— Tu te mens à toi-même. À une époque, il nous suffisait de sortir un arc pour les unir. Aujourd’hui, nous devons imaginer des algorithmes de plus en plus complexes pour les faire seulement se rencontrer. Nous n’avons une réelle influence sur eux que s’ils croient profondément en nous, ce qui n’est plus le cas depuis des siècles. Fais-toi une raison : les êtres humains sont libres de décider eux-mêmes. L’amour, ils le créent aujourd’hui de toutes pièces.
Elliott ferma les yeux. Il savait que la disgrâce les menaçait tous, bien sûr, mais il ne s’attendait pas à rejoindre le camp des oubliés maintenant, lui qui réinventait sans cesse ses pratiques et parvenait toujours à repousser l’échéance. L’idée de rentrer sur l’Olympe pour noyer l’inutilité de son existence dans les plaisirs en attendant un retour en force incertain, comme tous les autres dieux en déclin avant lui, le rebutait. Et plus que tout, si les êtres humains étaient effectivement devenus maîtres de leurs choix, alors il venait peut-être de se tirer une balle dans le pied en laissant partir Charlie, et cette simple pensée lui était insupportable.
Désiré, qui mesurait sa réaction jusque-là en silence, fronça les sourcils.
— Ne me dis pas que…
Il baissa la tête sur les dossiers éparpillés au sol avant de revenir à lui. Elliott se força à soutenir son regard pour ne pas trahir sa détresse grandissante.
— C’est Charlie, souffla tout de même son frère.
Elliott contracta les muscles de sa mâchoire en voyant qu’il retenait un sourire. Il jubilait, même, car n’importe quel retour de bâton n’aurait jamais égalé l’ironie de la situation dans laquelle il s’était enfoncé.
— Je comprends ta frustration, soupira Désiré, feignant de compatir. Tu vois, Éros, si tu avais vraiment voulu l’aimer, tu aurais pu. Mais combien de fois dois-je te répéter que nous ne sommes plus les arbitres de ce monde pour que tu l’acceptes enfin ?
Il posa une main lourde sur son épaule, comme pour lui manifester sa pitié. Sa pupille brillait d’excitation.
— C’est bête, ajouta-t-il. Si tu m’avais écouté, tu n’en serais pas là aujourd’hui, et Charlie n’aurait pas eu à souffrir de tes manigances.
C’en était trop pour Elliott. Dans un cri de rage, il balança son poing sur le visage de Désiré, qui se détacha en grondant. Ses narines, pleines de sang, gouttaient sur le parquet.
— Ne te trompe pas de cible, tu ne peux t’en vouloir qu’à toi-même, cracha son frère. Notre mère nous laisse un sauf-conduit, juste de quoi régler les derniers cas que tu estimeras dépendants de notre jugement. Ensuite, notre autorisation de séjour sur Terre prendra fin. Ah, et au fait…
Désiré ouvrit une paume dans laquelle apparut une flèche de plomb terne et usée, qu’il laissa tomber à ses pieds. Elliott n’eut aucun mal à la reconnaître.
— Elle pourra t’aider à rentrer sans regret. Tu l’as déjà utilisée pour Aimée, je me trompe ? Ce ne sera sans doute pas plus difficile avec cette humaine.
Lorsque Désiré sortit du bureau, Elliott s’autorisa enfin à sangloter. Les jambes tremblantes, il s’effondra à genoux et tendit les mains pour saisir la flèche.
Elliott avait volontairement poussé Charlie à disparaître de son existence, et il lui restait maintenant l’éternité pour le regretter.
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