Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Eva Kim · Chapitre 40 sur 57

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Le Complexe de Cupidon (French Edition)

Chapitre 37

 

Je souffle une mèche brune qui traîne devant mes yeux et laisse tomber le dernier carton sur la table du salon.

— Je te jure que si on se tape encore ne serait-ce qu’un aller-retour, je renonce à t’offrir le mariage de tes rêves avec Gaël !

— Et je suis censée te croire ? répond Maddie en continuant d’inventorier notre butin chiné à la brocante. Alors que tu blagues dessus depuis le jour de notre rencontre ?

Je pouffe et l’aide à compter les mèches trouvées ce matin dans une boutique de loisirs manuels. Après ses petits sapins de Noël fabriqués avec des pommes de pin et des pots de fleurs, Maddie se lance dans la vente de bougies. Comme Gaël est coincé à l’agence une grosse partie du week-end, elle m’a réquisitionnée dans sa chasse aux bonnes affaires. J’admire sa créativité, moi qui n’ai jamais été plus loin que la confection de cartes de visite.

Sa bonne humeur constante est contagieuse. À chacun de nos après-midi Chardonnay et bricolage, je lui découvre une nouvelle passion et oublie Elliott l’espace de quelques heures. Si tourner la page va nécessiter beaucoup plus de temps, j’ai arrêté de chercher des justifications au mal qu’il m’a fait.

Notre partenariat terminé, je ne m’inquiète plus des affaires de l’agence. D’une part, parce que j’ai confiance en Désiré pour reconstruire une entreprise honnête. D’une autre, parce que je ne crois pas que la plus convaincante des plaintes aboutirait à quoi que ce soit : ce n’est pas pour rien qu’aucun signalement n’a jamais mené à la moindre enquête approfondie dans leurs locaux.

Maddie vérifie ses dépenses de la matinée à côté de moi, penchée sur sa collection de tickets de carte bleue.

— Bordel ! Qui aurait cru que de la cire et des huiles végétales coûteraient si cher ?

— Et encore, imagine les frais de port avec le poids de ces trucs ? ajouté-je en soupesant un pot plus lourd que ses chaussures cloutées.

— C’est quand même con, se plaint-elle. Si tu étais encore avec le ploutocrate, il aurait pu investir dans mon commerce !

Je ricane :

— Fais gaffe, je vais finir par croire que tu tolérais Elliott seulement pour son argent et t’appeler Sylvie.

— Hum, non, je l’aimais vraiment bien, ton grand nigaud. Il avait tout un rayon ménager dans le cul, mais qu’est-ce que c’était drôle !

Voilà exactement ce que j’apprécie avec Maddie. Elle n’y va pas avec le dos de la cuillère, contrairement à Gaël qui évite toujours le sujet avec un soin maladif, y compris lorsqu’il s’impose logiquement dans la discussion. D’un côté, je le comprends : c’est avec cette même cuillère qu’il m’a ramassée après notre rupture. J’ose à peine imaginer sa réaction si je lui avouais que, parfois, j’aime croire qu’Elliott pense réellement tenir ce rôle d’entremetteur et a quand même pris le risque de m’aimer.

Nous repoussons le calcul des frais postaux à plus tard et battons en retraite sur le canapé avec un verre de vin. Maddie grimace en vérifiant les notifications de son téléphone.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est encore Gaël. Il m’ordonne de ne pas te saouler parce que tu as l’alcool triste et que tu vas te mettre à pleurer. Tu vas te mettre à pleurer ?

— Non ! rigolé-je en prenant une nouvelle gorgée de blanc.

Maddie soupire face aux inquiétudes exagérées de son petit ami.

— Le pauvre, il regrette.

— Quoi donc ? m’étonné-je en reposant mon verre.

— Il s’en veut de t’avoir poussée à accepter le partenariat avec Elliott l’année dernière.

— Ce n’est pas de sa faute, objecté-je. Je l’ai vu se trimballer à poil dans notre étage et j’ai quand même décidé de signer avec lui. Cette décision était clairement la mienne.

— J’avais oublié cette histoire ! s’esclaffe Maddie en balançant le portable sur un coussin. Il se baladait vraiment à poil ?

— Oui ! J’aurais dû me rendre compte du problème à ce moment-là !

— Ou alors, c’est justement ce qui t’a poussée à signer.

Nous éclatons de rire. Il faudra que je pense à rassurer Gaël : je ne peux pas le laisser culpabiliser ainsi à propos de ma rencontre avec Elliott. D’autant plus que sans lui, j’en serais encore à pleurnicher et à m’empiffrer de cochonneries dans mon studio.

Après une heure passée à réfléchir à un concept de bougies innovant avec Maddie, je quitte leur appartement et me dirige vers la bouche de métro la plus proche. Je me sens toujours aussi légère grâce à nos discussions sans complexe entre filles – et quelques verres de vin, je dois bien l’avouer.

Avec l’installation de l’hiver, une nappe de brouillard froid s’est emparée des rues de la capitale. Je resserre les pans de mon manteau, bien décidée à m’emmitoufler dans un bon plaid en rentrant, lorsque mon œil est attiré par un visage familier.

Le promeneur s’éloigne déjà en sens inverse quand je me retourne. Je me contente de poursuivre mon chemin en cherchant pourquoi cette rencontre me perturbe autant. Puis je réalise qu’il s’agit de Matthew, le jeune salarié autrefois titulaire du dossier Kowalcyk. Un gamin qui exécute les directives de son entreprise sans vraiment les comprendre, et à cause duquel je me suis accessoirement retrouvée coincée dans une armoire – une armoire ! – avec son patron.

Je ne me trouve pas très loin des bureaux de La Compagnie de l’Arc, alors il est sûrement en mission pour l’agence.

Il s’est arrêté au prochain carrefour. Son regard alterne entre les passants de la rue et son écran de téléphone. Après un petit moment, Matthew range son portable et d’un coup, tout s’emballe.

Un motard déboule bruyamment sur l’asphalte, ses roues avalant le bitume à une vitesse folle. Les mains éprises de tremblements, Matthew attrape le premier promeneur qui passe devant lui et le propulse sur la chaussée. Mon cœur se soulève. Je lâche mon sac pour courir en voyant l’inconnu trébucher et rouler sur la trajectoire de la moto. Je hurle un avertissement, impuissante, alors que le crissement des freins me vrille les tympans.

Un deuxième passant surgit d’entre les voitures stationnées sur l’enfilade de places pleines. Il attrape les bras du type toujours à terre et le traîne au sol jusqu’à le ramener en sécurité contre une portière. La bécane les frôle et interrompt sa course quelques mètres plus loin.

J’observe la scène, sous le choc, les jambes tremblantes. En voyant la victime de l’incident chercher partout autour d’elle, je devine que Matthew s’est déjà volatilisé.

— Vous allez bien ? s’écrie le motard à travers son casque, accourant auprès des deux passants.

— Euh, oui, je suis désolé, quelqu’un m’a poussé et… (Il se tourne finalement vers son sauveur.) Bon sang… Je crois que vous venez de me sauver la vie, là.

Passé le moment de réalisation, les deux hommes échangent un regard complice. Presque ravis de s’être rencontrés, malgré le drame qu’ils viennent d’éviter.

Je reste là, à les observer depuis le trottoir d’en face, comme abrutie par les événements. Puis je me mets à rire. Mais c’est un rire violent, furieux. Car soudain, tout s’éclaire. Désiré m’a dit qu’Elliott amenait parfois des inconnus à se rencontrer par le plus grand des hasards. Il semblerait que ledit hasard nécessite l’intervention plutôt musclée de son personnel.

Elliott transporte cette carte partout où il va en cherchant à réunir les personnes qu’il pense compatibles. Les salariés de l’agence ne sont que de simples soldats chargés d’appliquer ses ordres. Il surveille ses cibles avec une précision chirurgicale et, quand celles-ci sont sur le point de se croiser, quand enfin l’opportunité apparaît, il charge ses petits archers de les faire danser.

Éléonore m’a appris qu’Elliott a un véritable don pour convaincre les gens de le suivre, et je veux bien la croire. Il y a quelque chose de différent chez lui, dans son attitude, dans son charisme. Quelque chose qui pourrait très bien convaincre ses équipes d’obéir à ses directives les plus folles. Je ne crois pas que Désiré ait eu le temps de transformer toutes les procédures en quelques jours ; les employés continuent donc d’appliquer les anciennes règles instaurées par l’agence.

Je m’affale sur un banc en pierre alors que le sang bat contre mes tempes. Et si j’étais en train de me monter la tête ? J’ai peut-être un peu trop abusé du vin avec Maddie…

Matthew ne voulait pas agir ainsi. Je l’ai vu sur son visage alors qu’il s’apprêtait à projeter sa victime sur la route. Et si je m’étais trompée sur toute la ligne ? Et si Elliott était vraiment capable de pousser les gens à agir selon sa volonté ? Et si, depuis le début, il ne s’agissait pas de croyances idiotes, mais d’une réalité qui me dépasse ?

Dans des gestes fébriles, je sors mon téléphone de mon sac à main récupéré sur le trottoir et appelle Gaël.

— Je le savais ! s’écrie-t-il en décrochant. Maddie t’a fait boire et tu déprimes ! Qu’est-ce qu’il y a, Charlie ? Tu sais que tu peux tout me dire… Je n’ai qu’un petit quart d’heure de pause, mais ça peut largement suffire pour te remonter le moral !

— Non, ne t’inquiète pas, le rassuré-je d’emblée, mais…

— Mais ?

J’hésite un peu. Je lui en demande toujours beaucoup. Sauf que là, tout de suite, je ne vois pas d’autre solution.

— Tu vas me détester, commencé-je lentement, j’ai besoin que tu me rendes un petit service.

Je repense au morceau de papier qui attend que je l’utilise dans un tiroir de ma commode. Si l’idée est tentante, je ne me vois pas débarquer chez Aimée pour l’interroger : elle a suffisamment souffert de son histoire avec Elliott comme ça. Mais je connais une autre personne susceptible de m’apporter des réponses.

J’en viens à espérer que mes suppositions les plus folles sur l’identité d’Elliott sont vraies. Dans le cas contraire, la situation est beaucoup plus grave que je le pensais.

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