Le Complexe de Cupidon (French Edition)
Chapitre 12
La lumière pâle du matin donne au studio une atmosphère fraîche et dynamique. Elle me rappelle les fois où maman était trop faible, trop triste pour supporter mes crises d’enfant et que ma tante m’emmenait, dès l’aube, passer la journée dans la salle de garde de l’hôpital. Le midi, elle revenait de son service avec un tupperware rempli d’une soupe aux légumes bourrée de conservateurs ou des sandwichs préparés en vitesse.
Les personnes âgées se lèvent tôt, il fallait s’y attendre. À ma plus grande surprise, les amis d’Elliott ont fini par accepter un premier rendez-vous. L’avoir planifié à huit heures tapantes est peut-être une façon de venger leur petit-fils pour le coup de poing.
Mes yeux se referment de fatigue toutes les cinq minutes. Assis à l’autre bout de la grande table, Elliott redouble d’énergie. Il a étalé ses affaires devant lui et a dégainé un stylo au-dessus de son cahier ouvert, prêt à sauter sur la première erreur de ma part pour en noircir la feuille. En lui demandant de venir chez moi un quart d’heure avant le début de cette entrevue, je l’ai fait arriver avec deux petites minutes de retard seulement.
Constance et Arsène sont deux retraités, chacun ayant dépassé la barre des soixante-dix ans depuis un moment déjà. Mais de leur passion de jeunesse, rien ne semble avoir changé. Au moindre geste de tendresse volé, il émane d’eux comme un sentiment de printemps jamais éteint, une ardeur nouvelle dont le feu embrase le corps et s’affaire à les maintenir ensemble pour l’éternité.
Nathan compte les accompagner dans leur démarche. L’hématome autour de son œil est toujours visible, mais tire sur le jaune de la guérison. Je m’éclaircis la gorge en baissant la tête sur mes notes.
— Donc… Vous souhaitez une cérémonie de renouvellement de vœux, c’est bien ça ? J’ai cru comprendre que vous vouliez l’organiser en comité restreint ?
Derrière nous, je vois Elliott Rhys gratter sur ses lignes. Quoi, déjà ?
— Oui. Dans la commune de notre mariage, si possible. C’est possible, Arsène ?
Arsène caresse le bras de sa femme. Constance n’est qu’un joli prénom pour cette mamie au sourire tremblotant : son esprit la quitte souvent, le temps d’exprimer la même interrogation que d’ordinaire, et réapparaît dans un éclair de lucidité au fond de ses iris pâles. Une ampoule de souvenirs qui s’éteint et s’allume au bon vouloir du hasard. Et Arsène de lui répondre, toujours armé de cette douceur incroyable, que oui, Constance, c’est possible, et qu’il ne sera naturellement pas question de le faire ailleurs que dans le giron territorial de notre amour.
— Je comprends votre désir de renouer avec ce lieu. Y a-t-il une raison particulière qui vous pousse à faire appel à mes services ? Puisque vous êtes familiarisés avec le site, peut-être cherchez-vous une ambiance précise à retrouver…
— C’est moi qui leur ai proposé, avoue leur petit-fils. Je ne veux pas que l’organisation devienne un stress supplémentaire pour eux. Et comme je connaissais Elliott d’un ami…
Mon regard glisse sur Elliott. Penché sur son travail, une boucle revêche roulée par-dessus la cicatrice de son sourcil, il écrit, réfléchit à ses mots, à une façon de mieux descendre mes pratiques de débutante. La lueur diurne, déversée par les carreaux nus du salon, éclate sur le profit de son nez. Si je tendais le bras, je pourrais en suivre la cambrure grossière du bout de mon porte-mine.
Je reviens à mes clients au moment où Elliott est sur le point de me surprendre à le mater. Nathan, lui, d’une beauté usuelle, mais beaucoup plus évidente, me jette l’une de ses œillades au désir de vengeance putatif. Et je le comprends.
Cette colère sous-jacente me rappelle les conseils de mon partenaire d’affaires. Se montrer plus ferme. Imposer ses conditions. Et peu importe si, bordel, j’offrirais bien un tour de calèche tirée par des licornes à ce couple débordant d’affection.
— Bon, continué-je, parlez-moi de vos envies ! Nous pouvons nous concentrer sur vos idées aujourd’hui, et nous verrons pour les tarifs lorsque j’en aurais tiré un premier devis. Qu’en pensez-vous ?
Nous nous retrouvons sur le seuil une heure plus tard, Constance et Arsène portés par un nuage de chants religieux et de banderoles fleuries (mais de fausses fleurs, vous voyez, parce qu’Arsène fait de sévères allergies au pollen). Je retiens Nathan alors qu’ils se dirigent vers les escaliers en râlant contre l’absence d’ascenseur.
— Je voulais réitérer mes excuses pour l’autre jour. Vous allez me trouver dingue, mais je me sentais suivie, c’était un réflexe purement défensif.
— Défensif ? s’insurge-t-il. Vous m’avez défoncé le crâne ! Je peux encore entendre les morceaux de ma cervelle se balader à l’intérieur !
Le sourire qui accompagne ses mouvements de tête idiots me fait l’effet d’une véritable délivrance.
— Je vous taquinais, avec mon attitude un peu rancunière, m’assure-t-il, plus sérieux. On ne se sent pas forcément en sécurité dans la rue, je ne peux pas vous en vouloir d’avoir réagi de cette façon, surtout à une heure pareille. Mon travail ne me permettait pas de venir plus tôt, mais j’aurais dû dire quelque chose bien avant de vous approcher. C’est de ma faute.
Et il s’en va au pas de course afin d’aider ses aînés à descendre les étages.
Elliott Rhys patiente en silence à l’intérieur, toujours assis devant son cahier, le stylo coincé entre ses lèvres.
— Vous avez commencé à écrire à la seconde où j’ai ouvert la bouche, bougonné-je en le rejoignant.
— C’était pour mon information personnelle. En fait, vous êtes plutôt bonne. Je ne me permettrais jamais d’affirmer le contraire après avoir témoigné de votre efficacité chez ma propre cliente.
Il tire distraitement sur le col de sa chemise avant d’en faire sauter le premier bouton. Moi, je dois me rappeler qu’il s’agit du langage pompeux d’Elliott pour ne pas en rougir.
— Avez-vous réglé le problème avec Anne-Camille et Bernard ?
— Je leur ai fait comprendre que je n’ai pas les moyens de travailler gratuitement une journée entière. Ils ont fini par accepter de changer leur forfait pour que j’assure la coordination du mariage.
— Parfait.
Mon doigt gratte la surface en bois de la table. J’aurais cru qu’il se montrerait plus enthousiaste. Passer cet appel tout en priant pour que Bernard décroche à la place de sa future femme m’a demandé une sacrée dose de courage. Quand j’ai entendu la voix d’Anne-Camille résonner dans l’appareil, j’étais à deux doigts de la crise cardiaque. À ma plus grande surprise, passées les quelques secondes de déception prévisible, elle a plutôt bien pris la nouvelle. Elle s’est même excusée de son comportement passablement déplacé lors de notre dernier rendez-vous.
— Et pour le reste ?
— Pour le reste, j’ai besoin de réfléchir à un angle d’attaque avant de vous en parler, m’assure le directeur. Rassurez-moi, vous avez calculé votre salaire horaire moyen avant de vous lancer ? À combien s’élève-t-il ? Pas grand-chose, je suppose ?
— Au début, il s’élevait au-dessus du SMIC. Mais avec le manque de commandes actuel…
— Vous n’en avez plus ?
J’acquiesce, un peu honteuse de devoir répondre de mes états financiers catastrophiques. Elliott dégage la prestance de l’homme à succès par excellence, sûr de lui et loin des tracas quotidiens du jeune entrepreneur qu’il fut avant moi.
— Vous sembliez distraite, continue-t-il en rassemblant ses affaires.
— Vraiment ? Je ne m’en suis pas rendu compte.
Piètre menteuse. À la vérité, je passe le plus clair de mon temps à ressasser son attitude contradictoire. Hier encore, il se penchait sur moi, l’haleine imbibée de vin blanc et les paroles presque aguicheuses. Rien à voir avec la combinaison du mec grave et professionnel qu’il a décidé d’enfiler aujourd’hui.
— C’est ce cher Nathan qui vous affecte à ce point ? s’enquit-il en se penchant vers moi. Il n’arrêtait pas de vous lancer de drôles de regards. Que pensez-vous de lui ?
— Ah non ! répliqué-je d’un ton sans appel. Vous n’allez quand même pas jouer les conseillers matrimoniaux avec moi !
Vexée de son attitude, je lui ouvre la porte sans rien ajouter. Dans le couloir, Elliott s’arrête, une main sur la poignée de la sienne, l’autre fermement agrippée à la lanière de son sac.
— Dites-moi, Charlie… vous savez que des gens comme vous et moi n’ont aucune correspondance de quelque nature que ce soit, n’est-ce pas ?
C’était donc ça. Je prends un air offusqué pour lui répondre :
— C’est évident.
Dans le studio, la paperasse du rendez-vous traîne sur la table en bordel. Au lieu de m’en occuper, je m’écrase sur le lit et remonte mes genoux contre ma poitrine. Un pincement discret s’accroche juste là, derrière mon sein. Chaque fois que je veux inspirer une bouffée d’oxygène, il grossit et devient douloureux.
Elliott Rhys n’a fait qu’énoncer une vérité bien présente dans nos esprits respectifs. Pourtant, au plus profond de moi, j’ai la terrible impression de m’être pris une veste.
Taille XXL, la veste.
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