Le disparu de Larvik
Chapitre 2
2
Sur le seuil de sa chambre, William Wisting observait la femme couchée dans son lit. Les fins rubans de lumière qui filtraient entre les lattes du store éclairaient son visage, sans troubler pour autant son profond sommeil.
Il travaillait avec Christine Thiis depuis juste deux ans. Elle avait quinze ans de moins que lui et était mère de deux adolescents. Après son divorce, elle avait quitté un poste lucratif d'avocate à Oslo pour s'installer à Larvik avec ses enfants.
C'était facile de travailler avec elle, elle était efficace, dynamique, pleine d'initiative, et douée d'une capacité toute personnelle à prendre les bonnes décisions au bon moment.
Ils ne parlaient jamais que de boulot. Elle restait très discrète sur sa vie privée. Quand ils allaient à des conférences, elle rentrait toujours chez elle ou à l'hôtel directement après le programme officiel. Elle ne venait jamais quand quelqu'un proposait d'aller boire un pot en fin de journée, elle n'avait jamais participé aux dîners de Noël du boulot. Wisting avait donc été surpris qu'elle accepte l'invitation à sa fête d'été.
Quelques petits tressaillements de son visage révélèrent qu'elle percevait sa présence dans la chambre. Wisting referma délicatement la porte et descendit dans le salon. Elle avait besoin de dormir. C'était Nils Hammer qui l'avait accompagnée à son lit. Elle avait alors largement entamé sa deuxième bouteille de vin. Les autres étaient restés jusqu'à ce que les oiseaux commencent à chanter au lever du jour.
Sur la table basse, une mouche montait et descendait sur la paroi intérieure d'un verre. Elle bourdonna en se noyant dans le petit reste de vin.
Wisting plia le plaid sous lequel il avait dormi et redressa les coussins du canapé. Puis il ramassa les verres, les rapporta dans la cuisine et chargea le lave-vaisselle. Il se posta à la fenêtre, regarda la maison marron dans le virage en contrebas. La maison de Line.
Si la raison de son retour à Stavern le mettait quelque peu mal à l'aise, il était content de l'avoir près de lui. Il n'avait pas aimé en revanche qu'elle achète cette maison-ci. La mort semblait ancrée dans les murs. Le précédent occupant, Viggo Hansen, y avait été découvert sans vie huit mois auparavant. Il avait alors passé plus d'un trimestre dans un fauteuil du salon sans qu'aucun voisin ne s'aperçoive de rien.
L'idée de cet homme mort ne semblait pas préoccuper Line, ce qui, du reste, était tout elle. Sans crainte, pragmatique. La maison était un bon investissement, les circonstances l'avaient fait vendre largement au-dessous de la valeur estimée, et l'habitation qu'il avait visitée la veille avait changé du tout au tout. La cuisine, la salle de bains et l'une des chambres à coucher étaient déjà rénovées et c'était maintenant le tour du salon.
Son portable sonna. Il le retrouva sur la table basse, mais n'eut pas le temps de répondre avant qu'on raccroche.
Suzanne. Son numéro était toujours dans son répertoire. Il ne lui avait pas parlé depuis des mois, voir son nom lui fit de l'effet. Pendant quelque temps, ils avaient été très proches et elle s'était installée chez lui. Leur liaison avait duré quelques années, jusqu'à ce qu'elle décide de continuer sans lui. Elle lui manquait toujours. Pas autant qu'Ingrid toutefois, la mère de Line et Thomas. Ingrid était partie pour toujours, alors que Suzanne n'était pas loin. Elle dirigeait un café-galerie à Stavern et logeait dans l'appartement du dessus. Il sursauta quand le téléphone sonna de nouveau. C'était encore elle.
« Allô, répondit-il en sentant qu'il avait la bouche sèche.
— Allô. C'est Suzanne.
— Salut, dit-il en déglutissant. Comment ça va ?
— Tu es chez toi ? » fit-elle sans répondre à sa question.
Wisting regarda autour de lui. Une coupelle de cacahuètes renversée. Plusieurs épaisseurs de papier toilette qu'Espen Mortensen avait étalé pour tenter d'absorber de la bière tombée sur le tapis. Le sac de Christine Thiis sous un fauteuil, son contenu partiellement répandu.
« Comment ça ?
— Je voudrais te parler de quelque chose. Je n'ai pas envie de le faire par téléphone. C'est à propos de l'affaire Hummel.
— L'affaire Hummel ? » répéta Wisting, mais il savait bien de quoi il s'agissait.
Jens Hummel était chauffeur de taxi. Il avait disparu avec sa voiture la nuit du 5 janvier. La dernière personne à l'avoir vu était un client qu'il avait laissé au Grand Hotell de Storgata à Larvik, à 1 h 23 du matin. Cela faisait plus de six mois. L'affaire restait un mystère complet.
« Je pourrais passer dans la matinée, avant qu'il y ait trop de monde au café », proposa Suzanne.
On marchait à l'étage. Christine Thiis avait dû se réveiller.
« Je vais sortir, s'empressa de dire Wisting. Je peux passer, moi.
— Tu pourrais avant 13 heures ? »
Il consulta sa montre et essaya de calculer depuis combien de temps il avait arrêté de boire.
« Je peux être là d'ici une heure », répondit-il en entendant un sourire dans la voix de Suzanne qui le remerciait.
Au premier, le robinet de la salle de bains coula.
Wisting regagna la cuisine, sortit deux tasses et deux capsules de café.
L'escalier grinça. Quand Christine Thiis entra dans la pièce, la machine à café grondait doucement en émettant de la vapeur.
« Bonjour », dit-elle d'une voix rauque. Ses cheveux châtains étaient encore en bataille, mais il voyait qu'elle avait essayé de les arranger. « Désolée, ça… »
Wisting l'interrompit.
« Café ?
— Avec grand plaisir. »
Ils s'assirent l'un en face de l'autre.
« Désolée, répéta-t-elle. Ça ne m'est jamais arrivé. D'habitude, je rentre chez moi. » Elle but une gorgée de café et toussota. « Enfin, d'habitude je ne sors pas. Je n'ai pas l'habitude de boire.
— Tu devais en avoir besoin. »
Wisting voyait combien elle était gênée de porter les vêtements dans lesquels elle avait dormi. « Tu avais sûrement besoin de te détendre vraiment, poursuivit-il. De déconnecter complètement en ne pensant ni aux enfants ni au boulot.
— Mais j'aurais dû rentrer chez moi.
— Personne ne t'attendait », trancha Wisting en souriant.
Il mit ses mains autour de sa tasse et sentit qu'il faisait bon avoir quelqu'un à sa table. « Je pourrai te ramener tout à l'heure », proposa-t-il.
Elle secoua la tête.
« Je vais prendre un taxi. »
Il leva la paume pour lui signifier que cela ne le dérangeait nullement.
« Je dois sortir de toute façon. Un nouvel élément dans l'affaire Hummel. »
Le regard de Christine Thiis changea. D'embarrassé, il se fit vif.
« Jens Hummel ? Mais on a passé en revue toute l'affaire la semaine dernière et on avait décidé de la mettre en suspens. Il y a du nouveau maintenant ?
— Je ne sais pas encore. Je vais voir quelqu'un qui voudrait m'en parler. »
Elle s'avança au-dessus de la table.
« L'article présentait la situation de façon complètement déformée. On a vraiment fait ce qu'on pouvait dans cette affaire. »
Wisting détourna le regard. Elle parlait d'un article de presse de la semaine précédente. En janvier, le mystère de la disparition avait fait les gros titres, sans toutefois susciter de grand intérêt de la part du public. Jens Hummel n'avait pas de famille pour faire pression sur la police et les médias. Juste une grand-mère, seule face à l'absence de son petit-fils.
Quand les journalistes avaient manifesté le désir de redonner de la visibilité à l'affaire, Wisting avait apporté son concours dans l'espoir d'obtenir de nouveaux renseignements. Le temps écoulé n'était pas forcément défavorable aux enquêtes. Parfois, les rumeurs s'étendaient à des cercles de plus en plus larges pour finalement atteindre quelqu'un qui voulait bien parler à la police. La médiatisation pouvait être un facteur déclenchant.
Cependant, l'angle de l'article était très négatif vis-à-vis de la police en général et de Wisting, comme directeur d'enquête, en particulier. Rien n'indiquait concrètement ce qui aurait pu être fait autrement, mais le ton général était que la police ne s'était pas vraiment intéressée à l'affaire et avait fait du mauvais boulot. L'enquête infructueuse parlait d'elle-même. La police n'avait même pas été capable de retrouver la voiture de Hummel. Les statistiques semestrielles qui venaient de tomber et qui montraient près de vingt pour cent de contrôles routiers de plus que l'année précédente étaient utilisées pour illustrer les erreurs de jugement de la police et les mauvaises décisions de la direction. L'article n'évoquait nulle part la difficulté de l'affaire, toute la sympathie allait à la grand-mère qui avait perdu son seul petit-enfant.
Wisting avait l'habitude de la critique et, d'ordinaire, cela le laissait froid, mais cette fois, il l'avait vécue différemment. C'était un rappel de leur échec. Très tôt, l'affaire Hummel avait suscité un trouble en lui, un sentiment insidieux de ne pas être à la hauteur.
« L'expression “disparu sans laisser de traces” a rarement été plus appropriée, poursuivit Christine Thiis. On aurait pu croire qu'entre les télécommunications, les données des péages, les compteurs de taxi et les ordinateurs de bord, quelque chose aurait pointé dans la direction où sa voiture et lui ont disparu, mais rien. »
Wisting acquiesça. Il voyait l'enquête sur l'affaire Hummel comme des jours sans contenu. Ils avaient reconstitué une chronologie serrée des dernières vingt-quatre heures avant sa disparition, mais rien ne suggérait où il pouvait se trouver. En parallèle, ils avaient essayé de se faire une idée de qui il était et obtenu un portrait en patchwork. Trente-quatre ans, vivant seul. Il avait eu des petits boulots jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, puis commencé à faire le taxi. Depuis cinq ans, il avait sa licence et son propre véhicule. Près de dix ans au volant lui avaient procuré un vaste réseau, constitué de gens très divers. Ils avaient parlé à la plupart d'entre eux, mais personne n'avait pu les éclairer sur les événements.
Les disparitions étaient toujours des affaires complexes, parce qu'il n'y avait pas de scène de crime et parce qu'il était difficile de rassembler les bouts d'une enquête qui partait dans tous les sens.
Ils burent leur café en discutant de certaines des théories les plus intéressantes, dont celle d'un règlement de comptes entre trafiquants de drogue. On disait que Hummel avait officié comme coursier et transporté de la drogue dans son taxi. Pendant un temps, il aurait aussi conduit des prostituées, mais, bien que largement confirmé, ce renseignement ne les avait pas fait progresser.
Wisting consulta sa montre. Il devait y aller.
Dans la voiture, la conversation s'orienta vers d'autres sujets. L'été, leurs projets pendant les vacances.
« Je ne pars pas, dit Christine Thiis, et toi ?
— J'ai promis à Line de l'aider à retaper sa maison. Elle prétend que je suis bon en papier peint. »
Christine Thiis sourit, l'air songeur.
« Mes enfants vont passer quatre semaines chez leur père, ça va me faire drôle d'être seule si longtemps. »
Wisting se rangea le long du trottoir devant chez elle.
« Merci de m'avoir ramenée. Encore une fois, je suis désolée de n'avoir pas pu rentrer chez moi hier soir.
— Aucun problème, assura-t-il.
— Bon, alors appelle-moi. » Elle posa la main sur son bras.
Il croisa son regard. Elle cligna des yeux avant de retirer sa main.
« S'il y a des résultats, je veux dire. Si tu obtiens une réponse sur ce qui est arrivé à Jens Hummel. »
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