Le disparu de Larvik

Jørn Lier Horst · Chapitre 32 sur 89

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Le disparu de Larvik

Chapitre 32

32

 

 

Il était 15 h 15 quand l'accès électronique à l'affaire du Nouvel An s'ouvrit. Wisting imprima le dossier complet, remplit un thermos de café et se lança dans sa lecture.

Il y avait d'abord un rapport d'intervention qui rendait compte de la façon dont la police avait été avertie du meurtre et de ce qu'avait trouvé la première patrouille arrivée sur les lieux du crime.

L'alerte avait été donnée par le central des ambulances. Une femme vivant dans un appartement du voisinage avait entendu deux détonations alors qu'elle était dans l'escalier. Comme on tirait des feux d'artifice le 31 décembre, elle n'avait d'abord pas réagi, mais en sortant, elle avait entendu quelqu'un crier d'appeler une ambulance et vu deux hommes accroupis à côté d'une femme au sol.

La police était arrivée avant l'ambulance. Un médecin qui passait par là avait fait un massage cardiaque, mais la femme était morte.

Parmi les gens qui s'étaient massés sur les lieux du crime, trois hommes étaient indiqués comme témoins oculaires. L'un d'eux avait vu la scène, les deux autres avaient entendu les coups de feu et vu le coupable s'enfuir. Ils avaient donné un signalement concordant, qui avait été transmis sur la radio de la police.

Wisting soulignait certaines phrases et écrivait des notes dans la marge, tout en sachant qu'il trouverait sans doute des réponses aux questions soulevées plus loin dans la pile de documents.

Le rapport suivant évoquait l'arrestation de Dan Roger Brodin, un homme de vingt-cinq ans. La voiture de patrouille Kilo 2-0 se dirigeait vers la scène de crime quand l'avis de recherche avait été lancé. Au niveau de l'Ernst Hotell, les policiers avaient vu quelqu'un qui correspondait. Celui-ci avait changé de direction en les voyant et s'était mis à courir. Ils l'avaient poursuivi à travers quelques cours d'immeubles. À la gare routière, ils l'avaient perdu de vue, mais l'avaient finalement interpellé peu après, derrière des bennes à ordures de l'embarcadère de Color Line. Il avait dans la poche la fameuse carte que la police estimait être la preuve qu'il avait planifié d'intervenir là où il l'avait fait.

Après l'arrestation, on l'avait conduit sur les lieux du crime, où se trouvaient toujours les témoins, et il avait été identifié comme étant bien le coupable.

Wisting cocha dans la marge. C'était une façon peu traditionnelle, mais efficace, de confronter les témoins avec un suspect. La valeur de preuve était réduite parce qu'il n'était pas identifié parmi d'autres personnes, comme quand on plaçait les témoins face à des photos et qu'ils devaient choisir parmi plusieurs visages, mais en même temps, les témoins se souvenaient mieux quand les événements étaient récents. Quand ils n'avaient pas encore subi l'influence des médias ou autre et n'étaient pas encore en proie au doute et à l'incertitude.

Le rapport de scène de crime ne contenait pas grand-chose. Une description de la victime elle-même, une autre des lieux, des renseignements comme le temps, le vent et la température. Avant le meurtre, il était tombé trente centimètres de neige dans le centre de Kristiansand, mais la majeure partie avait été dégagée. L'asphalte de la rue où gisait la victime était sec, si bien qu'ils n'avaient pas pu relever d'empreintes de pas.

Wisting survola les photos. Il n'éprouvait pas le besoin d'examiner les détails du dossier iconographique, mais le laissa ouvert sur une carte où était indiqué le lieu du crime.

Le rapport d'autopsie décrivait une trajectoire unique dans le dos, qui avait provoqué de grandes déchirures dans la cage thoracique. La balle dans la nuque avait été instantanément mortelle et les blessures à la poitrine étaient de nature létale aussi. On avait trouvé de la poudre brûlée autour de l'impact dans la nuque, ce qui indiquait une distance de tir de moins d'un mètre. La balle dans le dos avait été tirée à une distance comprise entre un et trois mètres.

Wisting souligna les mots dos et nuque. Puis il trouva un post-it, traça un point d'interrogation dessus et le colla au sommet de la page. Le meurtre du Nouvel An était dépeint comme un braquage qui avait mal tourné. Le coupable avait pris le téléphone de la victime, son sac était resté, mais les tirs semblaient avoir été ciblés.

Il s'abstint de regarder les photos du corps nu sur la table d'autopsie, mais étudia les deux projectiles en forme de champignon qu'on avait retirés du corps.

Un long rapport décrivait la recherche de l'arme du crime. Aussi infructueuse que celle du téléphone.

Quand il lisait dans quelles rues on avait cherché avec des chiens, quelles poubelles avaient été fouillées et où on avait plongé, Wisting se reportait à la carte. On était même allé sur des toits d'immeubles pour le cas où le tueur y aurait lancé le revolver. Tout ce travail était resté vain.

La déposition du témoin principal laissait peu de doute quant à ce qui s'était passé. Comme la victime et plusieurs témoins, le dénommé Einar Gjessing se rendait à une soirée, mais contrairement à de nombreux autres, il n'avait pas encore commencé à boire et était sobre quand il avait assisté au meurtre.

Il venait de franchir le coin de Holbergs gate et Dronningens gate quand son attention avait été attirée par la victime et le coupable. La femme s'était dégagée alors que l'homme la tenait. Celui-ci avait braqué un pistolet sur elle et tiré deux balles. Les tirs avaient projeté la femme au sol. Le tueur avait ensuite couru vers lui et l'avait croisé à seulement quelques mètres de distance. Le témoin avait choisi de le poursuivre pour renoncer après un pâté de maisons et revenir sur les lieux du crime. Entre-temps, les deux autres témoins étaient arrivés sur place. Puis des gens s'étaient attroupés, notamment le médecin qui avait déclaré la mort de la femme.

Einar Gjessing avait été entendu à deux reprises. Il s'était expliqué de la même façon les deux fois, mais plus en détail lors de la deuxième audition. La description du coupable et de ses vêtements était plus exhaustive, et il indiquait plus avant d'où il arrivait lui-même et jusqu'où il avait suivi le tueur. En même temps, il précisait que c'était sous réserve que ses souvenirs soient bons. L'interrogatoire s'étirait sur plus de huit pages, mais Wisting nota que certaines questions n'étaient pas posées, comme celle de savoir si le tueur ou la victime avaient dit ou crié quelque chose.

Les autres témoins étaient deux copains du même âge, Terje Moseid et Finn Bjelkevik.

Ils allaient à la même fête et avaient eu la même perception des événements. Ils avaient entendu les tirs, vu la femme au sol et un homme qui s'enfuyait. Ils avaient fait leur possible pour stopper les hémorragies et secourir la femme mourante, en vain. Ils avaient l'impression qu'elle était déjà morte avant l'arrivée du médecin qui était passé par là.

L'interrogatoire du prévenu était bref. Dan Roger Brodin, surnommé Danny. Il niait le meurtre et tout rapport avec l'affaire. La majeure partie de l'interrogatoire avait été consacrée à ses explications sur sa précédente condamnation. Libéré en conditionnelle le 22 décembre, après avoir purgé une peine pour violences et consommation de drogue, il vivait dans un logement social aux abords de la ville.

Certaines des questions et réponses étaient consignées sous forme de dialogue :

« Pourquoi couriez-vous ?

— Parce que la police arrivait.

— Et pourquoi vous êtes-vous caché ?

— Pour ne pas qu'on me trouve. »

Il n'y avait eu aucun aveu et l'interrogatoire s'était terminé au bout d'à peine une heure. C'était la seule déposition que Dan Roger Brodin ait faite. Dans le procès-verbal d'interrogatoire suivant, son avocat avait déclaré que son client n'avait rien à ajouter aux explications fournies.

Wisting progressa dans la pile, où il trouva des auditions qui, assemblées, donnaient une idée du parcours de Brodin. Son père ne faisait plus partie du paysage avant même sa naissance. Sa mère s'était ensuite mariée et avait divorcé deux fois, Danny et elle avaient beaucoup bougé. Huit écoles primaires. Première arrestation à l'âge de treize ans. On l'avait retiré à sa mère et il était devenu un de ces enfants toujours entre deux portes des services sociaux. Avant qu'on ne renonce à son cas quand il avait dix-sept ans, il était passé par trois familles d'accueil, trois foyers et institutions de psychiatrie pour adolescents et quatre foyers de soin. Il avait fugué de la plupart de ces endroits. Ailleurs, il avait été si difficile qu'il s'était fait expulser pour la raison même pour laquelle on l'avait d'abord admis.

Le dossier suivant contenait les témoignages sur la victime. Elise Kittelsen était la plus jeune de trois enfants. Ses parents tenaient un magasin de chaussures, où elle travaillait le soir et le week-end. En deuxième année de formation pour devenir institutrice, elle avait un large cercle d'amis.

Les interrogatoires indiquaient clairement que c'était une gentille fille. Des enquêteurs avaient néanmoins essayé de gratter un peu sous la surface. Son frère aîné l'avait plusieurs fois mise en garde contre certains de ses amis, consommateurs de drogues, notamment un garçon plus âgé avec qui elle avait une liaison. Personne n'avait très envie de critiquer une morte, mais quelques copines confirmaient qu'elle traînait dans un milieu peu fréquentable. Cela ne changeait rien au fait que c'était une victime et les médias brossaient d'elle un portrait sans aspérités.

Pour finir, Wisting s'attaqua aux rapports de laboratoire. L'un d'eux mentionnait des restes de poudre relevés sur la main droite et la manche de veste du prévenu. Quant aux analyses de sang, celles de la victime montraient un taux d'alcool de 0,08 g / L, ce qui concordait avec la bouteille de cidre de poire vide dans sa chambre. Dan Roger Brodin, lui, avait un taux d'alcool de 1,79. On avait en outre identifié des traces de THC parce qu'il avait fumé du haschich.

Rien de ce que Wisting avait lu ne semblait avoir un quelconque rapport avec l'affaire Hummel. Le plus approchant était l'interrogatoire de deux chauffeurs de taxi qui avaient assisté à la fuite de Brodin dans les rues du centre, sans qu'il parvienne à identifier de lien avec leur propre chauffeur de taxi disparu.

Cette pile de papiers avait beau faire presque vingt centimètres de haut, il aurait bien voulu avoir aussi accès aux documents code zéro, c'est-à-dire les tuyaux du public, les analyses et le renseignement qui ne figuraient pas dans le dossier – mais il doutait que Ryttingen accepte de les partager.

La documentation dont il disposait avait beau être conséquente, il sentait qu'il manquait quelque chose. L'enquête n'avait pas permis de révéler ce qu'il était advenu de l'arme du meurtre, d'accord, mais d'où venait-elle, cette arme ? Où Dan Roger Brodin l'avait-il obtenue ? Parmi ses connaissances, personne ne l'avait jamais vu avec une arme ni entendu en parler.

Il était près de 19 heures et il sentit qu'il devrait se sustenter quelque peu avant de continuer de faire le tri dans ses pensées. Subitement, il se souvint qu'il avait accepté l'invitation à dîner de Christine Thiis.

Il se leva et lorsqu'il posa la pile de papiers sur son bureau, les documents du dessus glissèrent par terre. Il les laissa et partit en toute hâte.

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