Le disparu de Larvik
Chapitre 71
71
Pendant la première heure que Line avait passée seule avec elle, Maja avait été inconsolable. La petite avait hurlé à en devenir écarlate et, à un moment, Line avait eu peur qu'elle ne s'évanouisse. Elle avait finalement réussi à la distraire avec un peu de yaourt. Suite à quoi elle l'avait installée dans son parc et s'était glissée hors du salon alors qu'elle se concentrait sur un hochet.
Sofie ne semblait pas être allée voir le coffre depuis que Line avait passé en revue son contenu. Dossiers, photos, calepins et enveloppe de cassettes n'avaient pas bougé.
Les petites cassettes étaient datées. Avec parfois des dates barrées et remplacées par d'autres. De nombreux enregistrements étaient anciens. Le plus récent remontait à deux ans. Elle les rapporta dans le salon, sortit le magnétophone et s'installa sur le canapé.
Maja rampait dans son parc en poussant des couinements réjouis chaque fois qu'elle attrapait un nouveau jouet.
Line glissa l'enregistrement le plus récent dans le magnétophone et appuya sur « Play ».
Rien ne se passa.
Elle essaya encore une fois, mais la bande ne tournait pas.
Elle retourna la cassette, sans succès.
Puis elle ouvrit le logement des piles. Elles avaient l'air vieilles, et en regardant de plus près, elle vit que la date était dépassée depuis plus d'un an.
« Maman a peut-être des piles, non ? dit-elle à Maja en luttant pour se relever du canapé.
— Ma-ma-ma ? » répondit Maja du parc en la regardant partir à la cuisine.
Line fouilla dans les tiroirs et les placards, mais ne trouva rien. Elle chercha dans tous les lieux imaginables, mais dut constater qu'il n'y avait pas de piles dans la maison.
Elle revint dans le salon et sortit Maja de son parc.
« Allons faire un tour au supermarché, alors », annonça-t-elle en souriant.
Maja babilla des propos que Line ne comprit pas, mais elle avait l'air contente.
Le supermarché n'était qu'à quelques centaines de mètres de la maison. Elle installa Maja dans sa poussette. Elle n'avait pas fait de promenade avec une poussette depuis l'époque où elle était petite et faisait du baby-sitting dans le voisinage. Elle aimait cette sensation, les regards amicaux.
Une fois devant les présentoirs de piles, elle ne se souvint plus de la taille qu'il lui fallait et finit par en acheter deux paquets. Elle prit aussi une bouteille d'eau et une glace pour Maja. Ce dernier achat se révéla être une erreur : la glace à l'eau fondit dans ses mains, ruissela le long de ses bras et tacha ses vêtements.
De retour à la maison, elle emmena Maja dans la salle de bains, la déshabilla, la lava et lui trouva des vêtements propres.
Elle avait le sentiment que la moitié de la journée s'était écoulée quand elle put enfin se rasseoir et reprendre le magnétophone.
C'étaient les piles les plus petites qui convenaient. Les roues trouvèrent prise et entraînèrent la bande, mais le seul son qui sortit du petit haut-parleur fut un bruissement. Elle dut rembobiner la cassette pour être enfin récompensée de sa peine. Une conversation. Deux hommes, qui semblaient parler depuis un certain temps déjà quand l'enregistrement avait commencé.
« Il demande beaucoup, observait l'un.
— C'est comme la dernière fois, répondait l'autre, et on est tributaires de ses hommes pour nous débarrasser de la marchandise.
— Il faut juste éviter qu'il sache le peu qu'on va payer. »
Les deux hommes continuaient de parler. D'un marché à conclure, manifestement. Ils ne mentionnaient pas les marchandises dont il était question, mais de toute évidence, il ne s'agissait de rien de légal. Les hommes semblaient relativement jeunes. Elle n'avait jamais entendu la voix du grand-père de Sofie, mais d'après la date de l'enregistrement, il avait alors soixante-dix-sept ans. Aucun des hommes sur la bande ne paraissait si âgé.
Line se rassit et écouta la suite. Ils parlaient de l'argent qu'ils allaient gagner dans l'opération.
« On se retrouvera avec un demi-million.
— Joli. Très joli. »
Ils riaient et évoquaient une voiture que l'un d'eux voulait s'acheter. Line les imaginait, probablement assis l'un en face de l'autre à la table de la cuisine.
Puis il se passait quelque chose. Une porte s'ouvrait et une troisième voix se mêlait à la discussion.
« Alors, vous vous êtes mis d'accord ? »
La voix était plus rauque, légèrement traînante. Frank Mandt, songea Line.
« On est dans le coup, répondait l'un des deux hommes. On fait comme… »
Puis la conversation était coupée et le haut-parleur se remplissait de bruissement avec la radio au loin, comme si la fin de la conversation avait été effacée pour faire un nouvel enregistrement.
La situation était parfaitement claire : Frank Mandt avait eu un rendez-vous d'affaires et proposé aux deux hommes de se parler en privé. Puis il avait quitté la pièce, mais en veillant à être au fait de leur conversation. De savoir à quoi s'en tenir. Il s'assurait de ne pas se faire rouler dans la farine et d'avoir une idée des exigences qu'il pourrait présenter au prochain point de négociation. Grâce à son accès à des documents de police, Mandt avait sûrement surveillé ses associés pendant des années et Line n'était pas surprise de voir qu'il surveillait aussi ses partenaires d'affaires. Cependant, les enregistrements pouvaient également le compromettre lui, alors pourquoi ne les avait-il pas effacés ? Était-ce pour disposer d'une espèce de garantie ou avait-il simplement été imprudent ?
Elle sortit la cassette et en choisit une autre au hasard. L'enregistrement commençait par un cri de douleur. Intense et strident. Line dut couvrir le haut-parleur pour ne pas affoler Maja. Quand le cri se tut, elle ôta sa main.
« On veut juste que tu dises la vérité, expliquait un homme d'un ton calme.
— Mais je ne sais pas », protestait son interlocuteur d'une voix désespérée.
Il y avait un autre cri.
« OK ! OK ! gémissait-on. C'était Lasse et moi. »
Line baissa le son et continua d'écouter cet homme bredouiller qu'une autre personne et lui avaient volé un chargement d'amphétamines. Puis l'enregistrement s'interrompait brusquement, sans que la sanction de l'homme ne soit révélée.
La voix de Frank Mandt n'était pas sur la bande. D'autres faisaient le sale boulot pour lui, mais il voulait manifestement entendre de ses propres oreilles comment l'un des siens l'avait trahi.
Line lança un regard vers la cuisine des sévices. Puis elle changea encore de cassette.
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