Le disparu de Larvik

Jørn Lier Horst · Chapitre 85 sur 89

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Le disparu de Larvik

Chapitre 85

85

 

 

Le réverbère à côté de l'allée de la vieille maison était auréolé d'une lumière terne et lugubre.

Wisting resta devant sa voiture à écouter les sauterelles. Elles stridulaient leur air monotone dans les arbres, les buissons, l'herbe.

Klaus Wahl était l'homme qui avait trouvé Frank Mandt au pied de l'escalier de la cave début janvier. Une tragédie du quotidien. Mandt avait soixante-dix-neuf ans, il était diabétique, avait des vertiges et un équilibre précaire. Wahl avait fait une brève déposition à la police, mais toutes les questions n'avaient pas été posées.

Wisting sonna à sa porte. Le vieil homme mit du temps à ouvrir. Il portait la même tenue que la dernière fois, short bleu et chemise à carreaux.

« Ah, c'est vous », marmonna-t-il en faisant un pas de côté, comme s'il l'avait attendu.

Ils s'assirent à la table de la cuisine.

« Nous avons arrêté un homme pour le meurtre de Jens Hummel. »

Klaus Wahl répondit d'un signe de tête. Il avait vu le journal télévisé.

« Le nom Einar Gjessing vous dit-il quelque chose ?

— Je ne sais pas qui c'est.

— Je pense qu'il pourrait avoir été l'une des dernières personnes à avoir rendu visite à Mandt. Notamment pour lui apporter l'arme d'un crime.

— Je n'allais pas souvent chez Frank, expliqua Wahl, soudain occupé par son paquet de tabac. On se voyait surtout au café ou dans des endroits comme ça. »

Wisting observa son interlocuteur.

« Vous étiez sans doute la personne qui connaissait le mieux Mandt. Que pensez-vous qu'il soit arrivé ? Il avait prise sur beaucoup de monde, plus d'un aurait gagné à ce qu'il meure. Vous pensez qu'il est tombé ou qu'on l'a poussé ? »

Klaus Wahl balaya des brins de tabac de la toile cirée et les fit tomber dans sa main avant de les reverser dans le paquet.

« Il est tombé, affirma-t-il avec détermination. C'était un accident.

— Vous avez l'air tout à fait sûr de vous. »

Klaus Wahl se leva, avança jusqu'au plan de travail et ouvrit un tiroir. En se rasseyant, il posa un calepin noir et un petit enregistreur sur la table.

« Il est tombé, répéta-t-il. Sans quoi celui qui l'aurait poussé aurait pris ça. »

Wisting ouvrit le calepin au hasard. Il y avait des noms, des sommes d'argent et d'autres mots clefs.

« Je l'ai trouvé à côté de lui en bas de l'escalier. Il devait vouloir le ranger dans son coffre. Je l'ai emporté. Je me suis dit qu'il ne fallait pas que la police mette la main dessus. Maintenant j'ai changé d'avis.

— Pourquoi ? »

Wahl glissa sa cigarette entre ses lèvres et inclina légèrement la tête en l'allumant.

« Il y a un dénommé Einar qui parle là-dessus, fit-il en désignant le petit magnétophone, et un autre qu'ils appellent PG. Ils parlent de Jens Hummel, entre autres. » Wahl aspira la fumée et la laissa sortir lentement par ses narines. « C'est comme ça que Mandt a assis sa position dans le milieu. Il avait un dossier sur tout le monde et il faisait parler les gens dans le dos les uns des autres. »

Wisting prit le magnétophone et appuya sur « Play ». L'enregistrement commençait au milieu d'une conversation.

« Écoute un peu, Einar, disait quelqu'un.

— Le père Jens est devenu problématique », renchérissait un autre. On n'avait pas besoin d'analyse vocale pour reconnaître le dialecte du Sørlandet rugueux d'Einar Gjessing.

« Il doit bien y avoir une façon de résoudre ça ? » objectait une troisième personne.

« Frank Mandt », signala Wahl en pointant sa cigarette sur le petit haut-parleur d'où sortait la voix.

« Il n'y a qu'une façon définitive de le faire, répondait la voix qui appartenait à Gjessing. Nous courons un bien trop grand risque à le laisser aller librement.

— Tu cours un risque, corrigeait Mandt. Nous n'aurions pas eu ce problème s'ils n'avaient pas arrêté un innocent.

— Qui est innocent ? faisait la voix que Wisting n'avait pas identifiée, mais qu'il supposait être celle de Phillip Goldheim. Ce n'est peut-être pas lui qui l'a fait, mais il n'est pas innocent. Personne n'est innocent.

— Le problème, c'est que s'il se met à parler, on ne sait pas trop ce qui pourrait sortir de son clapet, poursuivait Gjessing. Ça pourrait être dangereux pour nous tous.

— C'est mon homme, protestait Mandt. Il a de la valeur pour moi.

— Tu auras bien sûr une compensation et on te trouvera un remplaçant. Mais Einar est tout de même prêt à éliminer un facteur de risque pour nous. Ça va… »

La voix était coupée et cédait la place à un bruissement, comme si le reste de la conversation avait été effacé. Il n'était pas difficile de comprendre de quoi il retournait, mais ce n'était pas non plus une preuve décisive. La conversation pouvait s'interpréter de différentes façons et le contenu pouvait être tourné et retourné.

Wisting laissa la bande courir. Le silence de l'enregistrement changea de nature. Il entendait des voix lointaines, mais qui devenaient plus fortes à mesure qu'elles approchaient de la pièce où se trouvait le micro.

« Tu viens ici maintenant ? » Frank Mandt était clairement agacé.

« Je voulais juste te dire que le problème est réglé », répondait Einar Gjessing. Suivait un bruit de métal posé sur une table.

« Merde ! s'exclamait Mandt. Tu l'as apporté ici ?

— Ben, il est à toi.

— On ne fait pas plus chaud comme arme en ce moment !

— J'ai éliminé le problème, à toi de te débarrasser de ça. »

Suivait le raclement d'un objet sur la table à laquelle étaient assis les deux hommes.

« Je ne veux rien savoir de plus sur cette histoire, prévenait Mandt.

— Mais il y a un truc qu'il faut que tu saches. J'ai été obligé de mettre son taxi dans la grange.

— Ma grange ?

— Tu ne t'en sers pas. Je le déplacerai plus tard, mais plus on mettra de temps à le retrouver, mieux ce sera.

— Et le corps ?

— Il n'est pas là. Détends-toi.

— Quelqu'un va le trouver ?

— Pas tout de suite.

— Comment ça ?

— Peut-être au printemps quand on épandra le fumier sur les terres », expliquait Gjessing sans entrer dans les détails.

Mandt avait une voix exaspérée. « Quoi qu'il en soit, tu n'aurais pas dû venir ici. Pas maintenant. »

Des pieds de chaise raclaient le sol.

« Je pensais que tu voudrais le savoir.

— Je veux en savoir le moins possible. »

Les voix s'éloignaient.

« Dis à PG que dorénavant il faudra que quelqu'un vienne le chercher. »

Le ton exaspéré continuait jusqu'à ce que les voix disparaissent et, après quelques instants, l'enregistrement s'arrêtait.

La fumée de la cigarette de Klaus Wahl s'éleva de sa main, passa devant son visage et lui laissa une mine grise.

« Je pensais que vous voudriez entendre ça. »

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