Le disparu de Larvik
Chapitre 8
8
Line reposa son verre vide.
Maja s'agitait. Elle ne voulait pas rester dans sa poussette, mais ne restait pas non plus tranquille sur les genoux de sa mère. Se tortillant comme une anguille, elle se mit à geindre.
« Elle est fatiguée, expliqua Sofie. Je vais rentrer à la maison pour qu'elle puisse dormir un peu. Tu veux venir ? »
Line guetta dans la direction où son père et Nils Hammer étaient partis, mais ils ne semblaient pas revenir à leur voiture. Elle se demandait ce qui s'était passé, elle interrogerait son père ce soir quand il passerait chez elle.
« Avec joie », répondit-elle.
Sofie installa Maja dans sa poussette et manœuvra entre les chaises et les tables.
Le trajet ne prit que cinq minutes. La maison Mandt se trouvait à côté du parc dit de la Pompe, parce qu'il y avait entre les grands bouleaux une vieille pompe. Autrefois, les gens venaient y chercher de l'eau, y laver leurs vêtements en écoutant les derniers ragots. Là, un photographe était en train d'y immortaliser un jeune couple.
L'entrée principale était à l'arrière de la maison. Sofie ouvrit la porte puis sortit Maja de la poussette. Line leur emboîta le pas. Il régnait une odeur de savon noir et le plancher blanc reluisait. Des cartons s'alignaient contre les murs.
« J'ai encore beaucoup de rangement à faire », prévint Sofie en enlevant ses chaussures. Elle guida Line vers le salon et ouvrit les portes de la véranda qui donnait sur le parc. « Je reviens tout de suite, dit-elle avant de disparaître dans la cuisine avec sa fille dans les bras. Fais comme chez toi. »
Line resta debout à regarder autour d'elle, piquée d'une pointe d'envie. Cette maison était plus vaste, plus lumineuse, plus spacieuse que la sienne. C'était haut de plafond et les grosses poutres contribuaient à la majesté des lieux. En revanche, les meubles bohèmes que Sofie avait rapportés d'Oslo ne parvenaient pas à remplir l'espace et ne s'y intégraient pas vraiment.
Sofie reparut à la porte de la cuisine. Maja buvait son biberon.
« Comme c'est joli, ici, déclara Line en promenant son regard encore une fois dans le grand salon.
— Monte avec nous, proposa Sofie. Comme ça tu pourras voir le premier étage. Je vais coucher Maja. »
L'escalier était usé, plusieurs marches grincèrent sous leurs pas. En haut, il faisait plus chaud et l'air était plus renfermé. Sofie entra dans la première chambre sur la gauche, ouvrit une fenêtre et coucha sa fille dans un lit à barreaux contre le mur. La petite gigota un peu avant de s'adonner complètement au biberon de lait que sa mère lui avait réchauffé.
Après avoir refermé la porte sans bruit, Sofie fit visiter les lieux à Line. La plupart des chambres étaient vides, mais elles étaient de bonne taille, avec un plancher en pin à lattes larges, un papier peint aux couleurs passées et des fenêtres à petits carreaux et rebords profonds.
« Des artisans vont venir jeter un œil la semaine prochaine, expliqua Sofie. Je voudrais juste repeindre les plafonds et retapisser les murs, à part ça, il n'y a pas grand-chose à refaire. »
Line désigna une porte entrouverte.
« Et puis il faut que je rénove la salle de bains », ajouta Sofie en l'ouvrant.
Des toilettes dont la lunette était noire, un lavabo fissuré avec des taches de rouille autour de la bonde, là où le robinet gouttait, et une gigantesque baignoire ancienne. La pièce était sans fenêtres et l'humidité avait décollé le papier peint fleuri.
« Il y a du boulot, commenta Line.
— J'ai aussi hérité d'argent, répondit Sofie en souriant. De toute façon, ce n'est pas urgent. Il y a une salle de bains presque neuve au sous-sol.
— Il y a aussi un sous-sol ? »
Sofie acquiesça et se dirigea vers l'escalier.
« Grand et vide, expliqua-t-elle. À part un coffre-fort que je ne peux pas sortir.
— Pourquoi ? »
Sofie baissa le ton en passant devant la chambre d'enfant.
« Il est trop gros, dit-elle tout bas. On dirait presque qu'il a été mis dans la cave avant la construction de la maison.
— Mais pourquoi veux-tu le sortir ? » Line la suivit dans l'escalier. « C'est pratique, un coffre.
— Je n'ai pas la clef et il est verrouillé.
— Verrouillé ? Ça veut dire que tu ne sais pas ce qu'il y a dedans ? »
Au pied de l'escalier, Sofie se tourna vers elle.
« Aucune idée. Viens, tu vas voir ! »
Elle se dirigea vers la porte du sous-sol, l'ouvrit et alluma la lumière. Le soudain courant d'air souleva légèrement quelques papiers sur une commode du vestibule.
Line descendit la première. Il régnait un peu de cette odeur brute indéfinissable qu'il y avait dans sa propre cave et qui s'apparentait à l'odeur de vêtements mouillés restés trop longtemps dans la machine.
Elle passa une tête dans certaines des pièces de part et d'autre du couloir, et le froid qui restait accroché dans les murs la fit frissonner.
Dans la pièce du fond, le soleil tombait à l'oblique par un soupirail. Line se mit là où la lumière arrivait sur le sol en béton grossier et posa la main sur son ventre.
Le coffre était vraiment gros. Il avait dû passer la porte de justesse, sans parler de l'escalier.
Elle avança et repoussa le cache-serrure.
« Tu l'as cherchée ? » Elle balaya la pièce du regard.
Sofie secoua la tête.
« Moi, non, mais j'ai fait vider la maison et les gens qui l'ont fait n'ont rien trouvé.
— Elle doit bien être quelque part. » Line lança encore un regard à la ronde.
Une conduite d'eau courait le long du mur. Se hissant sur la pointe des pieds, elle passa la main le long de la conduite sans rien trouver. Il y avait une grille d'aération, mais trop haut pour qu'elle puisse regarder. Elle glissa ses mains dedans. Poussière et moutons. Line se moqua d'elle-même en s'excusant de son sans-gêne.
« C'est juste que ça éveille fortement ma curiosité. Que crois-tu qu'il puisse y avoir dans ce coffre ? »
Sofie garda le silence un instant avant de répondre.
« Il est sûrement vide.
— Tu pourrais faire venir quelqu'un pour le percer ou un truc dans ce genre. Ce ne serait sûrement pas un problème pour un serrurier. J'en connais un qui fait ça.
— Si jamais il y a quelque chose à l'intérieur, je ne sais pas si j'ai vraiment envie de savoir quoi, rétorqua Sofie en repartant vers la porte. Ce n'est sûrement pas quelque chose de bien. Le Vieux a emmené ce secret dans la mort, qu'il y reste.
— Comment est-il mort, d'ailleurs ? demanda Line en la suivant hors de la pièce.
— Il est tombé. » Sofie s'arrêta devant une tache sombre sur le béton. « Dans l'escalier, là. Il n'a été découvert que quelques jours plus tard. »
Line observa l'escalier raide.
« Tu trouves ça bizarre ? Que je veuille habiter ici ? »
Line secoua la tête.
« Un homme est mort dans ma maison aussi. Deux, même », rectifia-t-elle en pensant au père de Viggo Hansen qui s'était pendu dans sa cave près de cinquante ans auparavant.
Sofie rit. Un rire d'abord bref et hésitant, qui s'amplifia et s'égaya quand Line se joignit à elle.
« Je n'ai pas tellement songé au fait qu'il était mort ici, expliqua Sofie dans l'escalier. J'ai plutôt réfléchi à tout le mal qu'il avait fait de son vivant. »
Line la suivit en sentant qu'elle avait envie d'en savoir plus. Il y avait une histoire là-dessous.
Elle s'était mise en disponibilité de son poste de journaliste à VG, mais n'avait en réalité aucune intention d'y retourner. Elle espérait employer son congé pour terminer un manuscrit commencé quelques années plus tôt et, à terme, vivre de sa plume d'auteure-journaliste free-lance. Ce qu'elle aimait particulièrement dans ce métier, c'était la possibilité d'écrire une bonne histoire. Là, elle en entrevoyait une, mais attendit pour poser d'autres questions.
Sofie faisait tinter des verres dans la cuisine alors que Line attendait dans le salon. Une grande bibliothèque avait trouvé sa place, mais la plupart des livres étaient encore dans des cartons, classés par ordre alphabétique. Les écrivains de A à E étaient sur les rayonnages, les autres attendaient leur tour par terre.
« Allons dehors », proposa Sofie, qui arrivait avec un pichet et deux verres. Line la suivit et elles s'installèrent derrière la maison, dans un petit coin ombragé à l'abri du bruit et des regards.
Les fleurs rouges d'un rosier grimpant se déployaient sur la façade.
Sofie leur servit du thé glacé.
« Qu'est-ce que ton grand-père avait fait de mal ? demanda Line en buvant une gorgée de thé pour détourner l'attention et arrondir un peu les angles de cette question directe.
— Tu as entendu parler de lui, non ? » Sofie s'adossa à son fauteuil de jardin.
Line acquiesça :
« Il vendait de l'alcool. De l'alcool de contrebande.
— Il a fait plus que ça. » Sofie devint grave. « Il a tué ma mère. »
La phrase resta en suspens. Line se figea dans son geste, le verre levé, et ne put se résoudre à l'interroger.
Sofie toussota avant de poursuivre : « Si j'ai déménagé quand j'étais petite, c'est parce que ma mère était allée en prison. Elle a dû purger une peine pour un délit que lui avait commis. »
Line reposa son verre. Elle avait le sentiment qu'elles étaient devenues proches dans le bref laps de temps écoulé depuis leurs retrouvailles.
« Là, il faut que tu me racontes. »
Sofie croisa les bras sur sa poitrine en braquant son regard sur le sol, comme si elle ne savait pas par où commencer. Line comprit que c'était un sujet qu'elle évitait, mais elle savait aussi que quand on se tait depuis longtemps, le besoin de parler peut être grand.
« On l'appelait le roi de la contrebande, commença Sofie en la regardant avec une soudaine colère dans le regard. Comme s'il pouvait y avoir de la noblesse ou de l'honneur dans ces activités ! »
Elle secoua la tête, l'air accablée, avant de reprendre :
« Il a démarré son activité dans les années 1960. Il était docker, ce qui lui donnait l'occasion d'acheter quelques bouteilles bon marché à des équipages en provenance de Rotterdam, Bremerhaven et autres ports européens. Il les revendait ensuite avec une bonne marge, mais tout de même moins cher qu'au Vinmonopol. Les quelques bouteilles se sont faites caisses et, à un moment donné, il s'est mis à opérer avec sa propre flotte. Il louait les services de capitaines de pêche qui traversaient le Skagerrak avec de gros chargements d'alcool et de cigarettes.
« Il venait de se marier à l'époque, donc l'argent était bienvenu. Maman est née en 1964. Ma grand-mère est morte peu après. Dans un sens, Maman est née et a grandi là-dedans.
« Au bout d'un certain temps, le Vieux s'est mis à faire venir l'alcool aussi par la route. Des camions en provenance d'usines en Espagne livraient à des entrepôts dans tout l'Østlandet.
— Il ne s'est jamais fait prendre ?
— Pas lui. Certains camions étaient arrêtés à la frontière. Il perdait un chargement de temps à autre, mais lui-même en réchappait toujours. Ensuite, il s'est lancé dans d'autres produits aussi. D'abord le haschich. Plus facile à passer que les bouteilles et les bidons d'alcool. Ça prenait moins de place et le rendement était plus élevé. »
Line avait entendu des rumeurs sur une grande partie de ce que racontait Sofie.
« Qu'est-il arrivé à ta mère ?
— Maman était seule avec moi. Mon père n'était qu'un nom. Je ne l'ai jamais rencontré et je ne sais pas où il habite. Je ne sais même pas comment Maman et lui se sont rencontrés. Elle n'a pas vécu assez longtemps pour me raconter. J'avais dix ans, enfin, presque onze, quand elle est morte. »
Sofie tendit le bras et ôta une rose du buisson qui fleurissait contre le mur.
« C'était un samedi vers la fin de l'été, poursuivit-elle en enlevant un pétale. On allait à la foire de Skien. On y allait tous les ans. Fête foraine et concerts d'artistes connus. »
Line fit un signe de tête. Elle y était elle-même allée des années plus tôt.
« On habitait dans un petit appartement juste là-bas, poursuivit Sofie, indiquant la direction d'un regard. Maman avait une vieille Opel. Elle avait beaucoup de problèmes avec, et ce jour-là, elle refusait carrément de démarrer. On est venues ici pour emprunter une des voitures du Vieux. Comme nous l'avions souvent fait. Il n'était pas chez lui, mais sa Volvo était garée devant. Maman est entrée dans la maison avec ses clefs, elle a trouvé celles de la voiture et lui a laissé un mot. »
Le dossier du siège de Sofie grinça quand elle changea de position. Ses cheveux foncés tombèrent dans ses yeux. Elle les chassa dans un sourire hésitant.
« Au niveau de Vallermyrene, à Porsgrunn, on s'est fait arrêter par la police. Je ne sais pas pourquoi. C'était peut-être une coïncidence, ou alors le Vieux était sous surveillance et sa voiture était sur une liste. Quoi qu'il en soit, la police est venue se mettre juste derrière nous et le gyrophare s'est allumé. Maman s'est rangée sur le bas-côté. Les policiers lui ont posé un tas de questions et ils ont commencé à fouiller la voiture. Il y avait trois kilos de haschich et un kilo d'amphétamines sous mon siège. »
Line resta bouche bée :
« Mais elle ne pouvait pas savoir !
— Elle a écopé d'une peine de cinq ans de prison. La présence d'un enfant dans la voiture était un facteur aggravant, tout comme son refus de coopérer avec la police.
— Mais elle n'a pas dit la vérité ? Qu'elle avait juste emprunté la voiture ?
— Si, mais le Vieux a nié tout rapport avec l'affaire. Il a sacrifié sa fille pour sauver sa peau.
— Et le mot qu'elle lui avait laissé ? insista Line. Ça devait bien pouvoir prouver ce qu'elle disait.
— La police ne l'a jamais trouvé. Le Vieux avait dû le brûler ou le déchirer en petits morceaux et le balancer aux toilettes.
— Donc il est juste resté à regarder ta mère se faire condamner alors qu'elle était innocente ?
— Il avait engagé des avocats hors de prix qui étaient censés l'aider, mais ça devait surtout être pour savoir ce qui était écrit dans le dossier et ce que la police avait sur lui. Pour lui, elle n'était qu'un pion qu'on pouvait sacrifier. Il a sans doute plus souffert de perdre la drogue que de voir le sort réservé à sa fille. »
Line posa une main protectrice sur son ventre.
« Il l'a tuée, tu disais ?
— Maman n'a pas tenu plus d'un an en prison. Une nuit, elle a cassé un verre et s'est tranché les veines. Je ne lui avais rendu visite qu'une seule fois. Une expérience épouvantable. Franchir les murs épais de la prison était déjà une épreuve en soi, mais le pire, c'était de ressortir en la laissant à l'intérieur. »
La rose n'avait plus de pétales. Sofie se rapprocha et les posa en petit tas sur la table.
« Et toi, qu'es-tu devenue quand ta mère a été incarcérée ? s'enquit Line.
— Les premiers jours, j'habitais ici, chez le Vieux. Il était question que j'y reste. Je trouvais ça bien. Je connaissais tous les gamins du quartier, j'étais près de l'école, mais il ne voulait pas de moi ici. D'après lui, ça faisait trop. Alors il m'a envoyée en famille d'accueil. J'en ai eu trois. D'abord à Arendal, puis Hamar et pour finir Oslo. »
Une guêpe se posa sur le bord du pichet en verre. Line la chassa.
« Elle m'a écrit une longue lettre d'adieu, que je n'ai pu lire qu'à l'âge adulte. Il était écrit sur l'enveloppe de me la donner quand j'aurais dix-huit ans. Elle me parlait de ce qui s'était passé, de la trahison de son père, de son sentiment de m'abandonner. Elle me priait aussi de couper complètement les ponts avec lui. »
Elle balaya les pétales de la table d'un geste vif avant de reprendre : « Donc je me sens un peu mal de récupérer cette grande maison. Ça me lie à lui.
— Il ne faut pas voir les choses comme ça », protesta Line.
Sofie but une gorgée de thé glacé.
« Et toi, quel genre de relations as-tu avec ta mère ? s'enquit-elle.
— Elle est morte, elle aussi, répondit Line.
— Désolée.
— Non, ne t'inquiète pas. C'était il y a six ans cet été. Un accident de voiture en Afrique. Elle travaillait pour un programme d'éducation pour les réfugiés. La voiture dans laquelle elle était est tombée d'une falaise. Ils sont tous morts.
— Elle te manque ?
— Surtout en ce moment. » Line caressa son ventre. « Elle était toujours de bon conseil. Je me prends encore à me dire que je vais l'appeler quand j'ai un truc à raconter.
— Je sais. » Sofie sourit et fit un signe de tête vers le premier étage, où dormait sa fille. « Ça fait mal de penser qu'elle n'aura pas pu rencontrer sa petite-fille et que Maja n'aura pas pu connaître sa grand-mère. En plus, c'est à peine si j'ai des photos. »
Elles restèrent quelque temps sans rien dire. Le soleil avait bougé, et elles n'étaient plus à l'ombre.
« Papa aussi a un coffre dans sa cave, dit Line au bout d'un moment. Un coffre-fort ignifugé. Il s'en sert pour garder des vieilles photos et des négatifs. Des photos de Maman. »
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