Le disparu de Larvik
Chapitre 51
51
La lumière extérieure filtrait par les stores et jetait des ombres au bord de la table de conférence. Wisting et Christine Thiis progressaient dans les classeurs. Le silence n'était interrompu que par les pages tournées par l'un ou l'autre.
Les papiers étaient bien lisses et rigides, comme si personne ne les avait regardés, ou ne s'était intéressé aux renseignements recueillis.
Du coin de l'œil, Wisting put voir que Christine Thiis prenait des notes et posait son stylo contre sa lèvre inférieure.
« Tu as quelque chose ? s'enquit-il.
— Une information d'un employé du McDo de Markens gate. Il était au collège avec Dan Roger Brodin. Dans la même classe jusqu'à ce que Brodin déménage.
— Ah ?
— Il travaillait le matin du 31 décembre et il se souvient que Brodin est passé acheter un menu burger. Il s'en souvient parce que Brodin a d'abord voulu payer avec un billet de mille, mais il n'y avait pas assez de liquide dans les caisses pour lui rendre la monnaie. » Elle consulta ses notes. « Il y avait plusieurs billets de mille dans la liasse qu'il a remise dans sa poche de pantalon. »
Wisting s'adossa à sa chaise.
« Ça paraît invraisemblable, remarqua-t-il.
— En tout cas ça ne cadre pas avec le fait qu'il braque une femme quelques heures plus tard. L'homme du McDo a peut-être confondu avec un autre jour ?
— Comment s'appelle-t-il ?
— Mathias Gaukestad. »
Wisting se leva pour chercher le classeur des documents officiels de l'affaire. Il n'avait pas souvenir d'avoir vu ce nom et ne le trouva pas dans la liste des témoins.
« Il n'a pas été interrogé, conclut-il.
— N'aurait-il pas dû l'être ? »
Wisting ne répondit pas. Il chercha un autre document, le rapport standardisé sur l'arrestation proprement dite. Heure, lieu, vêtements, objets que Dan Roger Brodin avait sur lui et qui avaient été saisis. Un détail avait échappé à son radar la dernière fois qu'il avait consulté le document.
« Il avait un total de six cent quarante-trois couronnes sur lui quand il a été interpellé. Ça cloche quelque part, là.
— Où est passé le reste de l'argent ?
— Non seulement ça, mais toute l'affaire repose sur l'hypothèse d'un braquage qui aurait mal tourné.
— Il a été condamné pour vol à la tire et braquage au couteau par le passé, rappela Christine Thiis.
— C'étaient des situations où il recherchait désespérément de l'argent et en avait besoin rapidement pour rembourser des dettes auprès de gens qui menaçaient de le tuer. Pas le soir du Nouvel An. Et six cent quarante-trois couronnes, ça suffisait pour sa dose du jour et celle du lendemain. » Wisting pointa l'index sur le classeur ouvert devant elle. « Et puis il avait plus d'argent plus tôt dans la journée.
— Alors pourquoi n'a-t-on pas assuré le suivi de cette information ? »
Wisting referma le dossier.
« Parce que ça ne cadrait pas avec leur hypothèse. »
Christine Thiis resta à le regarder.
« Tu en as une autre ?
— Ton témoin pourrait se tromper, proposa Wisting.
— Qu'est-ce qu'on fait ? »
Il détacha un post-it, se pencha et le colla sur le formulaire devant elle.
« On continue », répondit-il en retournant au classeur des enquêtes dans le milieu de la drogue.
Cinq minutes plus tard, il trouva un élément qui suggérait que le témoin du McDo ne s'était pas trompé. Une fille du même âge que Dan Roger Brodin disait, comme les autres, qu'elle ne l'avait jamais vu avec une arme et à la question de savoir quand elle l'avait vu la dernière fois, elle répondait que c'était le 29 décembre, au centre commercial de Vågsbygd, ils étaient allés au Kafé Seblis, à l'étage. Une phrase précisait qu'il l'avait invitée.
Wisting rapporta les informations à Christine Thiis.
« On dirait qu'il avait de l'argent », commenta-t-il en arrachant un nouveau post-it. Il le colla et continua de regarder ses documents. Une autre fille du milieu confirmait. Elle s'appelait Leni Dyste. Ses réponses avaient été consignées dans un style télégraphique. Wisting les lut à haute voix : « Connaît Danny depuis des années. Jamais vu / entendu parler d'armes. Vu la dernière fois le 30 décembre, devant la bibliothèque. Il avait beaucoup d'argent d'un “boulot”. Il allait en avoir encore. »
« Quel genre de boulot ? »
Wisting haussa les épaules.
« Il n'y a rien d'autre, répondit-il en cherchant Leni Dyste dans la liste des témoins. Elle non plus n'a pas été interrogée formellement. »
Ivar Horne entra dans la pièce avec sa tasse vide.
« Trouvé des renseignements intéressants ? » s'enquit-il en se dirigeant vers la cafetière.
Wisting se fendit d'un « moui » évasif. Ce qu'ils avaient trouvé jusqu'à présent était maigre et sans pertinence directe dans leur affaire.
« Je doute que vos recherches soient très concluantes, observa Horne en remplissant sa tasse. C'est un dossier solide. » Il s'appuya contre le plan de travail et regarda fixement les cartons sur la table. « L'ironie, c'est que le témoin principal n'aurait pas dû être là, poursuivit-il.
— Comment ça ? demanda Christine Thiis.
— Einar Gjessing. Celui qui a couru après le tueur. Il aurait dû être en détention. »
Wisting recula sur sa chaise en plissant le front. Il voulait en savoir plus.
« La brigade financière a travaillé sur lui pendant près d'un an, poursuivit Horne. C'était une grosse affaire. Il était mis en examen pour détournement de fonds et fraude fiscale, mais le gros de l'accusation est tombé.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
— C'était un de ces créateurs de start-up, là. Je n'y connais rien, mais il a fondé une société qui faisait du microcrédit. Une espèce de société de crédit sur Internet. Ça s'appelle le P2P, person to person. L'idée était qu'il opérait en tant que courtier de prêt entre personnes privées. Au lieu de mettre son argent dans une banque normale, on le rendait disponible sur son site Internet pour des gens qui ne pouvaient peut-être pas obtenir d'emprunt ordinaire. Intérêts élevés et coûts cachés pour celui qui avait besoin de l'argent et gros risque pour celui qui le prêtait. Le seul qui s'enrichissait devait être Gjessing lui-même. »
Wisting acquiesça. Il avait lu des articles sur ces nouveaux acteurs de l'économie qui proposaient des prêts à la consommation rapides et sans sécurité.
« C'est l'Inspection des finances qui a porté plainte parce qu'il exerçait sans agrément d'établissement de crédit, poursuivit Horne. Il a été mis en examen pour fraude fiscale, comptes irréguliers, escroquerie, blanchiment d'argent et d'autres trucs financiers. Du relativement lourd, qui l'exposait à une peine conséquente.
— Escroquerie et blanchiment d'argent ? » répéta Wisting pour l'encourager à approfondir.
Ivar Horne but une autre gorgée de café.
« Oui, ou plutôt complicité de blanchiment d'argent, précisa-t-il. L'argent qui a atterri dans son capital de départ ne provenait pas toujours d'activités légales.
— Donc votre témoin principal a été condamné pour escroquerie ? »
Ivar Horne fit un pas en avant en agitant sa tasse au-dessus de la table de conférence.
« Non, justement, c'est ça le truc. » Il sourit en toussotant. « Il n'a jamais été condamné. La plupart des chefs d'accusation ont été abandonnés.
— Que s'est-il passé ?
— Ce qui s'est passé, c'est Harald Ryttingen.
— Ryttingen ? »
Le sourire d'Ivar Horne s'élargit encore plus.
« Vous le connaissez. » Il passa sa tasse dans son autre main. « Vous lui avez parlé en tout cas. Il n'aime pas perdre. Il n'aime pas aller au tribunal sans être complètement sûr de son affaire. L'affaire de P2P était compliquée, avec de nombreux témoins récalcitrants, surtout pour ce qui concernait le blanchiment d'argent. Avec l'équipe, on avait beaucoup investi sur ce dossier, mais, l'issue du procès restant incertaine, ils ont passé un marché. Einar Gjessing a reconnu des faits mineurs et écopé d'une peine bien moins lourde que celle qu'il aurait eue s'il avait été jugé pour tout. En même temps, nous avons épargné des mois de travail à la justice.
— Pour quoi a-t-il été condamné ? s'enquit Christine Thiis.
— Pour une histoire d'infraction à quelques décrets fiscaux et à l'obligation d'agrément de l'Inspection des finances pour offrir et promouvoir des services financiers. Il a écopé de six mois. La moitié avec sursis. Il avait purgé sa peine avant Noël. »
Une sirène de police se fit entendre. Ivar Horne regarda par la fenêtre.
« Dans la maison, beaucoup de gens ont trouvé ça critiquable, reprit-il en se tournant vers eux, mais le principal était sans doute de pouvoir démanteler la société d'Einar Gjessing. » Il sourit encore. « L'ironie, c'est que si Ryttingen avait fait son travail à ce moment-là, il n'aurait pas eu de témoins maintenant.
— Il y en a trois, lui rappela Christine Thiis.
— Oui, mais Gjessing était le seul qui soit sobre et c'est lui qui a le mieux vu le coupable. Brodin est passé juste devant lui en s'enfuyant. »
Gardant pour lui un commentaire sur le professionnalisme du directeur de la brigade qui les accueillait, Wisting changea de sujet.
« Savez-vous comment nous pourrions trouver Leni Dyste ?
— Ça, vous ne pouvez pas, répondit rapidement Horne. Elle est morte. Elle a fait une overdose en mai. Pourquoi ? »
Wisting l'informa de la conversation qu'un enquêteur avait eue avec elle le lendemain du meurtre.
« Je ne savais pas, admit Horne avant de lire le formulaire d'enquête.
— Pourquoi aurait-il voulu braquer quelqu'un alors qu'il venait de faire un travail bien payé et qu'il allait recevoir encore de l'argent ? demanda Christine Thiis. Et où est passé cet argent ?
— L'argent ne dure pas longtemps dans un milieu pareil, mais dans ce cas précis, il y a une explication logique.
— Laquelle ? »
Horne se dirigeait vers la porte.
« Il s'en est servi pour s'acheter un revolver », fit-il en souriant avant de quitter la pièce.
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