Le disparu de Larvik
Chapitre 5
5
Il fallut trois heures à Hammer pour mettre la main sur un chauffeur qui pensait avoir eu Aron Heisel dans son taxi. Les deux premiers auxquels il s'était adressé n'avaient souvenir ni du passager ni de la course, mais le troisième reconnut Aron Heisel sur la photo. Il l'avait conduit deux soirs de suite. Les deux fois, il l'avait déposé à Huken.
Le trajet en voiture depuis le commissariat prit dix minutes. Pour Wisting, Huken n'avait jamais été qu'un nom sur la carte, au bord de la départementale qui traversait les terres en direction de Helgeroa.
Lorsqu'ils approchèrent, Hammer ralentit et Wisting se pencha en avant pour observer les environs. La route était bordée de champs de pommes de terre. Ils arrivèrent d'abord à une maison de construction récente, au milieu de ce qui semblait être d'anciens bâtiments de ferme. Des enfants sautaient sur un trampoline entre les arbres, deux garçons plus âgés bricolaient une mobylette. Près de la route s'élevait un vieil atelier ou un garage à camions ; plus loin, derrière, quelques dépendances peintes en rouge, mais pas de grange.
« Continue. »
Ils passèrent devant un enclos où pâturaient quelques chevaux. Un homme sur une échelle peignait la façade de l'écurie. Il y avait dans la cour un tracteur équipé d'une fendeuse à bois et une pile de bûches à côté. Le soleil se reflétait sur les quelques vitres qui subsistaient d'une vieille pépinière. Un panneau signalait que l'ancienne cahute à lait au bord de la route faisait office d'arrêt de bus.
« Ici, annonça Hammer en pointant son index. Il l'a déposé ici. »
Derrière une clôture en pierre, un petit chemin presque recouvert par la végétation menait dans la forêt.
Wisting tourna. Telle une nuée d'insectes, des oiseaux s'envolèrent d'un arbre au feuillage dense. La voiture cahota lentement entre trous et touffes d'herbe. À gauche, le chemin était bordé d'un large fossé rempli d'eau stagnante. Il était recouvert d'algues vert acidulé. On ne voyait le noir de l'eau qu'ici et là.
La forêt se densifia autour d'eux avant de s'ouvrir de nouveau. Le chemin s'arrêtait à une petite ferme désaffectée. Avec, juste à la lisière des bois, une grange bonne à démolir. La moitié des tuiles du toit manquaient, le bâtiment évoquait un cadavre que des vautours auraient nettoyé de sa chair.
Wisting roula jusqu'à la maison et coupa le contact. Entre la maison et la grange s'élevaient deux dépendances au toit de tôle. Elles étaient entourées d'églantiers et de digitales pourpres.
Wisting sortit de la voiture et referma sa portière. Hammer laissa la sienne ouverte. On n'entendait que le bourdonnement estival des insectes au-dessus des herbes hautes.
La maison de maître autrefois blanche était désormais grise et délabrée. Les gouttières s'étaient décrochées et écroulées en tas aux coins du bâtiment. Il n'y avait pas de rideaux et un panneau en bois remplaçait une vitre cassée.
Wisting frappa à la porte. Sans attendre de réponse, il alla à la fenêtre la plus proche, mit ses mains contre le carreau et regarda à l'intérieur. Une cuisine bleue. Des assiettes, des tasses et des verres empilés dans l'évier. Des sacs en plastique, des bouteilles vides et des cartons à pizza sur le plan de travail. Il entrevit un chemin de fourmis qui allait d'un carton à pizza à l'encadrement de la fenêtre. Un journal était ouvert sur la table, à côté d'une tasse de café.
« Personne ? demanda Hammer derrière lui.
— Non, mais la maison est habitée. » Wisting toqua au carreau et appela avant de retourner à la porte et d'appuyer sur la poignée. « C'est fermé à clef, constata-t-il avant de se tourner vers la grange au toit affaissé. Voyons si on peut plutôt entrer par là-bas. »
Ils marchèrent dans les herbes hautes jusqu'à la double porte au milieu. Elle était maintenue fermée par un bout de planche qui partait en biais du sol. Hammer la poussa avec son pied. Les vantaux bougèrent de quelques centimètres, mais ils étaient retenus par une barre à l'intérieur.
Une autre porte un peu plus loin était verrouillée aussi. Il y avait des fenêtres à petits carreaux de part et d'autre. Le mastic desséché était largement effrité, mais les carreaux tenaient grâce aux petits clous de vitrier.
« On ne peut pas repartir sans avoir vérifié », conclut Hammer en triturant le cadre de la fenêtre.
Wisting acquiesça d'un signe de tête et resta sans bouger ni parler alors que Hammer retournait chercher une raclette à givre dans la voiture. Il la passa derrière les clous et les écarta. Bientôt il put retirer un carreau, glisser sa main à l'intérieur et ouvrir.
Wisting maintint la fenêtre ouverte pendant que Hammer se glissait à l'intérieur. Un juron, un raclement sur le mur, une chute. Puis Hammer tira la barre et poussa la double porte. Wisting l'ouvrit en grand et apprécia l'espace. L'odeur de paille sèche leur venait par bouffées. Des rais de lumière filtraient par des jours dans le bois des murs. Au bout de quelques secondes, leurs yeux s'accoutumèrent à la pénombre hachurée et la pièce prit forme. Deux portes dans la largeur de la pièce, à gauche une remorque-fourgon à double essieu. Derrière, des balles de foin et une palette de bidons blancs en plastique. Aux murs des fourches, des pelles, des râteaux, une faux et d'autres instruments. Dans l'autre coin, divers outils pour tracteur balancés avec de vieux pots à lait.
Un véhicule était garé au milieu. Il était recouvert d'une bâche grise qui ne descendait pas tout à fait jusqu'au sol.
Wisting s'avança. La poussière fine soulevée par ses pas lui chatouilla le nez.
Hammer saisit la bâche et la tira. C'était une Volvo V60 avec un lumineux de taxi sur le toit. Licence numéro Z-1086. La voiture de Jens Hummel.
Wisting se pencha vers le pare-brise et regarda sans rien toucher.
Le véhicule était vide.
Son regard erra dans l'habitacle. Clef dans le contact. Bouteille de Coca à moitié vide dans la colonne centrale. Une paire de gants en cuir sur le siège passager et un sandwich entamé moisi dans du plastique.
Hammer ôta entièrement la bâche et passa derrière pour ouvrir le coffre.
« Vide, déclara-t-il avant de revenir vers Wisting. Complètement vide. »
Ils restèrent à deux mètres de distance, observèrent la voiture. Wisting sentit les picotements d'un pressentiment : l'affaire Hummel était en passe de se rouvrir. Il sortit son portable pour appeler Mortensen afin qu'il procède à un examen technique du véhicule et de la grange. Il fallait organiser une fouille. Jens Hummel n'étant pas dans le taxi, il était peu probable qu'il soit ailleurs dans la grange, mais la ferme serait le point de départ des recherches. Il fallait regarder dans les ruisseaux et les cours d'eau, dans les fossés, les gravières et les puits desséchés. Partout où on pouvait imaginer que soit caché un corps.
Son téléphone sonna avant qu'il ait pu passer son coup de fil. C'était Suzanne.
Il répondit d'un « Wisting, j'écoute » au ton si dissuasif qu'il en fut frappé lui-même.
« Il est ici, chuchota-t-elle dans le combiné. L'homme qui a dit que le taxi de Jens Hummel était dans une grange. Il est ici, au café. »
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