Le disparu de Larvik
Chapitre 77
77
Wisting attendait devant la salle d'audience. L'une des parties voulait probablement discuter une quelconque question pratique avant de continuer, une histoire d'horaires du lendemain ou d'ordre de passage des témoins restants.
Un nouveau message de Mortensen arriva. Goldheim était revenu à sa voiture avec deux sacs en plastique pleins à craquer et s'était mis au volant.
Derrière lui, il entendit des pas rapides. Harald Ryttingen arrivait au trot. Il passa devant lui sans le saluer et se glissa dans la salle. Aussitôt après, l'huissier sortit en appelant son nom. Wisting se présenta et le suivit à l'intérieur.
La salle était pleine de spectateurs et de journalistes. Ryttingen avait pris place comme assesseur à côté de l'avocat général. Il paraissait détendu et sûr de lui. L'avocate de la partie civile était un peu plus loin avec les parents d'Elise. À l'opposé se trouvaient l'avocat stagiaire Olav Müller et l'accusé, Dan Roger Brodin.
Le juge occupait une place haute et vénérable, à une table surélevée, il était dos au mur, flanqué de deux assesseurs. L'un était un homme obèse à l'air somnolent et indifférent. L'autre une jeune femme qui se tenait bien droite et avait les cheveux rassemblés en chignon.
Wisting se dirigeait vers la barre des témoins quand son téléphone se mit à sonner, ce qui déclencha quelques rires parmi les spectateurs. Il le sortit et refusa l'appel en voyant que c'était Line. Puis il le mit en mode muet et le posa sur une tablette avec son calepin.
Il resta debout à regarder respectueusement le juge en toge, qui avait une mine légèrement agacée, comme s'il s'impatientait et n'avait qu'une hâte : en finir.
« Veuillez décliner votre identité. »
Wisting indiqua son nom, sa date de naissance, son adresse et sa profession.
Devant lui, son téléphone se mit à vibrer. Le bruit fut capté par le micro et renvoyé dans la pièce. Un message s'afficha sur l'écran. Il jeta un bref coup d'œil dessus. « En route pour l'hôpital. Je crois que l'accouchement est lancé. »
Son cœur bondit, sa gorge se noua, sa bouche se vida de toute salive. Lui qui lui avait promis d'être là pour elle. Cela signifiait qu'elle avait trouvé quelqu'un pour la conduire, Sofie sans doute. Ou qu'elle était elle-même au volant. Ce serait bien elle.
Il pouvait encore arriver à temps.
Il voulut prendre son téléphone pour lui répondre. Au moins lui écrire qu'il avait reçu son message, mais fut interrompu dans son geste par le juge.
« Avez-vous plus important à faire que vous expliquer devant la cour ? »
Plusieurs membres de l'assistance rirent doucement, notamment Ryttingen. Wisting leva les yeux vers l'estrade du juge.
« Je suis désolé.
— Alors, essayons encore, fit le juge avec un signe de tête. Êtes-vous apparenté à l'accusé ou avez-vous un quelconque lien avec lui ? »
Wisting toussota.
« Non.
— Et avec la défunte et sa famille ?
— Non. »
Le juge poursuivit les formalités et expliqua à Wisting qu'il devait dire la pleine et entière vérité, sans rien dissimuler.
« Je le jure, répondit Wisting en lançant un regard vers Ryttingen, qui gardait un petit sourire aux lèvres.
— Vous pouvez vous rasseoir si vous le souhaitez », dit le juge.
Wisting s'assit. Il faisait chaud dans la salle et il regrettait de n'avoir pas ôté sa veste avant d'entrer.
L'avocat stagiaire Olav Müller commença l'interrogatoire. Après une brève introduction, il laissa Wisting dire qu'il dirigeait l'enquête sur le meurtre de Jens Hummel.
« Parlez-nous de l'arme du crime, le pria Müller à la barre.
— C'était un revolver Nagant 7,5 millimètres. Il faisait partie de la succession de Frank Mandt, qui habitait à Stavern et est mort le 10 janvier. » Il expliqua ensuite que Mandt avait été une figure marquante d'un réseau criminel.
« Comment la police a-t-elle obtenu l'arme ?
— Elle nous a été remise pour destruction le 24 juillet, après avoir été trouvée dans un coffre-fort qui était resté fermé depuis la mort de Mandt.
— Qu'en avez-vous fait ?
— Suivant la procédure habituelle, nous l'avons envoyé à la Kripos, qui a procédé à des examens balistiques.
— Qu'ont-ils révélé ?
— En résumé, que l'arme avait été utilisée pour priver de leurs jours Elise Kittelsen et Jens Hummel. »
L'avocat général toussota et se leva en s'adressant au juge.
« Par souci de clarté, monsieur le président, nous ne contestons pas qu'il s'agisse de la même arme. Il n'est donc pas nécessaire de passer du temps là-dessus à moins que la cour ne s'intéresse à des détails qui, à strictement parler, ne concernent pas notre affaire. »
Le juge fit un signe de tête satisfait.
« Nous prenons donc acte, fit-il avant de se tourner vers l'avocat de la défense. Concentrons-nous sur la présente affaire. »
Müller acquiesça et s'adressa de nouveau à Wisting.
« Que pensez-vous de cette affaire-ci ?
— Je pense que l'arme lie les deux affaires. »
Wisting approfondit son raisonnement : « En Norvège, le risque d'être victime d'un meurtre est faible. Statistiquement, on est plus exposé dans son environnement proche et il existe souvent un lien entre la victime et l'auteur des faits. Moins d'un meurtre sur dix se déroule en pleine rue. Il est donc difficile de concevoir que nous soyons en présence de deux affaires où deux tueurs inconnus de leur victime auraient utilisé la même arme pour tuer. En plus, les meurtres ont eu lieu à quelques jours seulement d'intervalle. »
Un coup d'œil dans la direction de Ryttingen lui indiqua que ce dernier était impatient de présenter des contre-arguments et des explications plausibles, mais les règles de procédure l'obligeaient à attendre.
Müller poursuivit :
« Dans le cadre de votre propre enquête, vous avez aussi examiné les documents de l'affaire contre mon client. Quelle est votre conclusion ? »
Wisting se pencha très légèrement vers le micro.
« Qu'il s'agit du même coupable. »
Sa déclaration suscita des réactions à la fois dans l'assistance et autour du juge. L'assesseur somnolent se redressa et rapprocha sa chaise de la table.
L'avocat de la défense attendit que les murmures se soient tus avant de demander avec une surprise affectée si Wisting ignorait que son client était en détention préventive au moment du meurtre de Jens Hummel.
« Je sais, confirma Wisting.
— Cela signifie-t-il que vous pensez que Dan Roger Brodin est innocent ? »
Wisting lança un regard vers les parents d'Elise Kittelsen. La mère avait les yeux baissés, mais le père croisa son regard. Il savait que sa réponse allait les choquer, mais il n'y avait pas d'autre moyen de le faire.
« Oui, répondit-il en relevant les yeux vers le juge. Je pense que ce n'est pas Dan Roger Brodin qui a tiré sur Elise Kittelsen et l'a tuée. »
La rumeur de la salle couvrit le halètement de la mère d'Elise Kittelsen. L'avocat général se leva et s'adressa au juge.
« Aujourd'hui, nous avons entendu trois témoins oculaires qui tous ont désigné l'accusé et fourni des explications concordantes, rappela-t-il. À moins que le témoin n'ait autre chose à présenter que des suppositions et des statistiques, je ne vois pas la nécessité pour la cour de consacrer du temps à des conjectures. »
Le juge acquiesça, mais semblait surtout intéressé par ce que Wisting avait à répondre à cela.
« Avez-vous plus que des conjectures ?
— Je me suis moi-même entretenu avec les témoins oculaires. »
Wisting expliqua que le signalement que deux d'entre eux avaient donné se fondait en réalité sur la description offerte par le troisième témoin et transmise sur la radio de la police.
« Il s'agit donc d'un signalement reposant sur le témoignage d'une tierce personne. Quand je leur ai parlé, les deux témoins ont admis qu'ils n'avaient pas à proprement parler reconnu Brodin comme étant l'auteur des faits, mais étaient partis du principe que c'était lui, puisque les agents l'avaient déjà menotté et installé dans un véhicule de police. »
Il chercha dans son calepin et renvoya aux propos de Terje Moseid : « Il n'y a qu'au cinéma que la police arrête la mauvaise personne. »
L'avocat général se levait de nouveau.
« Les trois témoins se sont expliqués directement devant la cour aujourd'hui. Je demande qu'il soit pris acte de leurs explications et non de l'interprétation que Wisting fait de leurs déclarations. »
Le juge fit un signe de tête, sans se prononcer sur le poids qu'il allait accorder à l'explication de Wisting.
Müller reprit son interrogatoire.
« Et les preuves matérielles ? Les avez-vous regardées de plus près ?
— La preuve centrale est la poudre sur la main droite de l'accusé, répondit Wisting. Je ne sais pas ce que l'accusé a expliqué à la cour, mais quand je lui ai parlé en prison, il y a trois jours, il m'a communiqué de nouvelles informations sur ses faits et gestes le soir du meurtre, et sur la raison pour laquelle il avait tenté de fuir la police. »
Müller sourit.
« La cour s'est vu expliquer qu'il avait couru parce qu'il était sous l'influence de drogues et avait donc enfreint les conditions de la libération conditionnelle.
— Il avait aussi une autre raison de courir, souligna Wisting. Une raison dont il ne voulait pas parler à la police. »
L'avocat lui fit signe de continuer d'un léger mouvement de tête.
« Entre Noël et le Nouvel An, il a volé tout un conteneur de feux d'artifice, d'une valeur de plus de cent mille couronnes. Il en a gardé une partie pour lui, pour les revendre et pour s'amuser. Quand il a croisé la police le soir du 31 décembre, il venait de faire sauter une poubelle devant un supermarché Kiwi du centre-ville. Il s'est enfui afin de ne pas se faire prendre pour déprédations et vol. Quand on l'a interpellé, ses mains étaient couvertes de poudre de feu d'artifice. »
L'avocat général protesta.
« N'aurions-nous pas dû entendre cela de la bouche de l'accusé lui-même ?
— Ce n'est pas l'accusé qui est à la barre des témoins, observa le juge, mais nous pouvons peut-être lui poser la question ? »
Dan Roger Brodin leva les yeux qu'il avait plongés sur la table.
« Est-ce exact ? » interrogea le juge.
Brodin cligna des yeux.
« Oui, ça s'est passé comme il dit, répondit-il en désignant Wisting du front. Ça s'est passé comme ça. »
Le téléphone de Wisting vibra de nouveau pendant que le juge posait quelques questions de vérification à Brodin. Il avait veillé à le mettre à bonne distance du micro. Cette fois, c'était un SMS attendu de Nils Hammer. Il n'était rien écrit d'autre que : « OK. »
Le message le ramena à Line, mais il s'efforça de ne pas y penser. Il n'avait pas encore délivré la partie la plus déterminante de son témoignage.
Harald Ryttingen prit la parole pour la première fois :
« Ceci est une pure fabrication, protesta-t-il. On tente d'adapter les faits. Pourquoi n'avons-nous pas entendu parler de ces feux d'artifice plus tôt ?
— Je suis allé à ce Kiwi le week-end dernier, enchaîna Wisting sans attendre que le juge lui donne la parole. Il se trouve que le supermarché a porté plainte le lendemain des déprédations et que l'incident a été filmé. »
Il sortit les photos imprimées de son bloc-notes.
« L'affaire même a été classée peu après, mais j'ai des copies des photos. Les images sont de mauvaise qualité et ne permettent pas de reconnaître le coupable, mais elles documentent qu'il y a effectivement eu une explosion de feux d'artifice dans la poubelle du Kiwi le soir en question. »
Ryttingen chuchota quelques mots au procureur, qui se leva de nouveau.
« Ceci est une nouvelle pièce qui n'a pas été versée aux débats.
— Je vais néanmoins l'accepter », répondit sans tarder le juge. Il tendit la main pour signifier à l'huissier de lui donner les photos.
« J'ai des copies pour les parties », précisa Wisting en tendant les feuilles.
Ryttingen s'affala sur sa chaise, tout rouge. La poudre était l'un des piliers de l'accusation et il savait bien que souvent, quand un pilier se brisait, le reste de l'édifice s'écroulait.
« Ça ne se fait pas », murmura-t-il.
Le juge lui lança un regard :
« Souhaitez-vous que votre remarque soit consignée dans le procès-verbal ? »
Ryttingen secoua la tête, mais une étincelle traversa son regard.
« Non, monsieur le juge, fit-il en se levant, mais si Wisting pense que ce n'est pas la bonne personne qui est sur le banc des accusés, il pourrait peut-être nous dire s'il a des soupçons concrets sur quelqu'un d'autre. »
Le juge hocha la tête.
« Avez-vous des suspects ? »
Harald Ryttingen se rassit, croisa les bras et se cala sur sa chaise.
« Oui, répondit Wisting en dirigeant sa main vers son téléphone. Je viens de recevoir un message m'indiquant que mes hommes ont arrêté et mis en examen un individu pour le meurtre de Jens Hummel. Nous pensons que c'est aussi lui qui a tué Elise Kittelsen. »
Derrière lui, le murmure de l'assistance s'éleva comme une vague. Le juge requit le calme d'un coup de marteau.
« Qui est-ce ?
— Nous avons mis en examen le témoin qui était à la barre avant moi, expliqua Wisting. Le témoin principal de l'accusation. Einar Gjessing. »
Sa réponse provoqua des exclamations dans la salle. Le juge laissa à l'assistance et à l'accusation le temps de digérer l'information avant de réclamer le silence. Le brouhaha se tut, mais Wisting entendait les doigts des journalistes pianoter sur les claviers.
« Cela, il va vous falloir l'expliquer plus précisément. »
Wisting se redressa.
« Comme je le disais tout à l'heure, j'ai examiné à la fois le dossier de l'affaire et la documentation de fond, et j'ai alors découvert un souterrain. »
Le juge avait pris son stylo et notait.
« Un souterrain ?
— En jargon policier, c'est un passage qui permet d'accéder à une affaire, une voie qui est passée inaperçue, ou que les directeurs de l'enquête ont refusé de voir. Une piste qu'on a choisi plus ou moins sciemment de ne pas suivre. Dans le cas présent, Dan Roger Brodin était désigné coupable quasiment avant que l'enquête commence et ça a rendu les enquêteurs aveugles aux autres possibilités. En même temps, c'était une situation très confortable. On est parti de l'arrestation et on a construit un récit qui ne correspondait pas à la réalité, mais qui permettait d'éviter de s'interroger sur l'implication de la police elle-même dans le meurtre d'Elise Kittelsen. »
Ryttingen chuchota à l'oreille de l'avocat général, lequel fit un signe de tête et demanda une pause au juge, qui refusa.
« Je voudrais finir d'entendre ce témoin. Je veux savoir en quoi la police pourrait avoir un rapport avec le meurtre. »
Un silence attentif se fit dans la salle.
« Elise Kittelsen était une source de la police, expliqua Wisting. Elle occupait une position centrale dans un réseau de trafic de drogue que la police essayait de démasquer depuis plusieurs années. Quand elle a été tuée, la police allait faire une percée. Elise savait quand et où allait se faire la prochaine livraison. Elle en savait trop et quelqu'un était au courant qu'elle vendait la mèche. »
L'avocat général essaya encore :
« Ces renseignements n'ont pas leur place dans un procès public. »
Olav Müller ne laissa pas au juge le temps de répondre :
« Ceci est une information absolument essentielle que la police détenait depuis le début, mais qu'elle nous a cachée, à mon client et moi. »
Le juge regarda Wisting avant de se tourner vers l'accusation.
« Est-ce exact ? » s'enquit-il.
Ryttingen avait le teint grisâtre, comme s'il avait soudain pris un coup de vieux.
« Ce n'est pas pertinent pour cette affaire », répondit-il sans reconnaître quoi que ce soit.
Le juge s'adressa de nouveau à Wisting :
« Comment êtes-vous tombé sur cette information ? Et quelle pertinence a-t-elle pour cette affaire ? »
Wisting saisit un verre qui était devant lui et le remplit d'eau.
« L'homme que nous avons arrêté, Einar Gjessing, est l'un des acteurs de ce réseau criminel. Tout comme le petit ami d'Elise Kittelsen, Julian Broch. C'est principalement par lui qu'elle obtenait les renseignements qu'elle donnait à la police. »
Il but et éclaircit sa gorge sèche. Il remarqua que la mère d'Elise attrapait la main de son mari.
« Quand les policiers ont ouvert leur enquête sur ce milieu, ils ont commencé comme on le fait traditionnellement : par les marges, et puis ils ont travaillé vers l'intérieur. On commence tout en bas d'une espèce de chaîne alimentaire, par un consommateur, et on lui fait dire qui lui a vendu la drogue. Par le vendeur, on trouve le fournisseur, et on remonte ainsi dans la hiérarchie. À la lisière, ils ont trouvé Elise Kittelsen. Des policiers de surveillance l'ont arrêtée un matin alors qu'elle se rendait du domicile de son petit ami à la fac. Elle avait sur elle deux grammes de haschich qu'elle avait promis de fournir à une copine, et un autre gramme dans son casier à l'université. Une broutille, mais pour elle, c'était comme si son avenir était ruiné. Une affaire de stupéfiants signerait la fin de sa carrière d'institutrice, jetterait la honte sur elle et ses parents. Les policiers lui ont offert une chance d'échapper à cette perspective. Ils lui ont proposé d'oublier toute l'affaire en échange d'informations. C'était bien sûr un dilemme pour elle, mais elle a choisi de trahir son petit ami et ses copains, pour s'épargner elle-même. »
Ryttingen n'avait pas renoncé à sa tentative de faire taire Wisting.
« Le témoin n'a aucune connaissance de première main des faits qu'il relate. Il n'était pas présent et il s'agit-là au mieux de pures supputations. »
Le juge se tourna vers lui et retrouva un peu de cette mine agacée qu'il avait eue quand Wisting était arrivé à la barre des témoins.
« Niez-vous qu'Elise Kittelsen opérait comme informatrice de la police ? »
Ryttingen secoua la tête.
« Non, mais ceci… »
Le juge l'interrompit.
« Continuez ! » dit-il en faisant signe à Wisting.
« Le contact d'Elise Kittelsen est actuellement en vacances à l'étranger, mais je l'ai eu au téléphone hier soir. Il m'a expliqué que la police faisait appel à Elise pour essayer de remonter au chef des opérations, qui a été surnommé Mister NiceGuy. L'opération progressant, Elise a commencé à s'inquiéter. Elle craignait que son petit ami n'ait compris ce qu'elle fabriquait. Son contact dans la police utilisait un téléphone anonyme, à savoir un téléphone avec abonnement qu'il avait pris dans les scellés du commissariat, mais Elise ne se sentait toujours pas en sécurité. La dernière fois que son contact lui a téléphoné, c'était quelques heures seulement avant qu'elle ne soit tuée : elle avait peur de ce qui pourrait arriver.
— Cette histoire de conversation téléphonique doit être inexacte, glissa Olav Müller en commençant à fouiller dans ses papiers. Nous avons les données du téléphone d'Elise Kittelsen. Il n'y a pas eu de tels appels le jour du meurtre.
— Ils ont été effacés sur ordre de la direction de l'enquête pour ne pas créer de confusion inutile dans l'affaire, expliqua Wisting. Pour que personne ne puisse ouvrir la porte du passage souterrain.
— Par qui ? interrogea Müller.
— Harald Ryttingen. »
Derrière Wisting, on entendit le déclencheur d'un appareil photo. Un photographe enfreignait l'interdiction pour prendre une photo de Ryttingen, qui s'était enfoncé dans sa chaise. D'autres l'imitèrent.
L'avocat général écarta légèrement sa chaise, comme pour se distancier de son voisin.
« Nous avons besoin de nous faire une image plus complète du scénario que vous envisagez pour le soir du Nouvel An », déclara le juge.
Wisting acquiesça.
« Il s'agit-là en partie d'hypothèses, mais Elise Kittelsen était devenue une véritable menace pour les protagonistes du trafic de drogue. Ils devaient se débarrasser d'elle. Julian Broch ne pouvait rien faire ; il était à l'origine de la fuite, et s'il arrivait quelque chose à Elise, les soupçons se porteraient aussitôt sur lui. Il fallait qu'il se construise un alibi. La mission a donc été confiée à Einar Gjessing, qui avait des dettes envers Mister NiceGuy. Il est attesté que ce dernier a perdu de l'argent quand Gjessing a fait faillite. »
Soudain, sur la table devant lui, son téléphone se remit à vibrer. C'était encore un message de Line. « Où es-tu ? »
Wisting dut faire un effort extrême pour rassembler ses pensées et poursuivre.
« Le meurtre d'Elise Kittelsen a aussi entraîné celui de Jens Hummel. Hummel officiait comme coursier dans ce réseau. Avec son taxi, il acheminait de grosses cargaisons de drogue de l'Østlandet au Sørlandet, de Frank Mandt à Mister NiceGuy. Notre hypothèse est donc que le soir du Nouvel An, il a fait une livraison à son contact habituel : Einar Gjessing. Mais ce soir-là, il s'est aussi passé autre chose. Gjessing a prié Jens Hummel de le conduire pour couper la route d'Elise Kittelsen, qui allait à son réveillon. Il avait également prévu de fuir les lieux du crime dans le taxi, qui l'attendrait au coin de la rue. L'homme que les deux autres témoins voient s'enfuir de la scène de crime n'est donc pas Dan Roger Brodin, mais Einar Gjessing. »
Il lança un bref coup d'œil du côté de la défense. Brodin avait l'air dérouté, comme s'il ne comprenait pas ce qui se passait.
« Mais quand Gjessing revient au taxi, il est forcé de changer de plan rapidement. Sa mission n'était pas seulement de faire taire Elise Kittelsen, mais aussi de découvrir ce qu'elle savait. Il avait donc besoin de son téléphone et a dû retourner sur les lieux du crime. Avant de repartir, il laisse l'arme à Hummel, puis il revient sur ses pas et explique qu'il a essayé de courir après le coupable, mais a dû abandonner. Dans le chaos qui survient alors qu'ils essaient de réanimer Elise Kittelsen, il met la main sur son téléphone. Quand la police arrive et qu'il doit décrire l'auteur des faits, il dépeint quelqu'un au hasard, un homme qu'il se souvient d'avoir vu plus tôt dans la soirée : Dan Roger Brodin. »
Wisting sentait poindre l'impatience. Il voulait en terminer et s'exprimait avec moins d'exactitude et de précision.
« À bien des égards, Jens Hummel a été entraîné là-dedans en étant innocent. Il aurait sûrement pu garder le silence sur ce qu'il savait, et laisser ainsi le meurtrier d'Elise Kittelsen en liberté, mais il trouvait sans doute trop grave qu'une personne innocente soit condamnée pour le meurtre. Nous savons qu'il a essayé de prévenir la police qu'elle n'avait pas arrêté la bonne personne, mais la piste n'a pas été suivie. Il représentait désormais un risque pour Einar Gjessing et les autres. Nous ne savons pas encore exactement ce qui a entraîné le meurtre de Hummel, mais nous savons que Gjessing est l'une des dernières personnes qui soient montées dans son taxi. On a trouvé des empreintes digitales partielles sur le toit de la voiture. Elles étaient trop fragmentées pour permettre une recherche automatique dans le fichier, mais une comparaison manuelle a permis de déterminer que ce sont les siennes. »
Il approchait de la fin de l'explication et cette partie-ci contenait davantage de questions sans réponses.
« Jens Hummel et Einar Gjessing se sont peut-être vus au prétexte que Gjessing voulait récupérer l'arme que Hummel avait transportée de Kristiansand ? » poursuivit Wisting avec un geste des bras pour indiquer qu'il ne livrait là que les hypothèses d'une enquête en cours. « Hummel a peut-être réclamé de l'argent pour garder le silence. Tout ce que nous savons, c'est qu'il n'a eu la possibilité de raconter ce qu'il savait sur le meurtre d'Elise Kittelsen à personne. Il a lui-même été tué et l'arme du crime a fini dans le coffre-fort de Frank Mandt. »
Wisting était conscient que les questions restaient nombreuses et qu'un gros travail d'enquête l'attendait, mais ce qu'il avait à faire au tribunal était fait. Il avait présenté une explication alternative.
« La défense a-t-elle d'autres questions à poser au témoin ? » s'enquit le juge.
Olav Müller semblait troublé.
« Pas à l'heure actuelle, répondit-il, mais je me réserve la possibilité de rappeler le témoin à la barre le cas échéant. »
Le juge acquiesça et se tourna vers l'autre côté.
« Maître ? »
L'avocat général secoua la tête.
« Bon, conclut le juge. Alors la séance est levée jusqu'à 10 heures demain matin. D'ici là, le ministère public devrait avoir décidé s'il souhaite poursuivre ces débats. »
Puis il abattit son marteau sur la table, se leva et sortit par la porte latérale, suivi des deux assesseurs. La porte se referma. C'était parti, les journalistes se précipitèrent en deux groupes. L'un encerclant l'accusation, l'autre se postant autour de Wisting.
Wisting attrapa son téléphone, se fraya un chemin dans la foule et marcha aussi vite qu'il le pouvait vers la sortie sans répondre à qui que ce soit. Avant de quitter la salle, il jeta un coup d'œil derrière lui et vit que Ryttingen aussi essayait de s'en aller, mais en était physiquement empêché. Les journalistes refusaient de le lâcher. Wisting eut de la peine pour lui. Il avait déjà assisté à ce spectacle et c'était toujours moche quand l'un des leurs franchissait cette ligne ténue et commettait lui-même une injustice.
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