Le disparu de Larvik

Jørn Lier Horst · Chapitre 6 sur 89

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Le disparu de Larvik

Chapitre 6

6

 

Line fit deux pas en arrière, chassa les cheveux de son front du revers de sa main et examina le plafond du salon. La peinture fraîche brillait. La pièce entière paraissait plus grande en blanc, conclut-elle en lançant un coup d'œil vers le vestibule. Le lambris en pin attendrait demain. Là, elle avait mérité une pause.

Elle nettoya ses pinceaux, remballa le matériel et ôta sa salopette de peintre blanche.

Son père lui avait dit qu'il peindrait le plafond dans l'après-midi et il allait être fâché qu'elle l'ait déjà fait. Enfin, pas vraiment fâché, mais ça n'allait pas lui plaire. Dans son état… Mais elle avait hâte d'avoir fini et puis cette peinture ne contenait ni gaz ni composés volatils nocifs.

Sa main alla machinalement se poser sur son gros ventre. Bientôt huit mois. Avant même de naître, l'enfant avait changé sa vie. Ayant perdu le goût de la vie citadine, elle était revenue s'installer en terrain familier et rassurant. Elle avait quitté un poste de journaliste palpitant où le rythme et la pression élevés n'étaient pas compatibles avec la vie de jeune mère. La situation aurait peut-être été différente si elle avait eu quelqu'un avec qui partager les responsabilités, mais ce n'était pas le cas.

Elle alla chercher une bouteille d'eau du robinet dans le réfrigérateur et but en se plaçant face au salon. Elle aurait sans doute dû passer une deuxième couche sur les encadrements de fenêtres pendant qu'elle y était. Ça attendrait.

Le salon n'avait plus grand rapport avec ce qu'il était quand elle avait récupéré les clefs de la maison, mais elle n'arriverait sans doute jamais à se dégager entièrement du souvenir de l'homme qu'on avait retrouvé mort dans son fauteuil. À quoi il convenait d'ajouter que, juste après la construction à la fin des années 1960, un homme s'était pendu dans la cave.

Cette pensée la fit frissonner et elle posa une main protectrice sur son ventre. Elle était toujours surprise de le voir si volumineux, mais elle avait eu de la chance, c'était juste le ventre. Elle n'avait pas pris beaucoup de poids et se sentait en forme. À cet instant précis, elle avait le dos fatigué, mais c'était surtout parce qu'elle avait peint. Elle ne s'était par ailleurs pas sentie si énergique depuis longtemps.

Elle remit la bouteille d'eau dans le réfrigérateur et alla dans la salle de bains. Elle se félicitait de l'avoir fait refaire avant d'emménager au lieu de faire les travaux elle-même. L'achat de cette maison était une bonne opération. Elle l'avait payée au-dessous de la valeur estimée et la vente de son appartement à Oslo lui avait laissé un budget substantiel.

Elle se déshabilla et examina son ventre sous différents angles. Il n'avait jamais été aussi tendu que maintenant : on pouvait suivre les mouvements du bébé. Line rit doucement en gardant sa main au-dessus d'une boule dure qui dépassait. Était-ce la main ? Le pied ?

En revanche, elle n'aimait guère penser à l'accouchement. Il restait quatre semaines et elle appréhendait. Elle s'était documentée un peu, mais n'était pas sûre que ce soit d'un grand secours. Elle n'aurait qu'à prendre les choses comme elles venaient, se dit-elle en déportant son regard vers son visage. Deux taches blanches sur sa joue droite, une sur son cou. Elle les essuya et se lava les mains pour ôter toute la peinture avant de prendre une douche.

Une demi-heure plus tard, elle était dans sa voiture, en route pour le centre-ville. Avec ce ventre qui ne cessait de grandir, s'habiller n'était pas évident. En règle générale, c'était jogging ou tunique, mais là, elle avait mis une robe claire ample, avec une taille haute ceinturée.

Cela roulait mal dans le centre, où la plupart des petites rues étaient fermées à la circulation. En général, elle trouvait une place dans des ruelles moins fréquentées, mais elle dut cette fois se garer sur le parking payant qui occupait l'ancien court de tennis.

Elle espérait trouver une table libre à la Paix dorée ou un autre café avec terrasse, mais elle voulait d'abord faire un saut dans le petit magasin de décoration à l'angle de Skippergata et Verftsgata. Il y régnait une atmosphère agréable. Elle en ressortait toujours avec de nouvelles idées d'aménagement et en plus de tous les jolis objets décoratifs, on y vendait des vêtements et des bijoux.

Comme d'habitude, les rues grouillaient de monde. Line regarda quelques bijoux artisanaux à un étal de marché, mais s'éloigna quand le vendeur l'aborda.

Elle ôta ses lunettes de soleil en entrant dans la boutique de déco. Ici aussi, il y avait beaucoup de monde, mais il faisait plus frais. Le moindre mètre d'étagère était occupé par des articles tentants : bougies parfumées, miroirs, cadres, horloges, boîtes ornementales, vases, affiches, coussins, couvertures, tasses, plats, lampes, ardoises, patères, écriteaux, bougeoirs, caisses en bois, pots et seaux, petit mobilier.

Lassée de la mode nostalgique des vieux meubles, elle recherchait un style plus moderne et épuré. Tout en tenant à ce que son intérieur soit personnel. Elle voulait accrocher ses propres photos au mur. Elle avait du talent et se sentait photographe autant que journaliste. La perspective qui la réjouissait le plus était l'aménagement d'un bureau au sous-sol. Elle imaginait un style brut avec des lampes rouillées, des meubles d'archivage usés et, dans des cadres, les articles qu'elle avait signés et qui avaient fait la une.

Elle s'arrêta devant une horloge plutôt chouette, avec des chiffres romains. Elle levait l'étiquette de prix quand on la bouscula.

« Pardon ! »

Une femme de son âge avec un enfant dans les bras et des lunettes de soleil sur la tête posa délicatement la main sur son ventre.

« Je ne vous ai pas fait mal ? »

Line la rassura d'un sourire. Elle tendit de nouveau la main vers l'horloge, mais son regard revint à la femme avec l'enfant. Son visage lui semblait familier.

« Tu es Line ? fit la femme. Line Wisting ? »

Line sourit et acquiesça avant d'incliner la tête, les sourcils froncés, cherchant à se rappeler qui c'était.

« Je suis Sofie, l'aida la femme. On était à l'école primaire ensemble. Ce n'est pas étonnant que tu ne te souviennes pas de moi ; moi, je t'ai vue dans le journal. Ou plutôt, j'ai lu beaucoup de tes articles. »

Son nom et son visage revinrent à Line.

« Sofie Mandt ! s'exclama-t-elle. Tu as déménagé quand on était en sixième, c'est ça ?

— L'année d'avant. Enfin, maintenant, je m'appelle Lund. Et ça, c'est Maja. » Elle chatouilla sa fille sous le menton, amenant ainsi un gargouillis de rire et deux profondes fossettes.

« Tu es mariée ? s'enquit Line en caressant les cheveux de la petite fille.

— Non, Lund, c'était le nom de jeune fille de ma grand-mère. Je suis seule avec Maja. »

Line avait envie de lui dire qu'elle aussi était seule, mais ne le fit pas.

« Vous êtes en vacances ici ? » demanda-t-elle à la place.

Sofie Lund secoua la tête.

« Je viens de revenir m'installer ici.

— Moi aussi ! J'ai vécu cinq ans à Oslo, mais j'en ai eu assez. » Elle posa la main sur son ventre. « Je me suis acheté une maison à Varden. Dans la rue où j'ai grandi. Je suis en train de faire des travaux. »

Sofie pointa l'index sur son ventre.

« C'est pour quand ?

— Fin août. » Line concentra son attention sur l'enfant dans les bras de Sofie. « Quel âge a-t-elle ?

— Elle a eu un an en mai. » Sofie posa la fillette par terre. Celle-ci fit quelques pas mal assurés avant de saisir la jambe de sa mère et de rester tout contre elle.

« Vous habitez où ?

— Dans le centre », répondit Sofie en indiquant la direction de la tête.

Line s'accroupit pour parler un peu avec Maja. En déménageant à Oslo, elle avait peu à peu perdu le contact avec ses anciens amis et s'en était fait d'autres parmi ses collègues de travail. Se créer un nouveau cercle d'amis pouvait prendre du temps, elle le savait, mais ceci était peut-être un début.

« Si on allait boire un café ? » proposa-t-elle en se redressant.

Sofie Lund ne répondit pas tout de suite. Elle regardait un petit écriteau qui disait que la vie, c'était comme le vélo. Pour garder l'équilibre, il fallait aller de l'avant.

« Avec plaisir », répondit-elle finalement en reposant l'écriteau.

Line sourit et vérifia le prix de l'horloge avant de partir. Près de mille deux cents couronnes. Si elle était encore en magasin à la fin de l'été, elle pourrait probablement l'avoir à moitié prix.

À la terrasse de la Paix dorée, un jeune couple se levait, leur laissant la place. À la table voisine, un homme avec une casquette leur fit un signe de tête et s'écarta légèrement pour faire de la place à Maja dans sa poussette.

Line alla commander à l'intérieur. Suzanne était au comptoir, mais ce fut l'une des jeunes femmes qui prit sa commande. Line ressortit avec deux parts de gâteau et des cafés latte.

Elles parlèrent de la pluie et du beau temps. La chaleur, le monde dans les rues, les touristes, leurs anciens camarades de classe.

« Pourquoi es-tu revenue t'installer ici ? » interrogea Line.

Sofie était arrivée à la moitié de son verre, elle se figea.

« J'ai hérité une maison. De mon grand-père maternel. Et puis ça tombait plutôt bien de déménager maintenant. De recommencer à zéro.

— C'était qui, ton grand-père ? s'enquit Line, mais elle sentit que Sofie n'aimait pas la question.

— Frank Mandt, répondit Sofie. Je n'avais pas tellement de contacts avec lui. Il est mort l'hiver dernier. »

Line savait qui était son grand-père. Comme la plupart des gens de Stavern.

« Et toi ? fit Sofie pour changer de sujet. Pourquoi as-tu déménagé ?

— Parce que je suis tombée enceinte. Ma vie à Oslo était liée à mon travail à VG et à mes collègues, je n'avais pas de liens avec cette ville hors de mon travail, et je préfère qu'elle grandisse ici. »

Sofie lança un coup d'œil vers son ventre.

« C'est une fille ? »

Line le confirma d'un signe de tête en songeant au petit corps qu'elle portait. Si les informations qu'elle avait lues étaient exactes, ce corps mesurait à présent plus de quarante centimètres et pesait deux kilos et demi.

« Et le père ?

— C'est une longue histoire, répondit Line en souriant. Il était sorti du tableau avant que je ne sache que j'étais enceinte.

— C'est aussi bien comme ça. Dans mon cas, il est resté, mais il voyait d'autres femmes. Je suis mieux sans lui.

— Ce n'était pas exactement ma situation. Je l'ai rencontré en bossant, juste avant Noël. C'est un policier américain qui était venu travailler sur une affaire. »

Sofie éclata de rire en pointant le doigt sur son ventre.

« Donc ça, c'est le résultat d'une aventure d'un soir ? »

Line rit avec elle et sentit que cela lui faisait du bien.

« Pas juste un soir, souligna-t-elle. Il est resté quinze jours.

— Mais tu as gardé l'enfant ?

— J'ai vingt-neuf ans. En plus, ce n'est pas comme si elle n'était pas désirée.

— Tu as des contacts avec lui, l'Américain ? Il est au courant ?

— Oui, oui, on se parle sur Internet. Il a proposé de venir s'installer ici pour être près de nous, mais ce ne serait pas juste. Il a un boulot important là où il est. »

Une voiture arriva dans la rue piétonne, les passants s'écartèrent en rechignant. Line reposa son café à moitié bu et observa le véhicule qui se garait en face. L'homme qui en sortit marqua un temps d'arrêt en regardant dans leur direction. C'était son père.

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