Le disparu de Larvik
Chapitre 56
56
Dans la salle de réunion du commissariat, un carton de pizza était venu rejoindre les dossiers sur la table. Christine Thiis reposa un classeur quand Wisting entra dans la pièce.
« Comment ça s'est passé ? » s'enquit-elle.
Wisting prit une part de pizza.
« Il ne sait rien sur le revolver, répondit-il en mangeant. En tout cas rien qu'il ait voulu me dire. » Il s'assit et raconta le vol des feux d'artifice.
« Un alibi criminel », résuma-t-elle.
Il acquiesça. Il était déjà arrivé qu'un prévenu soit acquitté d'une infraction pénale parce qu'il avait commis un autre crime au même moment.
« Sauf que ce n'est pas un alibi, précisa-t-il. Il aurait eu le temps et l'occasion de faire les deux.
— Mais tu le crois ?
— Ça aurait renforcé sa déposition que nous trouvions le reste des feux d'artifice à l'endroit où il les a cachés, répondit Wisting en haussant les épaules comme Dan Roger Brodin l'avait fait pendant toute leur conversation. Ou quelqu'un les a trouvés ou son histoire ne tient pas debout.
— Mais le vol dont il parle a vraiment eu lieu ?
— Il a dit que la presse en avait parlé. Il a pu avoir l'idée en lisant le journal, mais je ne vois pas pourquoi il serait allé inventer une histoire qui, de toute façon, ne l'éloigne pas davantage des lieux du crime. »
Christine Thiis se tourna vers son ordinateur et ne tarda pas à trouver l'affaire sur le site du quotidien local. Wisting lut par-dessus son épaule tout en mangeant. Des feux d'artifice pour un montant d'un peu plus de cent mille couronnes avaient été volés à Lund. Comme il n'y avait aucune inscription sur le conteneur et que personne n'avait de vue directe dessus, la police supposait que les auteurs des faits savaient où il se trouvait et ce qu'il contenait.
« Tu as vu le plan ? demanda Wisting.
— Quel plan ? »
Wisting épousseta ses mains et commença à fouiller dans les documents.
« Ryttingen a déclaré dans une interview que l'agression d'Elise Kittelsen avait probablement été soigneusement préparée, parce que Brodin avait un plan des lieux du crime dans sa poche de pantalon. »
Il trouva ce qu'il cherchait, un procès-verbal de saisie d'effets personnels dressant la liste des objets que le prévenu avait sur lui.
Le plan des lieux du crime était inscrit comme pièce à conviction A-3, trouvée dans la poche arrière droite du prévenu. Il le montra à Christine Thiis.
« Tu as vu ce plan ? »
Elle secoua la tête.
« Ça doit être dans ce dossier-ci », dit-elle en sortant un classeur mince de couleur verte, avec l'inscription « Saisies – copies ».
Le classeur fonctionnait comme un ouvrage de référence pour les enquêteurs. Tous les documents saisis dans l'affaire étaient copiés pour éviter à ceux qui travaillaient sur l'affaire d'avoir à les chercher dans la salle de saisie chaque fois qu'ils avaient besoin de jeter un œil dessus. Il en allait de même des factures et tickets de caisse, notes et clefs et de tout autre objet que l'on pouvait mettre sur la vitre d'une photocopieuse.
Christine Thiis trouva le plan. C'était le genre qu'on pouvait détacher d'un bloc à la réception des hôtels.
La copie avait manifestement été pliée et dépliée à maintes reprises.
« Y a-t-il des indications ? » s'enquit Wisting en examinant le quadrillage de rues avec elle. L'original était probablement en couleurs et en format A3. La photocopie était en noir et blanc et réduite à un format A4 pour entrer dans le classeur.
« Ça n'en a pas l'air », conclut-elle.
Wisting ouvrit les anneaux du classeur et sortit la carte.
« Le rapport dit que c'est un plan des lieux du crime, mais c'est une carte de la ville entière. »
Il replia le plan comme avait dû l'être l'original. Sur la face du dessus, les rues étaient parallèles. À peu près au milieu se trouvait l'endroit où Elise Kittelsen avait été tuée, devant l'ancienne école. Quand il retourna la carte, c'était le quartier de Lund qui était au centre, l'endroit où les feux d'artifice avaient été volés.
« Ça pourrait être la carte que Stikkan lui a passée.
— Stikkan ?
— Le gars qui lui a donné le boulot. Il lui a montré l'emplacement du conteneur sur la carte.
— Que dit-il à propos de cette carte dans l'interrogatoire ? »
Wisting prit le dossier de procédure et tourna les pages jusqu'à la déposition de Brodin.
« Le mis en examen s'est vu rappeler la découverte d'une carte dans sa poche arrière droite, pièce à conviction A-3, lut-il à voix haute. Il explique qu'il l'avait depuis un certain temps, mais l'avait oubliée. Ne sait pas où il l'a eue. »
« En l'occurrence, il paraîtrait plus logique que cette carte ait servi à ce qu'on lui montre le lieu d'un cambriolage qu'à planifier une attaque », observa Christine Thiis.
Wisting referma le dossier et resta perdu dans ses pensées.
« Que crois-tu ? »
Il hésita avant de répondre. Il avait depuis longtemps une idée qu'il avait eu peur de partager. Le moment était venu.
« Je crois que Dan Roger Brodin est innocent, répondit-il à voix basse, le regard dirigé vers le bureau d'Ivar Horne de l'autre côté du couloir. Je crois qu'ils ont l'intention de faire le procès d'un homme innocent. »
Christine Thiis avait l'air de ne pas trop savoir s'il plaisantait ou non.
« La carte ne prouve peut-être rien, dit-elle, mais il y a trois témoins oculaires et il avait de la poudre de l'arme du crime sur les mains.
— Ah bon ? »
Elle leva les yeux au ciel.
« En tout cas, c'est ce qui est écrit dans les rapports », expliqua-t-elle en cherchant dans les documents.
Wisting l'arrêta dans son geste en posant sa main sur la sienne.
« Ce n'est pas écrit que c'est l'arme du crime, souligna-t-il.
— Non, bien sûr, mais de la poudre, c'est de la poudre.
— Justement. Je crois que celle que Brodin avait sur les mains pourrait venir d'un feu d'artifice, et non de l'arme du crime. »
Elle resta la bouche entrouverte. La logique de cette explication alternative lui apparut. Elle se rassit sur sa chaise en soufflant bruyamment.
« La poudre d'une arme à feu n'a-t-elle pas une composition chimique différente de la poudre utilisée dans les feux d'artifice ? tenta-t-elle.
— Probablement, mais ça n'a pas été vérifié. En plus, on n'avait pas d'arme sur laquelle prélever des échantillons de référence. Jusqu'à maintenant. » Il se leva. « Tu as entendu parler de l'épreuve du feu ?
— Oui ? répondit-elle sans comprendre où il voulait en venir. C'est une épreuve difficile.
— Mais connais-tu l'origine de l'expression ? »
Elle secoua la tête.
« Ça vient d'un vieux recueil de lois babyloniennes. L'épreuve du feu était une technique pour déterminer la culpabilité. L'accusé devait lécher une cuillère chauffée au rouge qu'on venait de retirer des flammes, le prêtre examinait ensuite sa langue pour voir ce que les dieux y avaient laissé. Coupable ou innocent ? Les brûlures le déterminaient et décidaient de la vie ou de la mort. »
Il prit le plan et le déplia encore.
« On pourrait peut-être croire que la justice a changé depuis lors, mais il s'agit toujours d'interprétation des signes et d'attribution d'un sens à ce que nous voyons. Il n'y a pas que le travail accompli par la police qui entre en jeu. Nous jugeons en permanence, nous évaluons les autres à partir des vêtements qu'ils portent, de la voiture qu'ils conduisent, de l'endroit où ils habitent, des études qu'ils ont faites et de leur métier. Parfois, nous avons raison, parfois nous nous trompons. En ce qui concerne Dan Roger Brodin, nous nous trompons peut-être. »
Christine Thiis ne dit rien. Elle se leva et retrouva dans un carton le dossier de renseignements communiqués par le public.
« Alors ceci pourrait peut-être être intéressant », annonça-t-elle en cherchant la bonne page avant de la présenter à Wisting. C'était un formulaire daté du 2 janvier, anonyme, mais il y avait un numéro de téléphone dans la colonne voisine. Le tuyau se résumait à une seule ligne : « Vous avez arrêté le mauvais homme. »
C'était un renseignement vide. Une affirmation creuse. La plupart des enquêteurs ne se seraient même pas donné la peine de la coucher sur le papier, et encore moins de la conserver. Peut-être était-ce un employé de bureau consciencieux qui avait répondu au téléphone, ou un élève de l'école de police encore inexpérimenté.
« Le coup de fil venait de Larvik », expliqua-t-elle en montrant la rubrique du numéro. C'était une ligne fixe et l'indicatif révélait donc le lieu de résidence de l'abonné.
« Tu as regardé qui c'était ? »
Revenue à son ordinateur, elle tapa les huit chiffres.
« Pas enregistré. »
Il fronça les sourcils.
« Mets Hammer sur le coup », suggéra-t-il.
Elle répondit d'un signe de tête.
« Mais nous avons toujours trois témoins oculaires », lui rappela-t-elle.
Wisting tira une chaise et se laissa tomber devant les cartons de dossiers.
« Je sais, soupira-t-il en saisissant un nouveau classeur, mais pour résoudre notre propre affaire, il nous faut d'abord résoudre celle-ci. »
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