Le disparu de Larvik

Jørn Lier Horst · Chapitre 65 sur 89

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Le disparu de Larvik

Chapitre 65

65

 

C'était une maison dans laquelle il faisait bon se réveiller. Line ouvrit lentement les yeux, les laissa se refermer, les rouvrit encore. La fenêtre n'était pas entièrement recouverte par le store et de longs rais de soleil venaient se briser contre le lit en créant des reflets au plafond. Elle tendit l'oreille. Rien. Juste quelques cris de mouettes au loin.

Quand elle l'avait achetée, elle avait eu peur que les morts ne remplissent les lieux d'énergie négative. Que ce soit dur d'y habiter, mais elle sentait à présent qu'elle se les était appropriés et qu'il était agréable de se réveiller dans une maison dont on était propriétaire.

Elle posa les pieds par terre, se redressa, prit son élan et se leva. Enveloppée dans une robe de chambre, elle déambula ensuite jusqu'à la cuisine et fit bouillir de l'eau. Depuis le début de sa grossesse, elle avait troqué son café du matin contre du thé aux fruits. C'était l'un des nombreux conseils qu'on lui avait donnés. La caféine pouvait entraîner une réduction du poids du bébé à la naissance.

Elle ouvrit le réfrigérateur et regarda dedans. Il ne s'agissait plus seulement de se rassasier, il fallait absorber suffisamment d'énergie et de nutriments.

Elle sortit une boîte de pâté de foie pour le fer et un yaourt pour couvrir les besoins en calcium. Pendant que le thé infusait, elle se tartina une biscotte. Puis elle prit son iPad et s'attabla.

VG parlait de l'affaire du Nouvel An. L'article principal ne contenait rien de nouveau. C'était un pur résumé des faits connus. Les enquêteurs en charge de l'affaire ne semblaient pas préoccupés par le lien entre l'arme du crime retrouvée et une autre affaire.

Elle but un peu de thé en se demandant si son père avait fait d'autres découvertes et si elle aurait dû lui parler du contenu du coffre-fort. Les calepins, la comptabilité, les photos, les coupures de presse, les cassettes. Elle n'avait rien vu qui puisse expliquer d'où venait le revolver et elle doutait que son père obtienne davantage de résultats. Il s'agissait surtout de vieux papiers.

Son téléphone sonna. C'était Sofie. Leurs coups de fil étaient quotidiens à présent. En temps normal, elle aurait trouvé cela trop qu'une amie l'appelle tous les jours, plusieurs fois par jour, mais là, ça lui plaisait. Elle n'avait pas d'amis, pas de collègues avec qui bavarder.

« Tu peux venir ? » fit Sofie sans entrée en matière.

Line ne l'avait jamais entendue comme ça. Avec cette voix agitée.

« Qu'est-ce qui se passe ?

— Je crois que quelqu'un… commença Sofie avant de s'interrompre. Il faut que tu le voies par toi-même. Tu peux venir ? »

Line regarda sa moitié de tartine de pâté de foie.

« Donne-moi une heure, alors.

— Viens juste aussi vite que tu peux. » Sofie mit fin à la conversation aussi abruptement qu'elle l'avait commencée.

Line finit sa tartine tout en débarrassant son assiette et remit le yaourt dans le réfrigérateur. Le ton de Sofie était pressant. Line fit un saut sous la douche, ne prit pas la peine de se maquiller et arriva devant la grande maison en bois dans le centre-ville moins d'une demi-heure plus tard.

« Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle encore quand Sofie ouvrit la porte.

— Là-bas », répondit Sofie en faisant signe à Line de l'accompagner à l'intérieur.

Elles se rendirent dans la cuisine. Sofie se posta dos au plan de travail et désigna la table où se trouvaient quelques papiers et un emballage d'ampoule électrique.

« L'ampoule », expliqua Sofie.

La grande suspension semblait quelque peu disproportionnée au-dessus de la petite table de cuisine que Sofie avait rapportée d'Oslo. Elle avait sans doute été plus à sa place du vivant de son grand-père.

« Regarde à l'intérieur. »

Line se dirigea vers la lampe et bascula l'abat-jour en métal. Elle comprit aussitôt ce qui avait ému Sofie. À côté de l'ampoule pendait un petit micro.

« Un mouchard », commenta Sofie.

Line observa le micro noir de plus près. De la taille d'un ongle, il avait l'air vieux et s'il avait sans doute été sophistiqué et moderne à une époque, il n'avait pas l'aspect épuré du matériel actuel.

« À mon avis, il y est depuis longtemps. »

Sofie croisa les bras sans rien dire.

Le micro pendait à un fil noir qui disparaissait derrière la douille. Le câble devait être camouflé dans celui de la lampe, qui courait le long du plafond jusqu'au mur, avant de redescendre derrière un placard.

Line prit une chaise et monta sur le plan de travail.

« Fais attention ! » s'exclama Sofie.

La chaise vacilla. Line écarta les bras et attendit d'être bien stable avant d'ouvrir le placard.

Il était presque vide. Sofie avait juste rangé quelques bols et pichets en plastique sur l'étagère du bas.

Line se hissa sur la pointe des pieds, s'appuya à la porte et regarda en haut du placard. Un câble noir disparaissait dans le mur.

« Il ressort de l'autre côté », annonça-t-elle en redescendant.

Sofie était déjà dans le couloir.

« La penderie », fit-elle en pointant l'index.

Line ouvrit une large penderie encastrée. Une moitié était faite de rayonnages, l'autre prévue pour les vestes et autres vêtements à pendre. Sofie ne s'en servait pas encore et elle ne contenait rien à part une paire de bottes de pluie.

Line retrouva le câble noir tout au fond d'une étagère. Un bout d'un centimètre de long qui se terminait par un contact.

« Ça doit être ton grand-père qui l'a installé. Il avait probablement un enregistreur dans cette penderie.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, mais il semblerait qu'il ait secrètement enregistré des conversations à la table de la cuisine.

— Les cassettes. Ce sont sûrement les petites cassettes du coffre-fort. »

Line était arrivée à la même conclusion.

« Si tu veux, je peux l'enlever, proposa-t-elle en retournant vers la lampe. Il suffit de couper le câble. »

Avant que Sofie ait eu le temps de répondre, Maja se mit à pleurer dans le salon. Elles la rejoignirent et Sofie la sortit de son parc.

« On n'a qu'à le laisser pour l'instant, dit-elle. De toute façon, je vais bientôt faire des travaux dans la cuisine. »

Elles s'installèrent sur le canapé, Sofie avec sa fille sur les genoux.

« Tu as discuté davantage avec ton père ? Du revolver ?

— Il est à Kristiansand ce week-end, répondit Line. Il cherche un lien entre les deux meurtres.

— Il a des résultats ? »

Line haussa les épaules.

« On ne s'est pas parlé. »

Elle se pencha pour chatouiller Maja sur le ventre. Celle-ci hoqueta de rire.

« Tu es prête pour la garder mardi ? demanda Sofie en souriant.

— Il faut juste que tu me montres pour les repas et tout.

— Elle va bientôt manger, je te montrerai tout à l'heure. »

Line acquiesça en souriant et décida de se procurer un magnétophone pour écouter les cassettes pendant que Sofie serait à son rendez-vous avec son avocat à Oslo.

« Le rendez-vous est à 9 heures, donc si ce n'est pas trop tôt pour toi, il faudrait que je parte au plus tard à 7 heures, dit Sofie, comme si elle lisait dans les pensées de Line.

— Ça ira, assura Line.

— Ça ne va sûrement pas durer plus de deux heures, donc je devrais être rentrée au plus tard à 14 heures.

— Ça ira », répéta Line en provoquant encore un éclat de rire chez Maja.

Sofie la posa sur les genoux de Line.

« Ça te plaît d'habiter seule ? » fit-elle soudain.

Line réfléchit. Ça lui plaisait, mais elle avait souvent des petits moments de vide, sans personne avec qui partager ses pensées et réflexions.

« Ça va, et toi ?

— Je pensais en avoir assez des hommes pour un certain temps, mais la maison est tellement grande.

— Tu as rencontré quelqu'un ? »

Sofie secoua la tête.

« Non, mais je sens que je ne pourrai pas vivre seule éternellement. Que j'ai besoin de quelqu'un. »

Line acquiesça. Elle se reconnaissait dans cette situation, mais s'était préparée à rester seule longtemps.

Maja s'agitait sur ses genoux et le gros ventre de Line faisait sans cesse obstacle.

Sofie consulta sa montre.

« Je pense qu'elle commence à avoir faim. On va lui préparer un petit repas ? »

Line porta Maja jusqu'à la cuisine et l'installa sur sa chaise haute.

« Elle mange de la bouillie à midi et le soir, expliqua Sofie, en sortant un paquet d'un placard et le tendant à Line. Il suffit de mélanger avec de l'eau tiède. »

Line examina le paquet.

« Il y a des différences du point de vue nutritionnel ?

— J'achète celle qui est sans huile de palme. En plus, elle est meilleure. »

Line suivit la recette du paquet, posa l'assiette devant Maja et s'assit à la table.

Maja ouvrit grande la bouche. Line allait lui donner sa première cuillérée quand la petite abattit sa main dans l'assiette, faisant gicler de la bouillie sur la table. Réjouie, elle recommença.

Line mit l'assiette hors de sa portée.

« Erreur de débutante », commenta Sofie avec un sourire. Elle apporta un chiffon et essuya les doigts de sa fille, puis la table, pendant que Line la nourrissait. Elle monta ensuite la coucher à l'étage. Après quoi, elles s'installèrent dans le jardin avec le babyphone. Un gros frelon velu bourdonnait dans l'herbe.

« Je suis désolée de t'avoir appelée, dit Sofie. Ça m'a complètement déboussolée de voir le micro. Ça avait quelque chose d'inquiétant.

— Aucun problème.

— Tu as une grande famille ? »

Line secoua la tête et but une gorgée dans un verre que Sofie avait apporté dehors.

« Presque personne. Papa, mon grand-père paternel et mon frère.

— Ton père sera là, non ? Si jamais.

— Il va venir à l'accouchement.

— Ah bon ?

— Je ne vais pas lui imposer la salle de travail, précisa Line, mais ça me rassurera de le savoir dans le couloir. »

Elles restèrent à bavarder jusqu'à ce que Maja se réveille. Line la changea, puis elle rentra chez elle.

Voyant la voiture de son père garée devant chez lui, elle s'y arrêta.

Il était à la table de la cuisine, avec des papiers.

« Tu es déjà rentré ? »

Son père se leva pour venir à sa rencontre et l'embrasser.

« Oui, mais je vais devoir redescendre mardi.

— Pourquoi ?

— Je suis cité à comparaître comme témoin dans un procès.

— À cause du revolver ? »

Son père acquiesça.

Line s'assit et lança un regard furtif sur les papiers. Une chronologie et une liste numérotée.

« Tu as fait des découvertes ?

— J'ai plutôt davantage de questions.

— Quel genre de questions ? »

Son père réfléchit.

« Tu peux peut-être y répondre ? proposa-t-il.

— Peut-être.

— Tu as ton téléphone sur toi ? »

Elle le sortit.

« Il y a un code ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Pour le cas où il serait volé.

— Mais est-ce que tu as des choses que tu ne veux pas que d'autres gens voient ?

— Aussi.

— Quoi donc ? »

Line réfléchit. Pendant toute sa grossesse, elle avait pris des photos d'elle-même nue devant la glace. Elle ne souhaitait pas que d'autres les voient, et n'avait d'ailleurs pas non plus envie d'en parler à son père.

« Comment ça ? fit-elle au lieu de répondre.

— On n'a jamais retrouvé le téléphone d'Elise, la femme tuée à Kristiansand, répondit son père. J'ai parlé à une de ses copines, qui m'a expliqué que parfois elle allait dans une autre pièce quand son téléphone sonnait et qu'elle avait peur que son petit ami accède à ce qu'il y avait dedans. »

Line ne voyait pas tout à fait où il voulait en venir. Ce qu'il décrivait lui paraissait tout à fait normal.

« Cela a-t-il forcément un rapport avec l'affaire ? »

Son père ne répondit pas et elle vit à son air que ce n'était pas tout. Qu'il y avait quelque chose qui pouvait faire les gros titres et qu'il ne voulait pas encore raconter.

« Oublie ça », conclut-il.

La curiosité de Line était piquée.

« Avait-elle un amant ou un truc dans ce genre ? suggéra-t-elle en souriant.

— Je ne sais pas. Les enquêteurs ne se sont jamais penchés sur la question. »

Baissant de nouveau les yeux sur les notes de son père, elle vit quelques noms et dates et comprit ce qu'il était en train de faire.

« Tu n'es plus en train de travailler sur l'affaire Hummel, là, tu enquêtes sur le meurtre du Nouvel An !

— Il y a un lien quelque part. »

Elle le scruta. Les petits muscles autour de ses yeux se tendirent, son regard la quitta et il se mit à tripoter un stylo-bille.

« Tu penses que ce n'est pas lui ? Tu penses que c'est un autre homme qui a tué Elise Kittelsen ? Celui qui a tué Jens Hummel ? »

Son père essaya de secouer la tête.

« Je ne sais que croire. »

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