Le goût des mochis au kouign amann
8 - Emmanuel
8
Emmanuel
— Comment ça, vous n’avez pas nos bagages ?
L’hôtesse derrière son guichet semble s’excuser dans un anglais incompréhensible. Alizée me pousse pour prendre ma place et commence à échanger avec elle. J’ai saisi : je ne suis pas correct. Mais comment peut-on perdre deux valises ? Bon, apparemment, nous ne sommes pas les seuls. Je vois un couple et une famille qui attendent à notre suite. Je reprends ma respiration, inspire, expire. Méthode parfaite pour se calmer. Je devrais l’utiliser plus souvent.
D’une oreille, j’écoute Alizée décrire nos bagages, montrer nos coupons, ainsi que des photos. Comment ça, des photos ? Je me glisse jusqu’à elle pendant que l’hôtesse fait défiler les pages d’un catalogue, sûrement pour que nous confirmions la marque.
— Tu as pris des photos de nos valises ?
— Bien sûr. C’est la première chose que m’a apprise Martin quand on voyage : toujours les prendre en photo avec quelque chose qui prouve la date et le lieu. Pendant que tu bougonnais à Paris, je m’en suis occupée. C’était plus dans l’optique où on les retrouverait cassées, mais bon…
Elle hausse les épaules et se reconcentre sur l’hôtesse.
Elle se débrouille parfaitement seule. Son anglais n’est pas mauvais. Meilleur que le mien, en tout cas. Elle précise notre prochaine adresse, qu’elle sort d’un petit carnet contenant autant de Post-it que son guide de voyage. Thibault, si tu voyais ta fille en ce moment, tu découvrirais à quel point elle ressemble à sa mère. Quoi que tu en dises !
En attendant, ça ne résout pas notre souci : nous n’avons plus de bagages. Je comprends mieux cette histoire de kit de survie dans le sac cabine.
Alizée me rejoint tout sourire. Comment peut-elle être aussi décontractée alors que nous n’avons pas nos affaires ?
— Normalement, nos valises arriveront par le vol de demain. On devrait nous les livrer dans quarante-huit heures.
— Sûr ? demandé-je, sceptique.
— J’ai donné nos deux prochaines adresses. Si jamais c’est trop tard pour la première, ils les enverront directement à la deuxième. J’ai aussi fourni mon numéro de téléphone, si besoin.
— Ça ne va pas te coûter trop cher de passer des coups de fil depuis l’étranger ?
— Non. Maman m’a pris une option internationale pour le mois.
Je ne sais pas quoi ajouter. J’ai l’impression que ce voyage a été pensé et réfléchi à la seconde, et que j’ai juste à me laisser porter. Non, c’est même une certitude. Alizée est mon guide touristique. Le monde tourne à l’envers. Elle est l’adulte responsable, et moi, l’ado ronchon qui traîne des pieds.
— Bon, il faut qu’on aille changer nos JR et, ensuite, en route pour notre première destination.
— Qui est ?
Alizée se tourne vers moi, sac à dos remonté sur les épaules, les sourcils froncés.
— Je t’en ai parlé dans le RER à Paris.
— Excuse mon grand âge, j’ai oublié.
Elle me donne un coup de coude en rigolant.
— On commence par Kyoto ! Ensuite, on filera à Nara, avant de prendre la direction de la baie d’Hiroshima pour visiter le sanctuaire de Miyajima. Et enfin, on remontera jusqu’à Tokyo.
— Hein, hein ! tenté-je de faire croire que j’ai la moindre idée de ce dont elle parle.
Le seul mot qui m’évoque quelque chose est ce sanctuaire dans la baie d’Hiroshima.
Ma nièce lève les yeux au ciel, puis elle me sourit en m’attrapant le bras.
— Ce n’est pas grave, contente-toi de me suivre, et ce sera parfait.
Si elle le dit.
De toute façon, je n’ai pas d’autre choix. Si elle s’en remet à moi, nous allons reprendre l’avion immédiatement direction la France où je pourrai à nouveau me morfondre dans mon canapé.
Elle me guide dans l’aéroport, s’arrête pour demander à une personne où se trouve je ne sais quel kiosque pour changer nos contremarques, que je n’ai jamais achetées et que je découvre. Je vais avoir une conversation avec Thibault. Nous avions fait le budget avec Martin, je sais que ces tickets coûtent cher pour quinze jours. Il est hors de question que tout le voyage soit à leurs frais.
Quand nous arrivons devant le guichet recherché, je laisse Alizée assumer son rôle de guide. Elle le fait très bien, et j’ai compris que ça lui fait plaisir de tout gérer.
Je regarde mon téléphone que j’ai réussi à connecter en Wi-Fi. Plusieurs messages clignotent. Mon frère en tête de liste. Comme c’est étrange !
Thibault : Bien arrivés ?
Thibault : Le vol s’est bien passé ?
Thibault : Vous avez vos billets pour Kyoto ?
Thibault : Alizée t’a dit qu’on lui a donné des yens ?
Thibault : Elle peut aussi retirer de l’argent. J’ai mis des sous sur son compte au cas où.
Jacynthe : Si tu pouvais donner des nouvelles à ton frère, ce serait bien. Il est en panique.
Thibault : Alors, votre vol ?
Thibault : Vous devez être arrivés depuis au moins une heure, maintenant. Des news ?
Thibault : Alizée ne décroche pas sur son téléphone.
Thibault : Ma fille me ghoste…
Thibault : Je vous jure que si vous ne répondez pas, j’appelle la douane.
Il me fatigue ! Comment fait Jacynthe pour le supporter ? Il doit être à peine 8 heures à Paris, et il est déjà remonté comme un ressort. Même si je n’en ai pas envie, je prends le temps de lui répondre. Il serait bien capable de contacter l’ambassade pour signaler notre disparition.
Emmanuel : On est bien arrivés. Ta fille n’a pas répondu parce qu’elle gérait un souci de valises. Maintenant, elle achète nos billets pour Kyoto.
Emmanuel : Évite d’appeler la douane, Interpol ou je ne sais qui, on est vivants.
Je coupe le son de mon téléphone pour ne pas entendre la prochaine vague de textos arriver. Connaissant mon frère, il a dû mettre plusieurs réveils pour être au taquet. J’espère qu’il va s’apaiser au fil du voyage.
Mon ventre gargouille. Je regarde s’il est possible d’acheter quelque chose dans le coin et repère une boutique qui fera l’affaire. Je préviens Alizée et pénètre dans le magasin où s’entassent journaux, nourriture et souvenirs. Les boîtes de gâteaux et autres sucreries sont de marques bien connues, je ne suis pas trop dépaysé pour le moment. J’attrape deux paquets de chips, des biscuits et deux sandwichs, puis je règle par carte. Je ne me sens pas encore de me battre avec la monnaie locale. Seule chose que j’ai dû réviser avant de partir afin de reconnaître les billets et les pièces…
Lorsque je sors, Alizée s’empresse de me rejoindre avec nos titres de transport.
— Voilà nos JR. Ne les perds pas.
Me prendrait-elle pour un gamin de 5 ans ? Il faut dire que mon incapacité à m’occuper de moi-même ces derniers temps ne plaide pas en ma faveur !
— Et ça, ce sont nos tickets pour Kyoto. On devra changer de train à Tokyo.
— OK, tu m’expliqueras ça pendant le trajet jusqu’à la capitale. Nous en profiterons pour manger en même temps.
— Super.
Nous voilà en route pour prendre le N’EX, comme dit Alizée, en sprintant parce qu’il ne va pas tarder et que nous n’avons pas la moindre idée d’où se trouve le quai. Avec nos valises à trimballer, nous ne nous en serions jamais sortis.
En termes de confort, les Japonais sont imbattables. En ce qui concerne les gares, en revanche… Celle de Tokyo est un vrai labyrinthe. Heureusement que nous avions le temps entre notre arrivée et le départ du shinkansen. J’ai bien cru que nous ne nous en sortirions jamais. Pourtant, nous avons réussi. Maintenant à bord du train direction Kyoto, j’ai l’impression de souffler. Alizée, à côté de moi, dort contre la fenêtre.
Durant notre trajet de l’aéroport de Narita à Tokyo, nous avons pu discuter un peu en mangeant. Je sais que nous allons arriver à 20 heures passées à destination, qu’il nous faudra trouver l’hôtel et envisager de dîner. Demain, ma nièce nous a prévu un réveil assez tôt pour un circuit millimétré. J’en ai mal aux pieds d’avance.
Une voix annonçant notre arrivée à Nagoya me réveille.
— C’est le prochain arrêt, m’informe Alizée qui grignote quelques biscuits.
— Déjà ?
— Oui.
Elle me sourit et continue à manger. Par curiosité, j’observe les rangées que je peux voir. Il y a quelques touristes, comme nous. J’essaie de deviner de quel pays ils viennent. À l’accent de ceux qui sont les plus proches de nous, je dirais qu’ils sont Américains. Le couple plus loin, aucune idée.
Quand le train ralentit de nouveau, nous attrapons nos sacs et rejoignons les portes au moment où elles s’ouvrent. Le wagon déverse son flot de voyageurs sur le quai.
— Kyoto, nous voilà ! scande Alizée.
Plusieurs Japonais se retournent pour la regarder, mais ma nièce s’en contrefiche. Elle me saisit le bras et me tire vers la sortie.
Le nez en l’air, elle suit les indications jusqu’au grand hall. Je reste muet quelques secondes en contemplant l’immense voûte contemporaine. Son arc de cercle ressemble à une toile d’araignée de métal et de verre. La hauteur est difficilement estimable. Comment ne pas se sentir tout petit en levant la tête ? C’est époustouflant.
— On a le temps de monter jusqu’à la première terrasse ? demande Alizée.
— C’est toi le guide. Je te suis.
Nous empruntons un escalator aux dimensions impressionnantes pour découvrir cette gare atypique. La vue d’en haut est saisissante. Une vraie fourmilière. En plus, nous ne sommes même pas au dernier étage.
— Tu veux qu’on mange tout de suite ? Sinon, on trouvera quelque chose dans la grande rue au-dessus de l’hôtel.
Elle semble soudain fatiguée par le voyage.
— Nous devons marcher beaucoup ?
— Un peu, oui. On peut aussi prendre le bus.
Je vois dans son regard que, malgré son épuisement, elle préférerait marcher. Je sens son désir de commencer à découvrir autre chose que des wagons et des gares. Quel oncle serais-je pour lui refuser ça ?
— Mangeons et ensuite nous rejoindrons l’hôtel. Comme ça, si nous sommes trop fatigués, nous n’aurons pas besoin de ressortir.
— Top. Y’a un centre commercial dans la gare, on va bien trouver un restaurant encore ouvert.
Nous déambulons dans une galerie. Les boutiques se suivent : souvenirs, pâtisseries, bento et… un restaurant de ramens. Parfait !
Nous nous installons, éreintés. Et découvrons une carte en japonais. L’immersion commence vraiment. Alizée sort son téléphone et, grâce à une application, elle arrive à nous traduire sommairement les éléments les plus importants. Je pensais qu’ils auraient des menus en anglais.
Nous commandons maladroitement, en montrant les plats directement sur la carte.
— J’espère qu’on aura ce qu’a dit ton machin électronique.
— Surprise !
Je souris à Alizée, et après quelques minutes, nous dégustons nos gyozas et nos ramens. C’est bien ce que nous avons choisi, en revanche, ils doivent avoir un appétit monstrueux. C’est quoi, la taille de ce bol ? Je ne vais jamais le terminer.
Je n’ai pas terminé. Tant pis !
Une fois dehors, Alizée sort une carte de Kyoto. Elle y a tracé l’itinéraire le plus rapide pour rejoindre l’hôtel. Kyoto étant une colline, nous montons douloureusement jusqu’à notre destination.
La nuit est tombée, l’air est frais, nous évoluons en découvrant un changement d’architecture. Puis nous arrivons le long d’une rivière bordée de cerisiers. Les fleurs sont en fin de vie, les pétales rosés jonchent le sol. Quelques lanternes sont accrochées aux branches. C’est magnifique. On s’arrête pour prendre des photos.
Là, je suis au Japon. Ce Japon rêvé par Martin. Ce mélange entre moderne et ancien. Je sens les larmes me monter aux yeux et je les essuie rapidement. Alizée vient me retrouver, comme si elle avait senti que mon moral était en chute libre et me propose de faire un selfie de nous.
Nous rejoignons une grande rue fréquentée bordée de magasins. Le charme est rompu.
— C’est encore loin, demandé-je ?
— Je dirais cinq minutes.
Nous déambulons parmi les passants parfois un peu soûls. J’ai envie d’une douche, de m’allonger et de dormir au plus vite.
Quand nous arrivons devant ce qui doit être notre hôtel, nous entrons et sommes accueillis par un homme qui nous souhaite la bienvenue et nous indique le panneau pour que nous retirions nos chaussures et les rangions sur les étagères.
En chaussons, Alizée se rend à l’accueil. Nos chaussures vont rester là ? Toutes seules ? Ce n’est pas risqué ? Je m’apprête à poser la question à ma nièce, mais elle est en pleine discussion. Quelques mots me parviennent en anglais : homme, femme, petit déjeuner, espace commun… De quoi parlent-ils ?
Alizée sort sa carte, paie et se tourne vers moi, un sourire placardé aux lèvres.
— Voici notre première étape. Un hôtel capsule.
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