Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 26 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

25 - Louisa

25

Louisa

 

Quand je passe prendre Alizée et Emmanuel pour notre sortie tokyoïte du jour, j’ai la surprise de ne trouver que l’adolescente devant le portail. Elle est prête, son sac sur le dos, et Himeko lui a préparé un bento. Mais il n’y a pas de trace d’Emmanuel, et elle ne semble pas l’attendre.

— Ton oncle ne vient pas ?

— Il ne se sent pas bien.

— Ce n’est pas trop grave ? m’inquiété-je.

— Non. Ne t’inquiète pas. Himeko-baasan va prendre soin de lui.

Le sourire d’Alizée me rassure. Si c’était vraiment grave, elle aurait été complètement stressée.

— Et Akiko ? se renseigne-t-elle.

— Elle nous rejoint tout à l’heure.

On marche vers le métro lorsqu’Alizée m’arrête.

— Louisa, je peux te demander quelque chose ?

— Bien sûr.

— On peut passer par Harajuku avant de retourner à Nakai ?

— Harajuku ?

— Oui. Je l’ai fait très rapidement avec mon oncle et j’aimerais bien y retourner.

— Mais tu n’y vas pas demain avec Akiko ?

— Si, mais…

OK, j’ai compris. Il y a quelque chose en particulier qu’elle souhaite faire aujourd’hui. En route, alors.

Nous revoici dans cette rue bariolée. Elle m’entraîne dans toutes les boutiques qui lui font de l’œil, et je la vois essayer plusieurs tenues en me demandant mon avis. Elle discute aussi avec quelques vendeuses. Je la regarde évoluer avec plaisir. C’est son univers. Sa passion. J’étais comme elle il n’y a pas si longtemps. Mon truc, ce n’était pas la mode mais la décoration d’intérieur. Ce qui n’est pas si éloigné.

Je dois retrouver des rêves à réaliser.

— Louisa, regarde !

Je sursaute alors qu’elle me fourre une robe dans les bras puis me pousse dans une cabine.

— Essaie. Je suis sûre qu’elle t’ira à merveille.

— Je n’ai pas besoin…

— Tatatata, allez.

Je m’exécute. Me voilà à essayer plusieurs tenues sans pouvoir dire non.

La robe n’était qu’un prétexte à un relooking. Je me suis fait complètement avoir. Je me retrouve vite avec plusieurs sacs aux bras.

— Je n’avais pas besoin de tout ça.

— On a toujours besoin de se changer.

Je lève les yeux au ciel en guise de réponse, sauf que son enthousiasme me fait du bien.

Alizée me traîne ensuite dans une ruelle, comme si elle savait parfaitement où elle allait. Elle s’arrête face à la devanture d’un coiffeur.

— Euh, Alizée ?

Elle se tourne vers moi avec un sourire jusqu’aux oreilles.

— Oui.

Ce regard angélique ne me dit rien qui vaille.

— J’avais envie de refaire mes pointes avant de rentrer.

— Ton oncle…

— Mon oncle n’est pas mon père.

— Mais…

— Allez, viens !

Assise sur un siège, observant un coiffeur avec une coupe punk et des vêtements déstructurés s’occuper de mes cheveux, j’ai peur. Très peur. J’espère que mon baragouin en anglais pour lui faire comprendre que je ne voulais surtout pas me retrouver avec le crâne rasé lui est arrivé jusqu’au cerveau.

— Ne t’inquiète pas. C’est un des meilleurs coiffeurs d’Harajuku, me glisse Alizée.

— Tu peux me dire pourquoi je suis sur cette chaise ?

— C’est une demande expresse.

De qui ? C’est quoi, cette arnaque ? En fait, je suis tombée dans un traquenard orchestré dans mon dos.

— Qui paie ?

L’adolescente fait mine de ne pas m’avoir entendue et tapote sur son téléphone.

Des vêtements. Un tour chez le coiffeur. Des messages en douce. Emmanuel est-il vraiment patraque ou a-t-il délibérément laissé le champ libre à sa nièce ? Qui est dans le coup ?

— Tu sais que je le saurai à un moment.

— De quoi ?

C’est ça, fais l’innocente !

— Are you ready?

Je regarde l’homme qui s’installe dans mon dos. Non, je ne suis pas ready du tout. Jamais. Pourtant, je ne bronche pas. Il s’affaire autour de moi sans que je ne puisse rien voir. L’angoisse monte. Je m’imagine déjà avec des cheveux roses, une coupe hirsute. Cela pourra être une bonne excuse pour ne pas rentrer à Paris. Je resterai terrée dans le bureau de chez Camilla à jamais.

— Tu peux ouvrir les yeux, Louisa.

La voix d’Alizée me fait sursauter. J’avais fermé les yeux ?

— Tu es superbe.

C’est déjà terminé ?

— You are beautiful!

En fronçant le nez, je tente de me regarder. J’ouvre à demi un œil avant de les écarquiller devant mon reflet. Merde, alors ! C’est pas mal. Rien d’excentrique. Pas de rose, de bleu ou de vert. Juste des dégradés de blond pour un balayage. Mes cheveux ont été coupés. Mes boucles remontent autour de mon visage. La petite touche asymétrique est plutôt sympa.

— Tu aimes ?

— C’est… C’est… différent.

— Akiko va être contente.

— A.ki.ko…

Je me tourne vers Alizée qui sourit toujours. D’accord, ma nièce était dans le coup. Sauf que ce n’est pas elle qui paie. Donc ma sœur doit être complice de tout ça. Camilla, tu vas m’entendre !

— Pour un nouveau départ, il faut un changement total.

— Hum, vous discutez trop avec Akiko. Qu’est-ce qu’elle t’a raconté ?

— Les grandes lignes, répond-elle en haussant les épaules.

— OK, tu sais tout, quoi.

— Les grandes lignes.

Elle n’en démord pas. Je laisse tomber.

Le coiffeur se charge de ses mèches et nous voici toutes les deux prêtes pour le reste de la journée.

— Pas d’autres surprises ?

— Nop. C’était la seule. Enfin…

— Alizée ?

— Non, non. Promis.

Je ne sais pas si je dois vraiment la croire.

Je suis rassurée quand on quitte Harajuku pour Nakai. Akiko nous attend à la sortie du métro de Shinjuku. Camilla est avec elle. Telle mère, telle fille.

— Ça te va trop bien !

Ma nièce est tellement heureuse qu’il est difficile de l’engueuler. Je ne pensais pas que ma déprime l’avait autant atteinte. J’ai pourtant bien évité d’en parler. Comment est-elle au courant ? Qu’est-ce qu’elle a perçu ? Camilla en a-t-elle discuté avec elle ? Ou pire, Gaël ? Le traître. Je suis sûre que c’est lui.

Akiko me mitraille avec son appareil avant de se mettre en route à côté d’Alizée. Camilla me rejoint en souriant.

— Elle a raison, tu sais. Ça te va très bien.

— Vous m’avez piégée.

— Un peu.

— Pourquoi ?

Camilla ne répond pas tout de suite, mais elle finit par prendre la parole.

— Pour t’aider à aller de l’avant.

— Je…

— Je sais. Tu vas à ton rythme. Il te faut du temps. Parfois, un coup de pouce, ça aide, non ? On voulait t’aider à notre manière avec Akiko. En vrai, c’est une idée de ta nièce. Elle est vraiment heureuse que tu sois là. Elle s’inquiète juste. C’est une ado sensible. Elle veut que tu ailles mieux. Attention, on ne te demande pas de sauter dans un avion pour reprendre ta vie en main. Tu peux rester autant de temps que tu veux. Tout ce qu’on souhaite, c’est que lorsque tu décideras de rentrer, tu sois en accord avec toi-même.

Je sens une larme couler le long de ma joue. Je l’essuie rapidement. D’un petit mouvement, je donne un coup d’épaule à ma sœur qui me sourit.

— Merci.

Camilla n’ajoute rien.

On arrive chez Tsubaki, qui est ravie. Elle me complimente sur mes cheveux et demande à voir ma nouvelle garde-robe. Son enthousiasme est contagieux.

Le déjeuner se déroule bien. Les bentos préparés sont délicieux, et on les accompagne de boissons et pâtisseries du café.

L’après-midi file à une vitesse folle. La découverte du quartier de Nakai est une vraie surprise. On déambule de musées en ateliers. Apparemment, Tsubaki avait prévenu tout le monde de notre passage, parce que les filles ont eu des démonstrations et des petits cadeaux spécifiques. Et comme Camilla était avec nous, elle a pu jouer les traductrices pendant qu’Akiko et Alizée s’amusaient. Un bonheur de les voir toutes les deux si heureuses.

— Louisa, tu peux prendre Mochi ?

Et me voilà avec la peluche dans les mains. Camilla rit à mes côtés. Pourtant, elle se prend aussi au jeu, et on effectue plusieurs photos avec l’ourson. Je retrouve ma sœur.

Après être repassées chercher nos affaires et boire un dernier café chez Tsubaki, on rentre toutes les quatre, heureuses de notre journée. Alizée nous salue pour rejoindre Emmanuel chez Himeko. Takumi nous accueille avec le sourire. OK, lui aussi était au courant de tout ça. Je les retiens. Tous.

Akiko s’empresse de mettre ses photos sur son ordinateur pour nous les montrer. Après quelques branchements, les voilà qui défilent sur la télévision. Elle a du talent. Et quand je vois le regard de Takumi et Camilla, ils le savent. Le rêve d’Akiko n’est peut-être pas si irréalisable que ça. En tout cas, je ferai tout pour l’aider à l’atteindre.

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