Le goût des mochis au kouign amann
32 - Emmanuel
32
Emmanuel
J’ai rendez-vous avec Erwan dans dix minutes. Il m’a parlé de quelqu’un à même de dessiner des plans pour la rénovation. J’ai pris ceux de Martin pour montrer ce que j’aimerais, néanmoins, un professionnel me sera en effet d’une grande aide. Je me doute que tout ne sera pas possible. Après tout, Martin n’était pas architecte. Mais si nous pouvons au moins nous en rapprocher.
Lorsque je sors de la voiture, j’entends des voix à l’intérieur. Ils sont déjà là. Parfait ! J’attrape mon dossier et pousse le portail. À l’oreille, je me dirige vers la grange.
— Je te dis qu’avec un peu de travail, on peut récupérer une partie des pierres.
— Elles sont usées, ce serait mieux de les changer.
— Mais c’est ce qui fait le charme de ce lieu, Erwan !
Cette voix féminine me dit quelque chose. Je passe l’encadrement et m’immobilise en reconnaissant la personne qui vient de s’exprimer.
— Louisa ?
Elle se retourne en écarquillant les yeux.
— Emmanuel ?
— Vous vous connaissez ? s’étonne Erwan.
Le monde est vraiment tout petit.
— C’est toi qui as acheté la ferme ? me questionne Louisa.
— Pas vraiment… C’est compliqué.
Elle fronce le nez puis passe une main dans ses cheveux avant de me montrer de vieilles pierres pour qu’on s’asseye.
— On s’est rencontrés au Japon, explique-t-elle à Erwan. Alizée est sa nièce.
— La nouvelle copine d’Akiko ?
— C’est ça.
Nous nous installons tous les trois. J’ai encore du mal à me dire que Louisa est en face de moi. Quand Alizée va savoir ça, elle va bondir. Je vais avoir le droit à un monologue sur le karma, le destin et d’autres stupidités.
— Alors comme ça, vous vous êtes rencontrés au Japon ?
Louisa raconte les grandes lignes de notre histoire à Erwan. Il l’écoute avec attention. Peut-être sont-ils ensemble ? Louisa ne nous a pas parlé de son petit copain.
— Du coup, Emmanuel, tu veux faire quoi de tout ça ? me demande Louisa en désignant la bâtisse.
Je sursaute et resserre ma prise sur le dossier avant d’inspirer et de l’ouvrir au sol.
— J’aimerais qu’on essaie de se rapprocher le plus possible des plans ci-joints. Tout n’est sûrement pas réalisable, la personne qui les a faits n’était pas architecte, loin de là.
Louisa prend les feuilles et les observe une à une en se mordillant la lèvre. Je sais qu’elle est architecte d’intérieur, qu’elle bosse pour une grosse boîte, sauf que tout ne se passait pas bien. Raison pour laquelle elle est partie voir sa sœur au Japon. Nous n’avons jamais eu l’occasion d’entrer dans les détails. Nous ne nous sommes vus que quelques jours, finalement.
— Les idées sont bonnes. Cette personne a dû faire de nombreuses recherches pour arriver à mettre des échelles et jongler avec les murs porteurs. Toutefois, il y a beaucoup de petites erreurs, et il faut prendre en compte l’état des lieux et les matériaux utilisés pour la construction.
— Tu pourras en faire quelque chose ? demande Erwan.
Je sens mon cœur se serrer dans l’attente de sa réponse. Ses yeux continuent à analyser avant qu’elle ne repose le tout.
— Oui. Il y a du boulot. Mais oui. C’est une bonne base de travail.
La pression dans mon ventre se relâche.
— Je savais que c’était un travail pour toi, Lou, s’enthousiasme l’entrepreneur.
— Ça ne va pas poser souci avec ton boulot ? me renseigné-je.
Louisa soupire et prend quelques secondes avant de me répondre.
— Je ne pense pas y retourner.
— Comment ça ?
On se regarde avec Erwan. Nous avons parlé d’une même voix.
— Je n’ai pas encore pris ma décision. Je désirais attendre la fin de mes congés.
Le vent s’engouffre dans la grange et nous fait frissonner.
— Je voudrais travailler sur ce projet.
Elle se lève et va caresser un des pans du mur toujours debout.
— J’ai toujours voulu retaper ce lieu. Je ne peux pas rater cette occasion.
Je ne connais pas très bien Louisa, pourtant, ses paroles me touchent. J’ai l’impression d’entendre Martin. Avec elle, je suis sûr qu’on pourra réaliser ce rêve qui lui tenait tant à cœur.
— Moi, ça me va.
Elle se tourne vers moi en souriant.
— Alizée va être contente quand elle va débarquer.
— C’est vrai qu’elle devait venir chez ton grand-père.
— Oui. On pourra leur faire visiter, ajoute-t-elle doucement.
— Dans ce cas, il ne reste plus qu’à terminer les devis, voir les matériaux finaux…
— Je te dirai lesquels, le coupe Louisa.
— C’est moi l’entrepreneur.
Louisa tourne son visage vers moi.
— Emmanuel tranchera.
Je sens que je vais devoir jouer les arbitres. Ça me convient. Ils sont amusants, tous les deux.
— Tu rentres sur Paris, ce soir ?
— Je pensais prendre un hôtel et faire le chemin demain.
— Viens dormir chez Pap.
Sa proposition me prend de court. Mal à l’aise, je fronce le nez. Je ne veux surtout pas déranger.
— Comme ça, on pourra discuter un peu plus des plans.
J’accepte. Nous raccompagnons Erwan jusqu’au portail. Nous observons son véhicule disparaître avant d’aller vers ma voiture.
— Décidément, on ne se lâche plus, plaisanté-je.
— À croire que nos routes devaient se recroiser, continue-t-elle.
Louisa m’indique le chemin, et en moins de deux minutes, nous sommes déjà arrivés. Un doute me vient quand je remarque que nous n’avons croisé aucune autre maison.
— Louisa ?
— Oui ?
— Dis-moi, ton grand-père…
Je n’ai pas le temps de dire quoi que ce soit qu’un chien se rue sur le portail. Louisa s’empresse de sortir pour aller le caresser. Je reconnais ce chien, tout comme je reconnais l’homme qui nous attend sur le perron.
— Lou, qu’est-ce que tu fais avec le Parigot ?
— Pap, soit aimable, c’est notre invité.
— Notre invité ?
— Oui. Je te présente Emmanuel. C’est l’oncle d’Alizée.
Il fronce les sourcils, semble chercher quelque chose avant de soupirer.
— Fais-le rentrer, alors ! Je vais vous servir du café.
Martin, je vais finir par croire que c’est toi qui orchestres tout ça.
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