Le goût des mochis au kouign amann
10 - Emmanuel
10
Emmanuel
Quand Alizée m’accueille avec le sourire au petit déjeuner, ma colère s’évapore un peu. Juste un peu. Je n’ai toujours pas digéré de devoir ranger mes maigres affaires dans un casier – tout juste assez grand pour contenir une valise et un sac –, de prendre une douche dans une salle d’eau commune puis de me retrouver à dormir dans un dortoir. Tout de même isolé dans une couchette de spationaute.
J’ai eu l’impression d’être projeté dans Le Cinquième Élément1. Sauf que je ne suis pas Bruce Willis, loin de là. Je tenais à peine assis. On ne peut pas dire que c’est mal équipé, tout est à portée de main : chargeur, réveil, lampe tamisée ; mais cela donne l’impression d’être dans un clapier à lapin.
— Ohayo2 !
— Ohayo toi-même, ronchonné-je pour la forme.
Je saisis un plateau pour me servir un petit déjeuner occidental au buffet. Viennoiseries, jus d’orange et un peu de fromage.
Lorsque je rejoins ma nièce, elle surfe sur son smartphone.
— Il est tout juste 8 heures, et tu es déjà scotchée à ton écran, grondé-je.
— Je suis réveillée depuis plus de deux heures, j’ai vérifié les horaires des visites que j’avais prévues pour aujourd’hui. On devrait revenir pile dans les temps pour profiter de la partie sauna.
— Si tu le dis.
Je tartine ma tranche de pain avec du fromage et mords dedans. Eurk ! La France me manque déjà. C’est insipide. J’essaie de me faire une raison. Après tout, ce n’est que pour deux semaines. Et puis Martin ne cessait de répéter qu’il est important de s’ouvrir à de nouvelles perspectives.
— Tu veux voir mes posts Insta ? me propose Alizée.
— Qu’est-ce que tu as bien pu prendre en photo ? Nous n’avons fait que du train.
Ma nièce lève les yeux au plafond et tourne son écran vers moi tandis que je mâchouille un morceau de croissant sans beurre. Devant moi, plusieurs photos de Mochi s’étalent fièrement.
— Quand est-ce que tu as réussi à prendre ça ?
— Pendant que tu râlais quelque part.
Sa réponse me ramène sur terre. Trop occupé à macérer ma peine, j’en oublie la beauté de ce qui m’entoure et l’importance des personnes qui sont encore là.
J’avale une grande gorgée de jus d’orange et soupire.
— Je suis désolé.
Alizée hausse les épaules. Mochi est sur la table, alors je l’attrape et la taquine avec.
— Je suis vraiment désolé. Tu veux bien pardonner à ton oncle préféré ?
— Je ne sais pas.
Je l’attaque un peu plus avec la peluche, et elle finit par se marrer. Je préfère ça !
— D’accord, mais à partir de maintenant, tu souris.
Mes lèvres s’étirent en une grimace forcée, et elle explose de rire sous le regard de nos voisins. Hum, oui, c’est vrai, les effusions en public sont mal vues.
— On y va, proposé-je en avalant le reste de mon jus d’orange. De toute manière, ce petit déjeuner n’a pas de quoi me retenir ici.
— Tu n’avais qu’à prendre les pancakes avec le sirop d’érable.
— Tu ne pouvais pas me le dire avant ?
— Non. Comme disait Martin, il faut faire ses propres expériences.
Touché !
*
* *
Il est à peine midi, et je ne sens plus mes pieds. Pourquoi ai-je accepté de marcher plutôt que de monter dans un bus ? Cette ville en veut à mes poumons. Ou à mes fessiers. Certainement aux deux !
Alizée, devant moi, prend en photo le superbe temple que nous venons de rejoindre après avoir grimpé un nombre certain de marches. Kiyomizu-dera. Ce temple sur pilotis est surprenant. Sa couleur rouge et l’architecture en bois sont magnifiques.
Après avoir payé notre entrée, nous profitons de la balade à l’intérieur. Ici, pas de meubles superflus. En revanche, nous découvrons de splendides peintures murales, des lanternes et des sculptures sur bois d’une finesse incroyable.
Nous nous accordons une pause au niveau de la grande terrasse pour observer le paysage en contrebas. Alizée ne cesse de mitrailler ce qui l’entoure avec son appareil photo.
— Tu peux tenir Mochi ? me demande-t-elle alors que mon regard est accroché à la cime des arbres.
J’accepte de récupérer la peluche et la pose sur la rambarde pour qu’elle puisse prendre son cliché. Je la tiens néanmoins aussi loin de moi que possible, pour ne pas apparaître sur la prise de vue. Les touristes nous épient en souriant. Fichue bestiole !
Nous continuons notre périple en nous promenant le long d’un sentier jusqu’à une petite cascade. La fameuse fontaine de jouvence. Alizée m’y entraîne, et nous faisons la queue pour y boire.
Martin aurait adoré. Martin aurait eu besoin de cette eau purificatrice. Je tente de chasser cette pensée. Ce n’est que de l’eau. Une superstition stupide. Il n’est pas possible de vivre éternellement.
Une dame me ramène à la réalité en me proposant de me prendre en photo avec ma fille. Nous ne la détrompons pas, je vois qu’Alizée est trop heureuse. Cela nous permettra d’envoyer un cliché à Thibault pour qu’il ne nous harcèle pas dès qu’il se lèvera… Et puis nous sommes là pour nous créer des souvenirs tous les deux.
*
* *
L’eau chaude qui détend mes membres me fait un bien fou. Tout comme
le calme apaisant du onsen3 de l’hôtel. Je ne m’attendais pas à une sorte de patio en bois avec des bambous en décoration. C’est très zen. Nous ne sommes que quatre hommes dedans, et j’apprécie particulièrement la discrétion de chacun. Je craignais de me retrouver nu devant des inconnus, et finalement, passé les premières minutes, la gêne a disparu. En plus, personne ne discute, tout le monde profite. Je me demande si du côté des femmes, Alizée éprouve le même sentiment. En tout cas, c’est parfait après une journée à crapahuter dans tout Kyoto. Dire que nous allons remettre ça demain !
Alizée doit me parler du programme au dîner, j’ai peur. J’arriverai peut-être à négocier quelques voyages en bus.
Je ferme les yeux et savoure l’instant présent.
— Nous pourrions louer un onsen rien que pour nous deux, lance Martin en tournant les pages de son guide.
— Tu crois que ça passerait ? demandé-je en haussant les sourcils.
— Nous ne serons certainement pas le premier couple gay à visiter le Japon. Et puis, ce qu’on fait en privé ne les regarde pas, ajoute-t-il avec malice.
Une douce chaleur s’installe dans mon corps alors que je m’imagine parfaitement ce que nous pourrions y faire.
— Et que fais-tu d’Alizée ?
Ma nièce sera en effet présente pendant une partie du voyage.
— Nous ferons ça pendant notre semaine tous les deux. Nous irons à Hakone pour nous balader autour du lac, voir le torii, et ensuite, nous
passerons le reste du temps dans notre chambre, en yukata4.
— Sans yukata, tu veux dire.
Il sourit, se penche au-dessus de la table et m’embrasse le nez avant de récupérer son guide touristique.
— Et puis, de toute manière, nous sommes obligés de réserver une chambre privée, reprend-il avec sérieux.
— Pourquoi ça ?
Je hausse un sourcil tout en me levant pour aller me servir un verre d’eau. Martin me suit du regard et remonte sa manche dès que je me tourne de nouveau vers lui. Son tatouage apparaît alors. Son bras est entièrement orné de courbes celtiques que j’adore tracer du doigt. Il l’avait déjà lors de notre rencontre.
— Tu sais, porter un tatouage, au Japon, c’est compliqué. C’est souvent mal perçu. Si on ne t’associe plus immédiatement à un Yakuza, tu renvoies tout de même l’image de quelqu’un qui se rebelle contre la société…
— C’est vrai. Je pensais que pour les étrangers, ça passait.
— À certains endroits. Pas partout. Et vu la taille du mien, il sera difficile de le cacher. Enfin, voyons le positif, c’est une excuse parfaite pour opter plutôt pour un bain privé…
Je m’approche de lui, m’assieds sur ses genoux et l’embrasse.
— Comme si tu avais besoin d’excuses pour ce genre de choses !
J’ouvre les yeux lorsqu’une des personnes quitte le bassin. Et dire que je découvre la joie des onsens dans un hôtel capsule. Notre voyage aurait dû être si différent… Quoique… Martin m’aurait aussi fait crapahuter toute la journée.
Je profite encore quelques minutes avant de me lever à mon tour, de récupérer ma petite serviette digne d’un timbre-poste et d’aller me rhabiller.
Quand j’entre dans la salle commune où je dois retrouver Alizée, je ne la vois pas. Elle n’est peut-être pas tout à fait prête. Du coup, je m’installe à une table et patiente. Les minutes s’écoulent. Un coup d’œil à mon smartphone m’apprend que je n’ai pas reçu de message de sa part. Ni de celle de Thibault. Je crois que le flot de photos que nous lui avons envoyé l’a calmé.
Mon ventre émet un gargouillis peu discret, et je me sens mal à l’aise. Qu’est-ce qu’elle fiche ? Mon regard se pose sur une panière de fruits. Je vais finir par me lever et prendre une pomme.
— Désolée, je n’ai pas vu le temps passer.
Alizée déboule avec toute l’énergie d’une adolescente en pleine forme, tandis que moi, j’aurais pu me glisser dans un lit après cet agréable moment de décontraction.
— Nous allons mettre une montre à Mochi.
Ma nièce s’arrête, me scrute et sourit.
— Tu fais de l’humour ?
— De temps en temps.
— Tout n’est pas perdu, alors. Suis-moi, on va manger !
Pas besoin de me le dire deux fois, je n’attends que ça. Je ne réagis cependant pas assez vite au goût d’Alizée qui m’attrape le bras pour m’inciter à me lever et m’entraîne à l’extérieur de l’hôtel. L’air est un peu frais dehors, bien qu’il fasse bon.
Nous quittons rapidement la rue principale pour nous faufiler dans les petites ruelles, à la recherche d’un restaurant qui saura attirer notre
attention. J’espère que ce sera meilleur que les malheureux sobas5 que nous avons dû dévorer en quatrième vitesse ce midi pour tenir notre planning.
Et ça l’est. Manger à genoux n’est pas simple, je finis donc en tailleur pour soulager mes pauvres articulations, mais le thé et les sashimis de poissons divers sont délicieux. Le petit verre de saké pour terminer le repas aussi. C’est repus que nous retournons dans la nuit jusqu’à notre hôtel.
Les lanternes accrochées aux branches des cerisiers donnent aux rues que nous traversons un aspect féerique. Nous prenons le temps de nous arrêter sur un petit pont et de regarder l’eau couler, emportant avec elle les pétales tombés.
Alizée pose sa tête sur mon épaule et sourit.
— Martin aurait aimé notre première journée.
Un pincement me serre le cœur.
— Martin aurait été encore pire que toi.
Elle me donne un coup de coude.
— Je peux être pire, si tu veux.
— Non, merci. Pense à mes pauvres articulations de vieux.
Son rire me fait du bien.
— On va faire tout ce qu’il avait planifié. Pour lui, m’annonce-t-elle avant de se redresser et de se tourner vers moi, les yeux humides et brillants.
— Merci.
Son sourire s’agrandit, et elle m’attrape le bras.
— On verra demain si tu me remercies encore.
Je lève les yeux au ciel.
— Je t’ai dit de penser à mes pauvres articulations.
Elle me lâche et s’éloigne en rigolant. Je lance un dernier regard à l’eau qui s’écoule.
— Ce voyage est pour toi, prononcé-je dans l’air.
Puis je rejoins Alizée.
1. Film de Luc Besson sorti en 1997.
2. Bonjour (en japonais).
3. Bain thermal japonais.
4. Kimono léger, pouvant être porté en sortie de bain.
5. Pâtes de sarrasin.
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