Le goût des mochis au kouign amann
13 - Louisa
13
Louisa
Aujourd’hui, j’ai décidé de me promener dans Shinjuku. Camilla a eu un imprévu, et je me retrouve seule dans ce quartier aux airs new-yorkais. Les logos de marques vestimentaires et de maroquineries occidentales s’accumulent dans les vitrines. Les prix me font lever les yeux au ciel. Est-ce que m’acheter une paire de Louboutin ou un sac Vuitton me ferait aller mieux ? Je ne réponds même pas à cette question. Je n’ai jamais été une amatrice de mode, cela ne va pas changer.
Je traverse une ruelle juste au moment où il se met à pleuvoir des cordes. Et évidemment, je n’ai pas pris de parapluie. Alors que tous les médias ainsi que des annonces dans le métro ne cessent de rappeler de ne pas sortir sans. Observant autour de moi rapidement, je ne reconnais pas Shinjuku. Depuis quand je déambule ? Où suis-je ?
Je m’engouffre dans le premier commerce disponible pour me mettre au sec. Étonnée par l’atmosphère tempérée qui m’accueille plutôt que l’excès de climatisation dont j’ai pris l’habitude, je fais un tour sur moi-même et découvre un café cosy à la décoration douce, un peu vintage. Ce qui attire mon regard en premier lieu, ce sont les nombreuses plantes vertes et les fleurs qui habillent l’endroit.
— Bonjour, m’interpelle une voix avec un fort accent anglais.
— Euh… Bonjour, réponds-je, surprise par la langue de Molière.
— Bienvenue au Tsubaki Café.
— Vous parlez français ?
La demoiselle derrière le comptoir me sourit. Ma première question aurait peut-être dû être « Comment avez-vous su que je suis Française ? », sauf que je ne fais jamais rien comme tout le monde.
— Ma mère est Française, m’apprend mon interlocutrice.
— Et l’accent anglais ? demandé-je en tirant un tabouret pour m’installer au bar, curieuse.
— Mon père.
Je retire mon pull trempé pour le laisser sécher sur le siège d’à côté, et les pâtisseries qui sont dans la vitrine m’interpellent. Elles ont l’air très appétissantes.
— Je vous sers quelque chose de chaud ? Un café ? Un chocolat ? Un thé ?
— Un chocolat, merci.
La serveuse entame la préparation de ma boisson, et je me tourne pour continuer mon observation des lieux. En plus du grand comptoir avec plusieurs tabourets hauts, on trouve des banquettes associées à des fauteuils dépareillés entourant des tables en bois brut et quelques palettes réutilisées en guise de mobilier. J’aime beaucoup. Il y a certes un côté décalé, mais une harmonie se dégage de l’ensemble.
— Je peux vous proposer un gâteau pour accompagner votre boisson, m’annonce la jeune femme, attirant mon attention tout en déposant une tasse remplie devant moi. Aujourd’hui, j’ai des cupcakes à la fleur de cerisier. Ou un fondant au thé vert. Et bien évidemment, des cookies noisette.
J’opte pour un cupcake et savoure ma tasse chocolatée. Les arômes me réconfortent.
— C’est très joli ce que vous avez fait de cet endroit.
— Merci. Il m’a fallu du temps pour dénicher tout ce que je voulais.
— Si je peux me permettre, vous devriez ajouter quelques coussins dans le coin là-bas et changer cette lampe pour une Tiffany.
Elle fronce le nez, semblant réfléchir. J’en profite pour goûter le cupcake, il est délicieux.
— Vous avez raison. Cela harmoniserait les couleurs. Vous avez l’œil.
— Je su… J’étais décoratrice d’intérieur.
Un de ses sourcils s’arque, elle ne pose cependant pas de question. Je lui en suis reconnaissante.
— N’hésitez pas si vous avez d’autres suggestions. Ce café aime évoluer.
Sa gentillesse et sa bienveillance me mettent à l’aise, et sans que je m’en rende vraiment compte, me voilà en train de lui prodiguer des conseils d’aménagement.
Tsubaki, de son prénom – oui, comme le café –, s’avère être une passionnée de déco. Lorsque mon téléphone sonne sur le comptoir, je prends conscience que je viens de passer l’après-midi à papoter avec elle. Camilla me demande où je suis et si je peux ramener des œufs et du lait. Je m’excuse donc auprès de la propriétaire et paie mes diverses consommations. Le chocolat chaud initial a vite été remplacé par deux cafés, auxquels se sont ajoutées plusieurs pâtisseries. J’en achète d’ailleurs quelques-unes en plus pour ce soir avant de quitter les lieux.
Comme il ne pleut plus, je me tourne vers la devanture pour la prendre en photo. Je compte bien revenir. L’extérieur est à l’image de l’intérieur : fleuri. Je retiens le nom du quartier, Nakai (merci, Google Maps), ainsi que le chemin pour retrouver le café.
La pluie semble avoir fait une vraie pause, j’en profite donc pour découvrir les environs. Bien loin de la folie de Shinjuku, je flâne le long d’une rivière bordée de résidences à taille humaine. Je passe devant plusieurs petites échoppes artisanales que j’ai hâte de pouvoir visiter.
Le sentiment de plénitude ressenti au café me quitte progressivement
pour laisser place au doute. Alors que je traîne dans les rayons du konbini1, je me remémore une phrase qui ne cesse de revenir en boucle dans mon cerveau : « Je su… J’étais décoratrice d’intérieur. » Qu’est-ce qui m’a fait buter sur ces mots ? Je suis décoratrice d’intérieur. En vacances, certes. Néanmoins, cela reste ce que je suis. Ma discussion avec Tsubaki prouve bien que ma passion pour ce métier n’a pas disparu.
Lorsque je rentre, Akiko est installée dans le canapé. Elle fait ses devoirs. Camilla, elle, occupe la cuisine.
— Tiens, en plus des œufs et du lait, j’ai ramené ça, annoncé-je à ma sœur en lui tendant la boîte contenant les pâtisseries achetées plus tôt.
Akiko nous rejoint, curieuse.
— Oh ! Tu as trouvé le Tsubaki Café !
Elle ouvre le carton avec gourmandise pour détailler les gâteaux.
— Des cupcakes ! se réjouit-elle.
— Pas avant de manger, gronde Camilla.
Akiko referme le couvercle en bougonnant.
— Tu connais ? demandé-je pour détourner son attention.
Elle se tourne vers moi, un grand sourire aux lèvres.
— Bien sûr. J’adore ce café. Tsubaki organise plusieurs après-midi et soirées à thème artistique chaque mois. On peut y découvrir plein de choses. Ses ateliers sont assez connus sur Instagram. Attends, je te montre.
Plus rapide que l’éclair, elle dégaine son smartphone et fait défiler des photos sous mes yeux. Je suis assez surprise de voir autant de followers. Le café était plutôt vide aujourd’hui. Je crois que personne n’est entré pendant toute la durée de notre longue conversation.
— Je comptais aller à celui programmé mardi prochain. Tu veux m’accompagner ? me propose ma nièce.
Je jette un coup d’œil à Camilla qui nous observe en souriant.
— Allez, s’il te plaît ! Maman ne peut pas venir. Tu es mon seul espoir.
Quel que soit le pays dans lequel ils grandissent, les adolescents semblent partager cette tendance à tout dramatiser.
— Je comprends mieux cette invitation ! C’est intéressé !
Akiko rigole avant de me faire son petit regard de chiot.
— D’accord, je viendrai avec toi.
— Super ! Merci !
Elle dépose un baiser sur ma joue puis retourne à ses devoirs.
— Cela ne te dérange pas qu’elle sorte le soir ? demandé-je à ma sœur.
— Pas si tu l’accompagnes. Et je suis sûre que ça vous fera du bien de sortir toutes les deux. En revanche, il faudra rentrer avant 22 h 30.
— Même Cendrillon avait la permission de minuit, râlé-je pour la forme.
— Sa marraine sera gentille de me ramener ma fille avec ses deux chaussures.
Je monte dans ma chambre en riant pour me changer. Il pleuvait de nouveau lorsque je suis sortie du métro.
Après une bonne douche qui chasse les pensées sombres de mon esprit, je retrouve tout le monde autour de la table pour dîner. Takumi vient de rentrer. Akiko lui annonce qu’elle va pouvoir aller à la soirée du Tsubaki Café avec moi. Je sens qu’on va y avoir droit en continu jusqu’à mardi prochain.
1. Supérette souvent ouverte non-stop.
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