Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 12 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

11 - Louisa

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Louisa

 

À Paris, je passe mon temps à regarder où je pose les pieds. J’avance, la tête penchée vers le bitume gris et sale, sans jamais lever les yeux. Ici, ils sont toujours tournés vers le ciel. C’est en effet en l’air que se situent la plupart des enseignes. Dans un même immeuble, on peut trouver plusieurs boutiques. À l’extérieur, des panneaux de toutes les couleurs et de toutes les formes indiquent leur existence et leur nom. Les informations se télescopent dans mon cerveau, et je suis parfois obligée de fermer les paupières pour ne pas avoir le tournis.

Ce matin, j’ai pris le métro jusqu’à Shibuya, le quartier le plus connu de Tokyo. Il est le centre névralgique de la mode tokyoïte. Entourée de milliers de personnes, je traverse le plus grand passage piéton au monde, comme l’héroïne d’un film. Le film raté de ma vie.

Maintenant que je suis ici, je ne sais plus quoi faire. Camilla ne m’a pas une seule fois demandé pourquoi j’avais soudainement décidé de venir les voir. Gaël l’a-t-il appelée pour lui expliquer que la vieille ferme a été vendue ? Est-ce que je devrais lui annoncer, moi ? Lui dire que mon rêve a pris fin. Je n’y arrive pas. Le formuler reviendrait à le rendre réel. Et puis elle n’y croyait pas. Je ne veux pas lire le soulagement sur son visage. En parler avec Gaël était une chose. Mais depuis, plus personne autour de moi n’a prononcé le mot « ferme ». Tous mes proches ont fait comme si rien n’avait changé. On a ri à l’anniversaire de Noan, organisé mon voyage, dit du mal de Fleur et de mon boss. Mon projet était devenu tabou.

Les panneaux publicitaires géants déversent leur musique autour de moi. Pendant que la foule continue d’avancer, j’ai l’impression de faire du surplace. Dans quelle direction ai-je envie de me tourner ? Ai-je encore envie de travailler dans une boîte qui n’a pas confiance en mes capacités ? Est-ce que démissionner serait raisonnable ? Que fait-on quand le but de notre vie disparaît ?

Je traîne devant une boutique de vêtements. Et si je changeais de look ? Cela me permettrait-il de voir la vie autrement ? Que choisir ? Grunge ? Modern chic ? Classique ? Rock ? Quel est mon look, aujourd’hui, déjà ? J’ai enfilé un jean, des baskets et un pull oversize. Je me suis toujours sentie bien dans cette tenue. Dois-je vraiment tirer un trait sur qui j’étais ? Inventer un nouveau moi ? Je passe mon tour et continue à déambuler. C’est pas mal, aussi, pour occuper une journée.

En rentrant, la maison est vide. Je me rends compte, alors que le silence règne autour de moi, que ma sœur, son mari et ma nièce ont un but. Ils ne subissent pas la vie, ils se projettent. Takumi et Camilla enseignent, un métier dans lequel ils s’épanouissent. Akiko se passionne pour la photo. Ils forment une famille soudée. Et moi ? Que me reste-t-il, maintenant que la ferme est vendue ? Pas de petit ami, pas de projet de famille.

Je me fais couler un café et sors dans le jardinet devant la maison. Tout le monde vit collé l’un à l’autre, pourtant, on se sent comme hors de Tokyo. Je m’assieds sur la marche du perron et savoure l’air frais sur mon visage. C’est étrangement calme. J’avale quelques gorgées de mon breuvage avec délice.

Qu’est-ce que je suis venue faire ici ? Rejoindre Camilla sur un coup de tête me semblait une très bonne idée. Et maintenant ? Je pourrais visiter le Japon. Me créer de beaux souvenirs. Profiter pleinement de mes vacances pour jouer les touristes. Et après ? Je n’arrête pas de me répéter cette question. Comme si toute ma vie devait se résumer à ça.

Une vieille dame sort de la maisonnette de droite et m’adresse un grand sourire depuis son jardin.

— Sumimasen.

Elle s’exprime évidemment en japonais. Quand ma sœur a rencontré Takumi, j’ai fait l’effort d’apprendre quelques mots, les hiraganas et les

katakanas1. C’était déjà pas mal. Après tout, Takumi parle très bien français. Akiko parle ses deux langues maternelles. Tous les deux maîtrisent également l’anglais à la perfection. Pourquoi devrais-je me mettre au japonais ? Pour éviter des moments de solitude comme celui-ci.

Je rends son sourire à cette voisine tout en effectuant un signe de la main.

— Konnichi wa Himeko-baasan2.

En rentrant chez elle pile au bon moment, Camilla vient de me sauver. Elle commence une discussion en japonais avec sa voisine. Je reste assise sur ma marche en les écoutant distraitement. J’entends mon prénom prononcé plusieurs fois. La vieille dame finit par s’éclipser en me saluant.

Camilla me rejoint pour s’installer à mes côtés.

— Himeko est notre voisine depuis qu’on a emménagé ici avec Takumi.

— Ah !

— Elle a gardé Akiko de nombreuses fois. C’est un amour. Elle nous dépanne souvent. Sa famille habite à Hokkaido, et ils ne descendent presque jamais jusqu’à la capitale. Je lui ai déjà demandé pourquoi elle ne partait pas les rejoindre. Elle veut rester dans cette petite maison dans laquelle elle vivait avec son mari. Il est mort il y a quelques années.

— C’est triste.

Camilla ne me répond pas tout de suite, son regard est posé sur un pot de fleurs près du portail.

— Je ne trouve pas. C’est touchant. C’était leur rêve.

Je détaille la petite maison et imagine la vieille dame vivre seule. Est-ce qu’elle s’accroche à ce rêve au point de s’imposer une vie de solitude ? Jusqu’où pouvons-nous aller pour nos rêves ?

Camilla me tape délicatement sur l’épaule et m’abandonne. Elle rentre faire je ne sais quoi, ayant certainement compris qu’elle m’a donné matière à réfléchir.

Je soupire et m’apprête à me lever lorsqu’un chat blanc saute la petite clôture et vient se frotter contre mes jambes pour réclamer des caresses. Je pousse ma tasse pour éviter que le reste de mon café ne se répande sur le sol.

— Tiens, tu es qui, toi ?

Un collier autour de son cou indique son nom. Yuki. Neige, pour un chat blanc, ce n’est pas super original. Je lui concède deux-trois grattouilles avant de rentrer. Une fois à l’intérieur, je m’adosse quelques secondes à la porte. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire jusqu’au dîner ?

— Louisa ! Viens m’aider à étendre le linge.

J’aurais préféré une autre réponse, mais je vais tout de même lui porter secours.

Moi qui pensais qu’Akiko ne s’habillait qu’en uniforme, je découvre qu’elle a en fait un nombre de vêtements incroyable.

Une fois que tout est étendu, on passe à la préparation du repas, puis on dresse une liste de courses pour les prochains jours. Crayon en main, je m’attelle à noter tout ce que me dicte Camilla, ajoutant quelques petites choses de mon côté. À partir de demain, elle me propose qu’on profite de ses matinées libres pour aller nous promener toutes les deux. Elle retrouvera ensuite ses étudiants en français.

1. Hiragana et katakana : alphabets phonétiques japonais.

2. Bonjour, grand-mère Himeko (en japonais). Himeko est le prénom de cette voisine et

« baasan » est le suffixe utilisé de manière affective pour « grand-mère ».

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