Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 18 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

17 - Louisa

17

 

Louisa

 

☐ Être une tante digne de ce nom : efforts à poursuivre. ☐ Mettre à plat ce que je veux faire de ma vie : en cours.

Je scrute cette dernière phrase en mordillant le bout de mon stylo. Gaël se moquerait de moi s’il lisait ce début de liste. Il me dirait que je me prends trop la tête, que je dois laisser la vie me porter là où elle le souhaite. Être ouverte aux opportunités.

— Je te sers un nouveau café ? me demande Tsubaki.

— Avec plaisir.

Elle remplit ma tasse généreusement, et je repousse mon carnet pour la prendre entre mes doigts. L’odeur est rassurante et familière. De même que sa chaleur.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

Je lève mon regard vers la propriétaire des lieux et laisse apparaître un sourire amer.

— Tout.

Son sourcil droit s’arque avant qu’elle ne s’appuie sur le comptoir.

— Tout ? Tu es certaine ?

Ce n’est que la seconde fois que je viens au café, et j’ai déjà l’impression qu’elle m’a percée à jour. Je hausse les épaules et savoure une gorgée de ma boisson de cœur.

— Non, pas tout, en effet. Seulement beaucoup de choses.

— Tu vois, tu commences à changer de point de vue. Et si tu te mettais à ma place ?

— Je ne te connais pas assez pour ça.

— Louisa-san, cela n’a rien à voir avec connaître quelqu’un ou pas. Change juste de point de vue sur ce qui ne va pas. Détache-toi et ouvre des perspectives.

La voilà qui raisonne comme Gaël !

Un client entre, et Tsubaki me délaisse un instant pour s’occuper de lui. Depuis que je suis arrivée au café, de bonne heure, de nombreuses personnes ont défilé. Le début de la semaine est bien plus agité que lorsque je suis venue la dernière fois.

Après avoir passé un super week-end, j’avais besoin de m’isoler. Une recherche rapide sur Internet m’a appris que le Tsubaki Café était ouvert. Sac en main, j’ai prévenu Camilla que je sortais pour la journée. Et me voilà, un carnet posé sur le comptoir, un crayon en main, à lister point par point ce que j’ai fait et ce qu’il me reste à faire.

☐ Faire une liste des tâches restantes avant le retour en France : en cours.

☐ Visiter Tokyo : en cours.

☐ Boire mon café : OK.

☐ Boire mon second café : OK. ☐ Boire un troisième café : en cours.

Je dois me rendre à l’évidence, même les listes ne me rassurent plus. Je n’ai pas ouvert mon application depuis des semaines.

J’observe Tsubaki et son client discuter quelques secondes. Changer de point de vue. Comment on fait ça ? Me mettre à la place de quelqu’un d’autre pour faire un constat. OK ! Essayons. De toute manière, je n’ai rien d’autre à faire de plus urgent.

Je tourne la page et je recommence à noter :

Ce qui s’est passé ces derniers temps :

☐ J’ai foiré mon plus gros dossier. ☐ Fleur m’a piqué mon poste. ☐ La ferme a été vendue.

Je m’arrête sur cette phrase et sens mon cœur se serrer avant que je ne me ressaisisse.

☐ Je suis partie au Japon.

☐ Je vis chez Camilla et sa famille.

Pour combien de temps ? J’ai officiellement posé deux semaines de congé, mais avec mes heures à récupérer, je pourrais prolonger mon séjour bien au-delà de ce délai. En ai-je envie ? Le visage de Pap m’apparaît. Je ne peux pas le laisser tout seul. Qui s’occupera de lui ?

Chassant ces nouvelles questions, je reprends mon analyse.

Ce qui est en cours :

☐ Je découvre de nouveaux quartiers de Tokyo. ☐ Je redécouvre ma nièce et ses passions. ☐ Je renoue des liens forts avec ma sœur. ☐ Je réfléchis au sens de ma vie. Quel sens ai-je envie de lui donner ?

— Eh bien, ça en fait, des questions, constate Tsubaki en revenant au comptoir.

Le client est parti, on n’est à nouveau que toutes les deux.

— Oui. Je suis en période de doute total.

— Les remises en question, il faut en faire.

— Je…

— Cependant, est-il nécessaire de tout remettre en question ?

Dans son regard, je vois briller une lueur malicieuse. Elle dépose un cupcake devant moi avant de disparaître dans ce qui doit lui servir de cuisine. Et moi, je reste bêtement devant mon carnet, à me poser encore plus de questions.

*

* *

— Tu vas voir, ça va être trop trop bien.

Akiko ne cesse de nous rebattre les oreilles depuis qu’elle s’est levée. Et je n’ai même pas encore pris mon premier café du matin. Les mots de Tsubaki ont tourné dans mon cerveau toute la nuit. Est-ce que je fais bien de tout remettre en question à cause d’un événement ? Ou même de plusieurs.

— Je ne rentrerai pas tard.

Elle disparaît après avoir embrassé nos joues à sa mère et moi.

Une fois la tornade partie, Camilla me sourit chaleureusement.

— Tu vas devenir la meilleure tata du monde.

— Ne suis-je pas déjà la meilleure tata du monde ?

— Y’a du progrès.

Ma sœur dépose un mug de café à ma portée et s’installe en face de moi.

— Alors ?

Cette femme sait lire dans les esprits, j’en suis sûre.

— Alors quoi ?

— Tu réfléchis.

— Trop.

— Cela te fait du bien ?

— Je ne sais pas encore.

Elle n’ajoute rien et boit son thé.

Qu’est-ce qu’elles ont toutes à me parler par énigme ? OK, je suis perdue. Flûte, quoi ! Je ne vais pas non plus jouer mon avenir à pile ou face.

— Si tu veux, pour te changer les idées, je devais aller chercher les courses de notre voisine. Tu pourrais t’en charger à ma place.

— Tu fais les courses pour ta voisine ?

— Quand elle ne se sent pas très bien, oui. Tu veux y aller ?

Je savoure une gorgée de mon café. Pourquoi pas. Ce sera ma bonne action de la journée. Cela fera peut-être évoluer mon karma de manière positive.

— Il faut faire quoi, exactement ?

— J’ai une petite liste. Il faut juste acheter ce dont elle a besoin et le lui déposer.

— Pas de choses bizarres ?

— Que veux-tu qu’elle demande de bizarre ?

— On ne sait jamais.

— Non. Il n’y a rien de bizarre.

— Alors, c’est d’accord.

Camilla va chercher la liste en question et me la tend.

— Tu avais prémédité ton coup ?

— Qu’est-ce qui te laisse penser ça ?

Tout est inscrit en français… Je me doute bien que la voisine ne lui a pas écrit ainsi.

Je lève les yeux au ciel et termine mon café avant d’aller m’habiller. Allez, un peu de motivation !

J’arpente les rayons de la supérette à la recherche de ce qu’il me faut pour satisfaire la voisine de ma sœur. Je coche au fur et à mesure la liste que je suis scrupuleusement. Il me reste encore les cases suivantes à remplir :

☐ Quelques yaourts.

☐ Un peu de raisin.

☐ Un sachet de riz.

☐ Du curry.

☐ Des croquettes pour chat.

Je crois que j’ai tout. Je passe en caisse et traîne mon cabas à roulettes derrière moi.

Je profite de ma sortie pour faire un peu de lèche-vitrines. Mon regard se pose sur une boutique de prêt-à-porter. La robe vert d’eau qui y est exposée a une coupe légèrement évasée, le tout ceinturé d’un obi plus foncé. Elle me plaît beaucoup. Allez, Louisa, profites-en ! Je me laisse tenter, entre dans le magasin et en ressors avec mon achat. Après tout, rien ne m’empêche d’être un peu coquette pour ma première soirée. J’emprunterai une paire de chaussures à Camilla. Akiko ne pourra pas dire que je ne fais pas d’effort.

Lorsque je rentre avec mon barda, je suis surprise par le silence.

— Camilla ?

Pas de réponse.

— Camilla ?

Je me déchausse et entre dans chaque pièce pour vérifier si elle s’y trouve. De toute évidence, elle est partie. Et moi, je fais quoi des courses ? Je ne la connais pas, la voisine. D’autant qu’elle ne parle que japonais.

Je jette un coup d’œil au cabas. Je ne peux pas le laisser dans l’entrée, il contient des denrées à mettre au frais. Prenant mon courage à deux mains, je ressors et m’arrête devant le portail d’à côté. Louisa, c’est le moment. Lance-toi !

J’ouvre le portail et m’avance le long de la petite allée. Du bruit sur le côté attire mon attention. Le chat blanc que j’ai vu il y a quelques jours dans le jardin en sort et vient folâtrer dans mes jambes. Je me baisse pour le caresser. Un ronronnement satisfait me parvient.

— Yuki, c’est ça ? C’est ta maison, ici ? Les croquettes sont pour toi ?

Un miaulement me répond, et je continue à grattouiller l’arrière de ses oreilles.

— Yuki est bon chat.

Je sursaute et me tourne pour voir la vieille femme s’accroupir à mes côtés et caresser le dos du minet.

— Bonjour, madame ! J’ai vos courses, dis-je en me relevant rapidement.

— Merci.

La folie ne m’a pas encore atteinte : elle parle français. Pourquoi Camilla ne me l’a-t-elle pas dit ?

Un sourire malicieux étire les lèvres de la voisine.

— Je m’appelle Himeko.

— Louisa, enchantée.

Elle me montre la porte de sa maisonnette, et je tire le cabas chez elle. L’intérieur ressemble à celui de chez ma sœur. Abstraction faite de la décoration. Mais si je m’attendais à découvrir une ambiance purement japonaise, ce n’est pas le cas. Les meubles sont disposés à divers endroits et recouverts de cadres photos et de babioles.

Dans la cuisine, je vide le contenu du cabas sur l’îlot central. Himeko arrive doucement et range le tout dans les placards et le réfrigérateur.

— Vous parlez français ? la questionné-je.

— Oui. Camira et Akiko apprennent à moi.

— Vous vous débrouillez bien.

Un nouveau sourire illumine son visage, et Yuki vient miauler à nos pieds.

— Lui tout le temps faim.

Je me baisse pour ramasser la gamelle qu’Himeko remplit.

— Toi vouloir du thé ?

Comment refuser ? J’acquiesce, et elle m’invite à passer dans le salon pour l’y attendre. J’obtempère et découvre une pièce très claire, le sol en tatamis et les portes coulissantes en papier de riz. Sur la table basse entourée de coussins se trouve un splendide bouquet de fleurs. L’harmonie qui s’en dégage me touche beaucoup.

— Ikebana1, me souffle Himeko.

— C’est magnifique.

Elle dépose le plateau sur lequel j’aperçois non seulement du thé mais également des petits gâteaux fourrés à la pâte de haricots rouges. Je prends ma tasse et m’installe en tailleur sur un des coussins alors qu’elle s’assied à genoux face à moi.

— Toi, sœur de Camira ?

— Oui.

— Tu restes longtemps ?

— Je ne sais pas encore.

— Akiko beaucoup t’aimer. Elle parler souvent de toi.

Ma poitrine se serre. J’ai tellement négligé ma famille.

— Elle est adorable.

— Oui.

Lentement, avec des mots simples, on converse toutes les deux. Himeko est ravie que je lui parle de Paris. Elle évoque son défunt mari dont l’autel funéraire se trouve juste derrière nous. Je commence à comprendre pourquoi elle ne veut pas quitter ce lieu bien que sa famille soit à l’autre bout du pays. Recommencer une nouvelle vie n’est plus de son âge. Et puis elle n’est pas toute seule, elle a Yuki, ma sœur et sa famille, son club de tricot le mardi soir, celui d’ikebana le vendredi matin où elle enseigne l’art floral. Et, surtout, tous ses souvenirs.

Quand je la quitte pour retourner chez Camilla, mon cœur est plus léger. Je lui ai promis de revenir prendre le thé avec elle.

 

1. Art floral.

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