Le goût des mochis au kouign amann
19 - Louisa
19
Louisa
— Louisa ! Louisa ! Regarde !
Je me tourne vers Akiko. Elle tient son feu de Bengale qui étincelle de partout.
— Ne te brûle pas, sinon ta mère va me tuer !
Elle acquiesce et tire sur la manche d’Alizée pour qu’elle reste avec elle.
— Je crois qu’elles sont devenues copines.
Mon visage se relève vers Emmanuel qui observe le groupe de jeunes.
— Alizée est très sociable, précise-t-il.
J’étudie l’adolescente qui doit être sa nièce. Ils me disent vraiment quelque chose, tous les deux. Plus je cherche et plus j’ai l’impression que mon cerveau surchauffe. Enfin, ce n’est finalement pas très important.
— Et si on retournait boire notre café, maintenant que nous avons retrouvé nos ados rebelles ? Elles ne vont pas s’envoler, lui proposé-je, contente de pouvoir continuer à discuter avec ce compatriote.
Emmanuel ne me répond pas tout de suite, observant encore le groupe qui se divertit sans vraiment faire attention à nous. Je le vois sortir son téléphone et prendre une photo. Sûrement pour le père de sa nièce. Il acquiesce ensuite et me suit à l’intérieur.
J’attrape mon mug et savoure ma gorgée de café avant de me tourner vers la salle. Il y a toujours autant de monde, passant d’un atelier à l’autre. C’est formidable de voir ça. Je me perds quelques secondes dans la contemplation des visiteurs lorsque Tsubaki m’interpelle :
— Oh ! Louisa, si tu veux, Sanae, qui vient d’arriver, est aussi décoratrice d’intérieur. Je me suis dit que ça pourrait t’intéresser.
Je me sens un peu prise au dépourvu. Je ne m’attendais pas à trouver ce genre d’atelier ce soir. Est-ce que Tsubaki l’a invitée exprès pour moi ? Non, ce n’est qu’une coïncidence. Sûrement une habituée.
— Je ne sais pas trop…
— Changer de point de vue, n’oublie pas.
Elle s’en va sur ces paroles servir d’autres clients. Emmanuel me fixe du regard, je le sens, alors je me tourne vers lui.
— Vous êtes décoratrice d’intérieur ? m’interroge-t-il.
— Hum… En vacances prolongées. J’ai besoin de faire le point.
— Je comprends.
Il n’ajoute rien, et je n’ose pas lui poser plus de questions. Son visage s’est fermé, et la douleur peut se lire dans ses prunelles. Il a l’air triste. Je coupe mon cupcake en deux et lui tends un morceau. En partant à l’autre bout du monde, je ne m’attendais pas à sympathiser avec un Français.
— Vous allez voir, les pâtisseries de Tsubaki sont un régal.
Emmanuel accepte mon offrande, et nous savourons notre moitié de gâteau, oubliant nos soucis. Du moins jusqu’à ce qu’Akiko et Alizée nous rejoignent et réclament de manger elles aussi.
— Vous faites quoi, demain ? demandé-je à Emmanuel tandis que les deux filles se goinfrent tout en discutant.
— Je pense qu’on va aller faire un tour à Nippori, me répond Alizée à sa place.
Elle est survoltée, cette petite.
— Bonne idée. Je ne suis pas encore retournée dans ce quartier, mais dans mes souvenirs, il est très bien.
Alizée regarde son oncle puis reporte son attention sur moi avant de se tapoter la lèvre, comme si elle réfléchissait à quelque chose.
— Vous voulez venir avec nous ? me propose-t-elle.
Prise au dépourvu, je manque de m’étouffer avec le reste de mon café.
— Je…
— Alizée, Louisa a sûrement autre chose à faire, se récrie son oncle.
— Non, elle ne fait rien de ses journées, se moque Akiko.
Je me tourne vers ma nièce, qui avale son gâteau comme si de rien n’était.
— Je ne fais pas rien. Je me promène, je discute avec Tsubaki…
OK, je ne fais pas grand-chose à part me morfondre sur mon rêve perdu.
— Il est tard. On va rentrer, tente Emmanuel pour détourner l’attention.
Peine perdue, nos nièces échangent un regard complice :
— Je vous donne mon numéro. Ce serait chouette que vous puissiez venir. Vous pourrez redécouvrir le quartier et nous partager votre expérience.
— Tu peux me tutoyer, tu sais !
— D’accord ! Et toi, tu peux te joindre à nous demain ! rétorque-t-elle.
Et voilà comment je me retrouve avec le numéro d’Alizée dans mon téléphone, alors qu’on se connaît à peine. Emmanuel secoue la tête de gauche à droite avec une moue qui me laisse comprendre que ce genre de proposition ressemble tout à fait à sa nièce. Au fond, il semble s’en amuser.
Quand ils quittent le café, elle réitère son invitation, et son oncle ajoute même que cela lui ferait également plaisir. On reste encore quelques minutes avant que je ne paie nos consommations.
— Elle est sympa, Alizée, chuchote Akiko pendant qu’on marche tranquillement dans les rues désertes.
— Oui. Très.
— Tu crois qu’on pourra la voir le week-end prochain, avant son départ ?
— On pourra toujours le lui demander. Elle a peut-être prévu quelque chose avec son oncle.
— Je le ferai.
— Elle t’a donné son numéro de téléphone à toi aussi ?
— Oui. Je lui ai promis de l’aider à apprendre le japonais.
Ah ! Les ados !
Akiko passe le trajet du retour à me raconter tout ce qu’elle a découvert ce soir. Elle est ravie. Vraiment. Tant mieux. Parce que moi, je sens que je vais me faire disputer par Camilla. On rentre plus tard que prévu. Cendrillon est en retard. Oups !
Finalement, ma sœur n’a pas râlé. Il faut dire que ma nièce ne lui a pas laissé l’occasion de le faire. Elle souhaitait absolument tout raconter à sa mère, qui nous attendait sagement dans le canapé, un livre dans une main et une tisane encore fumante dans l’autre. Takumi étant couché depuis peu, elle nous a intimé de faire le moins de bruit possible. Difficile à faire comprendre à une adolescente remontée comme une pile électrique. Malgré tout, après un moment, Camilla a réussi à entraîner sa fille dans sa chambre.
— C’est bon, elle est au lit, m’annonce-t-elle en revenant.
Je me redresse dans le canapé et regarde ma sœur s’asseoir à mon côté afin de terminer sa tisane.
— Qui est Alizée ? demande-t-elle.
Un sourire apparaît sur mes lèvres, et je me cale dans les coussins en soupirant d’aise.
— Une ado française que nous avons rencontrée au Tsubaki Café. Elle fait un petit tour du Japon avec son oncle.
— Oh ! Oh ! Un oncle canon ?
Camilla se redresse et m’envoie un regard curieux.
— T’emballe pas. Il est gay.
— Comment tu le sais ?
— Instinct.
Elle lève les yeux au ciel et boit une gorgée de sa tasse.
— Tu ne me crois pas ? Non, en vrai, en discutant, il a laissé échapper des signes qui ne trompent pas. Tout était au masculin.
— Je vois. Dommage.
Je lui donne un petit coup de pied dans la jambe.
— Je ne suis pas ici pour ça.
— Et tu es ici pour quoi ?
Un souffle agacé s’échappe de mes lèvres.
— Je…
— Je sais, Lou. Enfin, non, je ne sais pas vu que tu ne me parles pas.
Je m’enfonce un peu plus dans les coussins. Il faudra bien que je lui dise un jour. Mais je n’y arrive pas. L’écrire sur une feuille, OK. Me l’avouer, mouais. En parler avec ma sœur, non. De quoi ai-je peur, d’ailleurs ?
— En attendant, c’est bien que tu discutes avec d’autres personnes. Tu as besoin de te changer les idées.
Il y a un peu de tristesse dans sa voix.
— Alizée veut que je les accompagne à Nippori demain, glissé-je pour changer de sujet.
Camilla semble avoir compris et n’insiste pas.
— Parfait. J’ai besoin de tissu. Tu pourras me prendre quelques coupons ?
— Pourquoi tu ne viens pas avec moi ?
— Parce que je travaille.
Camilla avale le fond de sa tisane et m’abandonne en me souhaitant bonne nuit. Je reste quelques minutes dans le salon silencieux puis rejoins ma chambre.
Tandis que je suis allongée dans mon lit, je fais défiler le compte Instagram du Tsubaki Café sur lequel sont publiées plusieurs photos de la soirée. Je bifurque ensuite sur celui d’Akiko. Elle aussi a posté plusieurs clichés. Elle a du talent.
Un message arrive sur mon téléphone pendant que je continue à scroller.
Alizée : Akiko m’a donné ton numéro de téléphone. 14 h 30 demain, à la station de Nippori ?
Elles papotent déjà comme de bonnes copines, à ce que je vois. Heureusement qu’elle a enregistré son numéro tout à l’heure.
Louisa : OK. Je serai à l’heure.
Alizée : Super. Merci de venir.
Elle a l’air contente alors qu’on se connaît à peine.
Louisa : Passe une bonne nuit.
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