Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 13 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

12 - Emmanuel

12

Emmanuel

 

— Il ne va pas te mordre, tu sais.

J’entends à peine ce que me dit Alizée tellement elle rigole de me voir éviter ces foutus bestiaux ! Leurs museaux pleins de dents s’approchent de moi. Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Pourquoi ne vont-ils pas embêter d’autres touristes ?

— Plus tu vas avoir peur, plus ils vont te suivre !

Pourquoi y en a-t-il autant ? Trois ou quatre, c’était suffisant. Ils doivent être plus d’une vingtaine, maintenant. Comme s’ils s’étaient donné le mot pour se réunir ici. Le parc est grand, pourtant.

Je recule encore un peu avant de sentir une barrière dans mon dos. Je suis foutu. Il sera gravé sur ma tombe : « Dévoré par des animaux sauvages, au Japon. » Je ferme les yeux et attends le coup de dent fatidique, mais il ne se produit rien. Le rire d’Alizée continue à retentir à mes oreilles, puis j’entends le son de sa voix. Elle s’adresse à quelqu’un en anglais.

J’ouvre un œil. Les bêtes féroces autour de moi ont disparu. Le soulagement se fait sentir avant que la peur ne revienne. Les animaux se sont réunis non loin de ma nièce et d’un couple qui… leur offrent à manger. Ils ont donné à Alizée des biscuits qu’elle tend devant elle d’une main assurée. Elle est sérieusement en train de nourrir ces fichues créatures ? Elles vont nous suivre partout, maintenant !

Je devrais peut-être profiter de leur inattention pour m’échapper de cet enfer. La gare doit être par là. « Si tu laisses ma fille seule dans un pays étranger, je te le ferai regretter. » La voix de Thibault me rappelle à l’ordre, et je me contente de m’éloigner un peu, sans pour autant perdre de vue Alizée. Je la vois sortir Mochi de son sac à dos, prendre une photo avec les deux inconnus, ainsi que plusieurs avec les animaux, et, après d’interminables minutes, elle vient dans ma direction, un grand sourire aux lèvres. Mon regard ne quitte pas les bêtes qui ont décidé d’aller trouver une autre victime à harceler.

— Tu aurais dû nous rejoindre, raille-t-elle.

— Et m’approcher de ça ? Non.

Alizée repart dans un éclat de rire qui fait se retourner plusieurs personnes autour de nous.

— Ça, comme tu dis, ce sont des biches et des cerfs. Des herbivores.

— Et ?

— Ils ne vont pas te manger.

— Comment tu peux en être sûre ?

Elle écarquille les yeux puis soupire et m’attrape la main pour me tirer vers les bestiaux.

— Hors de question. Tu peux leur faire autant de caresses que tu veux, je ne les toucherai pas.

Elle me lâche et me dévisage durement. Ce regard, c’est le même que sa mère. Elle me juge comme si j’étais un gamin qui faisait un caprice. Je ne suis plus un môme et je ne m’approcherai pas de ces choses de mon plein gré.

— C’est pas possible, t’es pire qu’un môme !

— Je suis prudent, rétorqué-je.

Voyant que je n’en démords pas, elle sort son guide et un plan qu’elle déplie devant nous.

— Bon, on est ici, on va se rendre au Todai-ji1 et, après, on se promènera dans le parc.

— D’accord.

— Avec les cerfs, ajoute-t-elle avant de se mettre en route.

Un frisson me remonte le long de la colonne vertébrale. D’autres cerfs ? Encore ? Combien y en a-t-il dans ce foutu parc ? J’aurais dû lire ce fichu guide dans le train afin d’éviter de poser un pied sur le quai de Nara. Je suis certain que c’est marqué en gros dedans : « Venez visiter l’immense parc où gambadent Bambi et toute sa famille en toute liberté. »

Nous déambulons dans les allées du temple et prenons des photos avant d’entrer pour voir le grand Bouddha. À l’instar du bâtiment en bois qui l’abrite, la statue de bronze qui se dresse devant nous est gigantesque. Je me sens petit. Autour de nous, les autres sculptures sont moins démesurées mais en imposent tout de même. Les touristes progressent en silence ou chuchotent pour ne pas déranger le repos des divinités. C’est agréable. Je me laisse porter par l’atmosphère religieuse. C’est comme mettre les pieds dans une église, même si nous ne sommes pas catholiques : le lieu est lourd du passé.

— Tu sais que le Daibutsu mesure presque vingt mètres ? murmure Alizée.

— Le quoi ?

— Le Bouddha. Tu aurais pu réviser un peu, se moque-t-elle.

— Et te priver de l’occasion de jouer le guide touristique ?

Alizée me sourit et me confie Mochi pour que je le pose devant la reproduction du temple et qu’elle prenne sa photo. Revoilà cette fichue peluche !

Je me rapproche du Bouddha qui est à présent moins encombré de touristes. Il est magnifique. Sa hauteur me force à me tordre le cou. Les grandes fleurs de lotus autour de lui sont superbes. Sans parler de l’autel. C’est toute la composition qui en impose. Martin, tu aurais adoré.

— Prêt pour la prochaine étape ? glisse Alizée à mon oreille en m’attrapant le bras.

Ai-je le choix ?

*

* *

— Alors, tu en penses quoi ? me demande Alizée.

— C’est froid !

Elle éclate d’un grand rire qui fait se retourner aussi bien les touristes que les cerfs qui nous épient un peu plus loin. Je les garde à l’œil depuis que nous nous sommes installés sur un banc pour déguster un kakigori. En d’autres mots, de la glace pilée avec du sirop, sans que ça soit un granité pour autant. Les copeaux sont découpés plus finement.

— On dirait qu’on mange de la neige, ajoute ma nièce en mettant une cuillère dans sa bouche.

Elle a choisi le parfum thé vert, je suis resté sur quelque chose de plus classique avec de la pêche.

Après avoir marché plusieurs heures dans ce grand parc, cette pause est la bienvenue. Je ne compte pas l’arrêt que nous avons fait pour pique-niquer rapidement. Le planning est serré, nous avons un train à prendre en fin d’après-midi pour notre prochaine étape.

— Tu veux aller où ensuite ? questionné-je ma nièce, toujours maîtresse du programme.

— Au Kasuga-taisha.

— À tes souhaits.

Ses sourcils se froncent, et elle m’adresse un regard noir avant de retourner à sa glace. Oui, je sais : je pourrais lire le guide.

— Un sanctuaire un peu plus loin.

— Loin comment ?

— On doit traverser le parc.

— Comment ça ?

— T’inquiète. T’as qu’à me suivre.

Un coup d’œil à mes pieds douloureux me confirme que cette journée va être encore plus éprouvante que celle passée à Kyoto hier.

*

* *

La journée est finalement passée vite. J’attends Alizée, assis sur un des bancs devant le temple que nous venons de visiter. Elle tenait absolument à fouiller la boutique de souvenirs. Je l’imagine déjà faire une razzia sur les babioles en tout genre.

— C’est tout bon pour moi !

Alizée me rejoint en chuchotant fort. Oui, il est possible de chuchoter fort.

— Tu as trouvé quelque chose ?

— Oui, j’ai pris ça pour toi !

Elle tend la main, et patiente jusqu’à ce que je fasse de même, puis laisse tomber un bout de tissu dans ma paume.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un talisman.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’un talisman ?

— Rien de spécial. Il est juste là pour toi.

Alizée le récupère et l’accroche à mon sac à dos.

— Je vais avoir l’air ridicule, bougonné-je.

— Pas du tout. C’est courant, ici. Regarde, Mochi en a un aussi.

Elle se tourne et fait voler celui qui est suspendu à sa fermeture Éclair. Mochi porte le sien autour du cou. Si ça peut lui faire plaisir…

— On peut retourner à la gare, maintenant.

Alizée sort la carte, et nous retraversons le parc en direction de la ville. Nous croisons de nouveau de nombreux cerfs, et dans ma tête, je les salue en leur disant « À jamais, sales bestioles ».

Nous longeons le lac, passons le long de quelques cerisiers en fleur, puis non loin du premier temple que nous avons visité, et déambulons dans les rues jusqu’à la gare.

Comme à l’allée, nous devrions en avoir pour moins d’une heure de trajet. Ça ne sera pas trop long. Parfait ! Je suis épuisé, j’ai hâte de pouvoir profiter d’un lit confortable. Quand soudain, un doute s’instille en moi pendant que nous patientons sur le quai.

— Tu as choisi quoi comme hôtel pour ce soir ? questionné-je ma nièce pour me rassurer.

La perspective d’une nouvelle étrangeté est loin de me réjouir.

— Tu verras.

— Alizée…

— Promis, ce n’est pas un hôtel capsule.

L’hôtel est un hôtel. Un vrai. Avec une chambre, des lits, une salle de bains. Et surtout, le plus important : nos valises ! Elles ont été réceptionnées durant la journée. Je vais enfin pouvoir me vêtir autrement.

— Si tu voulais absolument te changer, on pouvait s’arrêter acheter des vêtements, se marre Alizée alors que je respire à plein nez une tenue fraîchement extirpée de mon bagage.

Elle sort de la douche, les cheveux humides.

— Certes, mais non. J’ai tout ce qu’il me faut là-dedans !

— Eh bah si tu as tout ce qu’il te faut, tu as vingt minutes pour te préparer avant qu’on aille manger.

— Tu files un mauvais coton, toi, à devenir aussi autoritaire.

Elle me tire la langue avant de se laisser tomber sur son lit en appréciant le confort du matelas.

— Profite, tu ne sais pas ce que je t’ai préparé pour ce soir.

Je ne veux pas savoir. Je compte bien savourer les bienfaits d’une bonne douche sans me torturer l’esprit avec ce qui m’attend.

 

1. Temple bouddhiste situé à Nara.

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