Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 21 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

20 - Emmanuel

20

 

Emmanuel

 

— Oh ! La vue est ouf ! s’écrie Alizée comme si elle était toute seule.

Ce qui, évidemment, n’est pas le cas. Les autres touristes se tournent vers nous, et je décide de m’éloigner de ma nièce pour observer les buildings au loin. Je ne connais pas cette personne !

Ma tentative d’esquive ne sert à rien, Alizée me rejoint et pose Mochi pour pouvoir faire une ou deux photos de plus. Cette fichue peluche est toujours là. Partout. Tout le temps.

— On voit vraiment bien, d’ici.

— C’est pour ça qu’on a payé une somme astronomique pour notre billet. Heureusement qu’il fait beau.

— Pourquoi tu parles tout de suite d’argent ? Regarde ce panorama. D’accord, la Tokyo Skytree est un peu chère. Mais c’est un super point de vue.

— On aurait très bien pu retourner à Shinjuku.

— Oh ! Tu as ouvert un guide ! se moque-t-elle.

Je lève les yeux au ciel. Elle a raison, je suis allé surfer sur Internet avec le Wi-Fi de la guest house. Il y a d’autres observatoires moins chers, voire gratuits. Pourtant, Alizée voulait celui-là. Nous nous sommes donc réveillés aux aurores pour arriver tôt et éviter une queue monumentale. Tout ça pour regarder des buildings…

Ma nièce me donne un coup de coude et continue à faire le tour pour pouvoir mitrailler la métropole sous tous les angles. Je la laisse faire et reste avec Mochi.

— Te voilà abandonné avec moi, murmuré-je à la petite peluche. Toi aussi, tu veux admirer l’horizon ?

Stupide ! Pourquoi je lui parle ?

La vue n’a rien à voir avec celle offerte par la tour Eiffel à Paris. Ou par la tour Montparnasse. Nous ne sommes clairement pas sur le même genre de paysage. Ni le même style de ville. Paris ne s’élance pas autant vers le ciel. Néanmoins, au loin, nous pouvons apercevoir le mont Fuji.

Je sors mon smartphone pour faire à mon tour quelques photos puis je replonge dans ma contemplation. Un coup de coude me fait émerger de mes pensées.

— On y va ? On a encore quelques petites choses à faire avant de retrouver Louisa.

Je fourre Mochi dans les mains d’Alizée et rejoins la sortie. De ce que j’ai pu voir sur Internet en cherchant des informations sur le quartier de Nippori, j’ai le sentiment que je vais m’y sentir seul. Heureusement que Louisa sera là pour partager un moment avec ma nièce.

Alizée m’entraîne de rue en rue au fil de son guide. Nous nous arrêtons dans quelques boutiques avant de repartir de plus belle. De haute lutte, j’obtiens une pause le temps de déjeuner. Je commence un peu à saturer de la nourriture japonaise. Riz, riz, riz… nouilles. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour un bon steak et des frites ? Et du fromage. Un camembert bien coulant sur du pain.

Mon téléphone, sur lequel je viens de paramétrer le Wi-Fi du restaurant, se met à biper.

Thibault : J’ai vu que Mochi s’est promené jusqu’à un observatoire ? Pas trop le vertige ?

Comment Thibault sait-il déjà tout ça ? Il est super tôt en France. Il ne bosse jamais ? Et Alizée, comment a-t-elle déjà pu poster sur son compte ? Nous n’arrêtons pas depuis ce matin. Je la vois tapoter sur son écran. En fait, elle est tout le temps dessus, ce n’est pas possible.

Emmanuel : Non. Je n’ai pas le vertige. Tu devrais le savoir.

J’envoie le message en soufflant.

Thibault : C’est vrai, c’était Martin !

Je me fige en lisant ces mots. Oui, Martin avait le vertige. Pourtant, il n’hésitait pas à se mettre en difficulté. Le souvenir de notre visite de la tour Eiffel me revient. Il était resté accroché à mon bras malgré la hauteur et ne cessait de jeter des coups d’œil en contrebas. Une vraie épreuve pour lui. Qui a continué lors de notre repas dans le prestigieux restaurant du deuxième étage. J’avais prévu le coup et demandé une table centrale. Un soulagement pour mon mari, qui craignait de gâcher notre anniversaire de mariage… En dépit de cette mésaventure, nous en riions souvent ensemble. Quand nous avons programmé notre tour du monde, il m’avait promis de monter en haut de la tour de Pise et de parcourir le pont de San Francisco. En plus de nombreuses choses qu’il rêvait de faire. Martin était comme ça.

« C’est parce que tant que tu es à mes côtés, je sais que tout se passera bien. » La phrase traverse mon esprit, et mes mains se mettent à trembler. Heureusement, le vibreur de mon portable me ramène à l’instant présent.

Thibault : Pardon, mes doigts ont tapé trop vite.

Jacynthe : Excuse ton imbécile de frère de n’avoir aucun tact.

Bien sûr, le premier truc qu’il a fait, c’est de prévenir sa moitié de sa boulette. Un soupir franchit mes lèvres. Il y en aura d’autres, des loupés. Je ne peux pas leur demander d’effacer Martin. De l’oublier…

Emmanuel : Pas grave.

Je me déconnecte du Wi-Fi et range mon téléphone. Alizée me lance un regard par-dessus sa tasse de thé. Ses parents l’ont mise au courant, j’en suis sûr.

— Tu sais que tu as le droit d’insulter mon père, si tu veux.

— Pourquoi veux-tu que je l’insulte ?

— Parce que c’est un abruti sans tact.

— Ta mère m’a dit la même chose.

— Parfois, je me demande comment ma mère le supporte.

Un sourire naît sur mes lèvres, et je comprends que c’est tout ce que cherchait à faire Alizée.

— Parce qu’ils s’aiment. Si ce n’était pas le cas, tu ne serais pas là.

— Le plus grand drame de ma vie.

On échange un regard complice, et elle se met à avaler son repas précipitamment.

— Louisa ne va pas tarder. On va être en retard.

— D’accord.

Je l’imite, et nous rapportons nos plateaux au comptoir une fois notre déjeuner englouti. Allons affronter le quartier qui aura ma peau !

Louisa nous attendait à la sortie du métro, souriante et semblant heureuse de nous revoir. Après avoir établi un plan d’attaque, soit celui de parcourir toute la rue principale pour repérer les magasins les plus intéressants et revenir ensuite acheter, nous voilà à déambuler comme des âmes en peine. Enfin, moi. Et Mochi. Dont j’ai récupéré la garde. J’ai l’air malin à me trimballer avec une peluche accrochée à la ceinture de mon jean.

Les filles ne cessent de s’extasier devant les tissus, imaginant je ne sais quoi avec. Alizée est dans son élément. Clairement. Louisa joue le jeu et n’hésite pas à lui montrer d’autres motifs qui pourraient lui plaire.

— Tu vois, Mochi, ça, c’est une nièce heureuse.

La peluche ne me répond pas. Je prends donc mon mal en patience et piétine.

Après une quinzaine de boutiques, une pause s’impose. Ou plutôt, un débriefing. Louisa a sorti un carnet où elle a noté tout ce qu’elles ont repéré. Elle rature et ajoute des notes que je ne comprends pas. J’ai l’impression que les notes, ça la connaît. Tout ça est très ordonné.

Pourquoi ne suis-je pas resté à la guest house ? Allez, Emmanuel, fais un effort, ta nièce est au comble du bonheur ! Un jour, je lui ressortirai tout ce que j’ai enduré pour elle durant ce voyage.

Nous repartons, et avec méthode, les filles achètent ce qu’il leur faut. Je suis épaté de voir qu’elles se souviennent parfaitement de ce qui était à tel ou tel endroit. Louisa négocie de temps en temps en anglais lorsqu’elles prennent plusieurs choses.

Alors qu’Alizée essaie un kimono, Louisa s’adosse à une étagère, fatiguée.

— Tu ne t’attendais pas à ça quand tu as accepté de nous accompagner, la taquiné-je.

— Elles se ressemblent, avec Akiko. La fougue de la jeunesse.

— Je me fais trop vieux pour ça.

— Ça nous maintient en forme.

Elle n’a pas tort. Nous échangeons un peu en attendant l’apparition d’Alizée. Après trois essais, ma nièce valide une pièce. Je remercie Louisa d’avoir donné son avis, sinon, nous y serions encore.

Je me retrouve à porter tous les sacs. Je me doutais que ce serait mon utilité du jour. J’avais juste oublié que le tissu peut peser aussi lourd.

Quand nous rejoignons la station de métro, je me retiens d’envoyer une photo à Thibault afin qu’il s’imagine le montant qu’il devra payer pour le dépassement du poids autorisé pour nos bagages en soute. Ton compte en banque va souffrir, frérot !

— On se revoit au Tsubaki Café demain, lance Louisa avant de nous abandonner.

— On se revoit ? demandé-je à ma nièce, comprenant que j’ai raté quelque chose.

— Je lui ai proposé qu’on se retrouve chez Tsubaki, ça nous fera du bien après une journée à Kamakura.

J’acquiesce, et nous reprenons la direction de notre guest house.

— Ça te dit qu’on mange sushis et mochis, ce soir ?

Je jette un regard à Alizée qui surfe sur son téléphone.

— Pourquoi pas.

— Il y en a un bien noté pas loin.

— Bonne idée. Surtout si tu me réveilles encore à l’aube demain.

Elle lève les yeux au ciel et enregistre l’adresse.

Une fois sortis du métro, nous marchons en direction de notre logement. Je rêve d’une douche et de pouvoir profiter d’un moment calme avant d’aller manger.

— C’est quoi, ce bruit ?

Alizée se tourne vers moi en fronçant les sourcils. Je tends l’oreille à mon tour.

— Des sirènes, je dirais.

— Tu crois qu’il y a un souci dans le quartier ?

Je lève la tête et inspire fort. En tout cas, il n’y a pas de fumée ni d’odeur de brûlé.

— Ce n’est pas un incendie.

— Tant mieux. Je n’ai pas envie de garder le souvenir d’un bâtiment qui crame pendant notre voyage.

Moi non plus.

Nous tournons au coin de la rue, et je me fige en voyant l’attroupement devant la guest house. D’un pas rapide, Alizée me dépasse et se mêle à la foule. Je la suis comme je peux, encombré par mes sacs. Mon cœur se serre. Il se passe quoi ? Je ne comprends rien. Tout le monde parle en japonais. Nous repérons un des touristes français qui séjournent avec nous, et Alizée s’empresse de se renseigner.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— On ne sait pas trop. Mais les chambres du premier et du rez-de-chaussée sont inondées.

— Quoi ?

Comment deux étages ont-ils pu être inondés ? Pourquoi a-t-il fallu que ça soit pile là où se situe notre hébergement ? C’est la catastrophe. Ce voyage va virer au cauchemar…

— On attend d’avoir le droit d’entrer pour récupérer nos affaires. Je suis désolé.

— Fait chier !

J’essaie de trouver le propriétaire du regard.

— On va nous reloger ? demande ma nièce.

— Non. Ils m’ont dit que le plus simple, c’était de vite réserver ailleurs.

Réserver ailleurs ? C’est à ce point-là ?

— Et pour le remboursement ? continue Alizée, pragmatique.

— Pareil, pour l’instant, c’est en suspens.

Ma nièce se tourne vers moi, certainement pour que je prenne les choses en main. Franchement, j’ai juste envie de m’asseoir par terre et de prendre ma tête dans mes mains. Trouver un hôtel ne sera pas le plus compliqué. Nous sommes à Tokyo. Pas dans un trou perdu. Ce qui m’inquiète, c’est l’état de nos affaires.

— On va devoir attendre, soupire ma nièce.

— Eh bien, attendons. De toute manière, qu’est-ce qu’on peut faire de plus ?

Chercher un endroit pour dormir, déjà ! résonne une petite voix dans ma tête.

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