Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 29 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

28 - Emmanuel

28

 

Emmanuel

 

J’ai loué une voiture et roulé sans interruption jusqu’à l’adresse indiquée dans le dossier. Malgré ma détermination, je n’ai pas pu y aller plus tôt. J’ai eu besoin de reprendre ma vie en main. Ranger l’appartement. M’excuser auprès de nos amis. Envoyer des remerciements. Tout ce que je n’avais pas fait avant mon départ. Maintenant, je me sens prêt.

La voix du GPS me guide le long des petites routes de campagne. Pourquoi diable Martin a-t-il voulu acheter quelque chose dans ce coin ?

Je m’arrête dans un village côtier pour manger. Je repère un bistro et m’y rends. L’ambiance y est chaleureuse. Une femme souriante m’accueille avec entrain.

— C’est pour déjeuner ?

— Oui. Merci.

La carte est simple. Je commande le plat du jour et prends le temps de le savourer tranquillement. En attendant mon café, je pianote sur mon téléphone pour essayer de situer la maison précisément. Je ne devrais plus être bien loin.

— Vous cherchez quelque chose ? me demande la serveuse.

— Oui. Je dois me rendre ici.

Je lui montre l’adresse, et elle fronce les sourcils.

— La vieille ferme des Morvan. Ce n’est pas commun. Vous êtes le nouveau propriétaire ?

Je ne pensais pas devoir me présenter tout de suite. J’avais l’espoir de rester incognito.

— Pas encore tout à fait.

— Ah bah ! Attendez !

Elle m’abandonne et sort du bistro comme si elle avait le feu aux fesses. Je l’entends interpeller quelqu’un dans la rue. Lorsqu’elle revient, elle est accompagnée d’un homme en uniforme de postier.

— Gaël, cet homme voudrait se rendre à la ferme des Morvan. Tu crois que tu pourrais lui montrer le chemin ?

— Bien sûr, c’est sur ma tournée.

Je prends quelques secondes pour le détailler. Il doit me dépasser d’une tête, ses cheveux bruns ébouriffés par le vent et son teint hâlé montrent qu’il travaille en extérieur.

— Vous faites votre tournée à vélo ? demandé-je, curieux.

— Oui. Qu’il vente ou qu’il pleuve.

Son sourire est sincère, et comme il va m’accompagner, je lui propose un café avant d’y aller. Il accepte, content de faire une pause.

— Vous allez voir, cette vieille bâtisse ne paie pas de mine, mais elle est vraiment belle. Il y a du travail, en revanche.

— Je n’ai eu que des photos, pour l’instant.

— Oh ! Vous avez acheté sans voir en vrai ? Vous venez de Paris ? J’ai vu que votre voiture est immatriculée là-bas.

— Je suis Parisien, oui. C’est un héritage.

Il acquiesce, comprenant qu’il est difficile pour moi d’en dire plus. Pour relancer la conversation, il me parle un peu du corps de ferme. Il est abandonné depuis longtemps. Les enfants adorent s’y faire peur.

Une fois notre café avalé, nous nous mettons en route. Je suis Gaël en voiture. Il pédale vite et fait quelques arrêts pour livrer son courrier.

Les maisons se font de plus en plus rares.

Lorsque je la vois enfin, je comprends tout de suite le coup de foudre de Martin.

Je gare la voiture le long de la route et rejoins Gaël qui dépose son vélo contre la barrière.

— Et voilà la ferme.

Elle est magnifique. Les photos ne lui rendent vraiment pas hommage. Martin, tu ne pouvais pas la laisser passer ! C’est tout ce qu’il aimait : des vieilles pierres, une toiture en ardoise, des buissons d’hortensias. Je m’étonne d’ailleurs de les voir en si bonne forme.

— Quelqu’un s’en occupe ? demandé-je à Gaël.

— Oui. Le vieux papy Ronan. Il est votre plus proche voisin. Il les arrose quand il promène Merlin.

— Merlin ?

— Son chien. C’est sa petite-fille qui l’a nommé ainsi. Je vous fais visiter ?

— Vous connaissez ?

— Oui. Comme je vous disais, ce lieu en a vu passer, des soirées.

— Dans ce cas…

Je le suis à l’intérieur. Le trousseau de clés que j’ai récupéré est bien inutile. La bâtisse est grande. Le rez-de-chaussée dispose d’une immense pièce à vivre. La cuisine, presque aussi spacieuse, se situe dans une pièce attenante. Une fois équipée, Martin en aurait fait son antre. Sans parler du garde-manger.

À l’étage, je découvre plusieurs chambres et deux salles d’eau. Nous n’y montons pas, mais Gaël m’indique la présence de combles juste au-dessus. Ensuite, nous nous rendons dans la grange. Elle baigne dans son jus, littéralement. Je vois cependant très bien ce qui a plu à Martin. Une fois rénové en dépendance, l’endroit sera charmant. Il y a tellement de possibilités.

— Vous souhaitez en faire quoi ? Si ce n’est pas indiscret, me questionne le facteur.

— Je ne sais pas encore. Je voulais déjà voir le lieu.

— Et cela vous plaît ?

Je me tourne vers Gaël, qui me sourit.

— Oui. Beaucoup.

— Alors, je suis sûr que vous en ferez quelque chose de chouette. J’y ai passé une grande partie de mon enfance et je sais qu’au village beaucoup aimeraient la voir renaître. Même si c’est un Parisien qui s’en occupe.

Un rire s’échappe de mes lèvres. J’ai compris.

Au loin, un chien qui aboie nous fait quitter la grange. Un border collie nous fonce dessus et s’arrête dès qu’il reconnaît le facteur. Il lui fait la fête pendant qu’il le caresse.

— Coucou, Merlin, c’est l’heure de la promenade ?

— Voilà donc le fameux Merlin.

— Ronan ne doit pas être loin.

Et en effet, un vieil homme arrive en s’aidant d’une canne de marche. Son look a tout du vieux marin un peu ronchon.

— C’est qui le Parigot garé devant la propriété ?

— Ronan, je te présente Emmanuel, répond Gaël.

Il se tourne vers moi, et j’ai l’impression de passer au scanner.

— Vous allez faire quoi ? Tout raser ? Construire une de ces villas de luxe ?

Bonjour, ravi de vous rencontrer, moi aussi. Je retiens toutefois mes mots. L’idée n’est pas de me mettre mes futurs voisins à dos alors que je ne suis même pas encore arrivé.

— Pour l’instant, je ne sais pas. En tout cas, raser, non.

— Tant mieux. Y’en a marre de ces Parisiens qui débarquent pour tout casser.

Je vois l’ambiance.

— Il y aura des travaux, ça, je ne peux pas vous dire le contraire.

Je me tourne vers la bâtisse.

Beaucoup de travaux. Il va falloir trouver un entrepreneur pour tout gérer. Je ne saurais même pas par où commencer.

— Prenez local, les gens ici aiment beaucoup cette vieille ferme.

— Si vous avez des personnes à me recommander, je n’hésiterai pas à vous demander conseil.

Le vieux se déride un peu avant de rappeler Merlin pour continuer son chemin.

— Vous verrez, il devient sympa quand on le côtoie.

Gaël me sourit puis regarde sa montre.

— Je dois vous laisser. Ma tournée m’attend.

Il commence à s’éloigner et, soudainement, se retourne.

— J’ai été ravi de vous rencontrer, monsieur le Parisien.

Et il saute sur son vélo.

C’est moi ou je viens de me faire draguer ? Je secoue la tête pour me remettre les idées en place et refais un tour du propriétaire. Téléphone en main, je prends de nombreuses photos. Je vais avoir besoin de beaucoup de clichés pour évaluer les travaux.

Contournant la bâtisse, je découvre un jardin qui s’étend jusqu’à la falaise derrière. La vue est magnifique. La mer vient s’écraser en contrebas sur les rochers. Quand ça souffle, ça doit décoiffer.

— Martin, quelle idée tu as eue ?

Un soupir franchit mes lèvres, et je retourne vers ma voiture. Au loin, j’entends Merlin aboyer.

— J’aurai de drôles de voisins. Mais tu avais raison, cette ferme aussi a le droit à une nouvelle vie.

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