Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 6 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

5 - Louisa

5

Louisa

 

— Des vacances ! Tu te rends compte, Merlin, ils m’imposent des vacances ! Pour eux, je suis proche du burn-out. Encore cette histoire de stress et de surmenage, m’exclamé-je soudain furieuse, alors que je bougonne depuis plusieurs minutes.

Le chien devant moi m’observe, la langue pendante. S’il pouvait répondre, je suis persuadée qu’il compatirait. Je lui ai toujours confié tous mes problèmes. Il est l’oreille la plus attentive que je connaisse. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il est de bon conseil. Quoique…

— Je ne veux pas de congés. Je ne suis pas « au bord du gouffre ». Et il n’est pas « temps de prendre les choses en main avant qu’il ne soit trop tard ». Quant à leur incitation à aller voir un psy, ils peuvent bien se la mettre où je pense. Je voulais juste mon projet. Et mon augmentation… Enfin, ce n’est plus la peine que je me batte. Tout est terminé.

Le border collie pose sa truffe sur mes genoux. Ma main caresse l’arrière de ses oreilles pendant que quelques larmes coulent le long de mes joues.

— Merci. Tu es un soutien sans faille, toi !

— C’est là que tu te caches ? me parvient une voix familière.

Gaël passe une tête dans ce qui était autrefois l’encadrement d’une porte.

— Je promenais Merlin et j’ai vu que le panneau « à vendre » avait disparu. Alors je n’ai pas résisté, il fallait que je vienne dire adieu à ce lieu. À mon rêve…

De nouvelles larmes coulent silencieusement sur mes joues. Mon meilleur ami s’assied à côté de moi. Il observe la pièce en ruine autour de nous. La vieille grange n’a plus de toit. Que les murs soient encore debout tient du miracle. Peut-être est-ce dû au lierre qui grimpe le long des pierres.

— Je n’ai pas voulu te le dire au téléphone, mais quelqu’un a fait une offre. Le terrain a été vendu. Tu avais d’autres soucis à gérer.

— Tu aurais dû. Ça m’aurait évité de me démener auprès des banques pour rien.

— Je ne savais pas que tu avais entrepris toutes ces démarches.

Son ton n’est pas chargé de reproches. Il énonce une simple vérité. Après l’appel avec Camilla puis mon entretien avec mon chef, j’ai foncé tête baissée pour trouver quelqu’un prêt à m’accorder ce crédit qui m’aurait permis d’acheter cet endroit. Je n’en ai parlé à personne. J’avais peur d’entendre le même discours que celui de ma sœur. Je devais tenter ma chance. L’échec a été cuisant. À croire que c’était déjà écrit dans les astres. Le rêve devait en rester un.

— Lou, je suis désolé.

Gaël est sincère. Je suis stupide de ne pas l’avoir appelé.

— Ce n’est pas ta faute. J’aurais dû m’y attendre. Elle ne pouvait pas demeurer en vente ad vitam æternam. Tout part en cacahuète : mon taf, mes projets d’avenir…

Je pose ma tête sur son épaule et soupire. On reste là, tous les deux, à frissonner dans les courants d’air. Cet endroit, on le connaît par cœur. À toutes les vacances, mes parents nous envoyaient chez Pap avec Camilla. C’est ici que j’ai rencontré mes meilleurs amis : Gaël, Loane, Katell et Erwan. Qu’est-ce qu’on a pu s’amuser dans cette vieille ferme ! Elle était déjà abandonnée à cette époque, mais elle n’a été mise en vente qu’au décès des propriétaires.

— Je vais devoir y aller, je dois finir ma tournée.

Je hoche la tête en silence.

— Et n’oublie pas l’anniversaire de Noan, ajoute-t-il.

— Je serai à l’heure. Katell me tuerait, sinon.

Gaël éclate de rire avant de m’aider à me mettre sur mes jambes. On quitte la vieille ferme, Merlin sur les talons. Gaël récupère son vélo et reprend le travail. Je me traîne le long de la côte jusqu’à la maison de Pap.

Je trouve mon grand-père assis dans sa cuisine en train de siroter un café. Il ronchonne en écoutant la radio. Je me fais couler une tasse à mon tour et la savoure avec lui. Il ne me pose pas de question, ce que j’apprécie. Il doit pourtant être au courant de la vente de la ferme et de ma découverte. Il a un sixième sens pour ce genre de choses.

— Tu me prêtes ta brouette pour aller chez Katell ? lui demandé-je.

Je parle de sa voiture, et il le comprend parfaitement.

— Si tu me la ramènes entière. J’aimerais éviter de payer le garagiste.

— Toujours.

On échange un sourire entendu.

— Tu pourras mettre de l’essence ?

— Bien sûr. C’est donnant-donnant.

Je reste encore un peu en sa compagnie avant de monter dans ma chambre. Celle de Camilla est juste à côté et n’a pas bougé depuis son départ pour le Japon.

Je me laisse tomber sur mon lit et observe quelques instants le plafond. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire, maintenant ? Préparer mon CV ? Chercher un autre travail ? Prendre ces fichues vacances ?

Mon regard se pose sur le grand tableau en liège accroché dans la pièce. Je me souviens parfaitement de son installation. Pap en avait marre de voir mes Post-it voleter partout dans la maison. On en retrouvait toujours dans des endroits improbables : sous les meubles, dans des bols, collés sous des pantoufles…

D’un bond, je vais me poster devant. Il y a de vieilles listes de courses, de corvées. Des idées de cadeaux. Des citations. Tout ce qu’on adore afficher sur ce genre de chose. Je commence à retirer les papiers. Pourquoi les garder ? Ils ne servent plus à rien. L’un après l’autre, je les transforme en petites boulettes. Puis un petit Post-it bleu retient mon attention.

— Quand je serai plus grande, j’achèterai la ferme.

Tous les regards se tournent vers moi. Seul le bruit du feu qui crépite résonne entre les vieilles pierres.

— Vraiment ? Pour en faire quoi ? demande Katell.

— Je ne sais pas encore. Ça peut devenir n’importe quoi !

— Avec beaucoup de travail, on peut certainement en faire quelque chose, affirme Erwan, qui a hérité du don de son père pour la construction.

Personne n’a de doute sur le fait qu’il reprendra l’affaire familiale plus tard.

— Avec beaucoup de travail et surtout beaucoup d’argent, raille Camilla.

— Rabat-joie ! Tu ne vois vraiment pas ce que je pourrais faire de cet endroit ? Si tu casses le mur entre la salle à manger et la cuisine, tu peux avoir une pièce à vivre énorme. À l’étage, il y a assez d’espace pour faire plusieurs chambres. Et imagine tout ce que cette grange pourrait être : une salle de fête, de petits appartements…

— On a perdu Lou, s’esclaffe Loane. Toi et ta manie de vouloir retaper tous les lieux où on va.

— Vous n’êtes pas drôles. Moi, je nous imagine bien ici.

— Nous ? s’étonne Gaël.

— Bah oui, nous.

Ils me regardent tous comme si j’étais folle, je suis pourtant sûre de moi. Ce lieu m’appelle.

— Lou, tu es encore jeune. Passe déjà ton bac et on verra ensuite ce que tu veux faire de ton avenir.

— Moi, j’aime bien ton idée, mais Camilla a raison, il te faudra beaucoup d’argent. Après, l’argent, ça se trouve. Et puis, pour l’instant, ce n’est même pas à vendre ! me souffle Gaël avec un clin d’œil.

— Je peux toujours rêver.

Ce rêve, je l’ai noté sur ce Post-it. Je l’arrache et lui fais subir le même sort qu’aux précédents, mais je m’arrête. Je le raccroche, tout froissé, sur le tableau. Je ne sais pas si je suis prête à abandonner tous mes rêves d’un coup. Certains comptent plus que d’autres.

Je continue à retirer des Post-it quand l’un d’eux m’échappe. Je me baisse pour le ramasser et fronce les sourcils en lisant ce qui y est noté. Et pourquoi pas ?

Je m’installe sur mon lit, allume ma tablette et commence mes recherches. C’est faisable. Parfait, même. Voilà un rêve que je peux réaliser dès maintenant.

En quelques clics, je valide. Je reçois la confirmation de mon achat par mail et la fais suivre à Camilla. Elle va être contente. Depuis le temps qu’on en parle. Je lui envoie également un texto pour qu’elle comprenne.

Louisa : Prépare-toi, je débarque chez vous dans une semaine. Le Japon, me voilà !

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