Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 23 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

22 - Emmanuel

22

Emmanuel

 

Je n’avais pas passé une aussi bonne soirée depuis longtemps. Après les soucis à la guest house, je m’attendais au pire, mais Himeko nous a accueillis comme des princes. Du thé, des petits gâteaux, l’accès à sa machine à laver et de quoi étendre nos vêtements. Sans compter une chambre chacun avec Alizée. Un luxe quatre-étoiles.

Louisa nous a vite abandonnés pour aider sa sœur à préparer le repas qu’on a tous dégusté chez elle. Le mari de cette dernière, Takumi, est très sympa. Je crois qu’il était heureux d’avoir un autre homme à table. Alizée et Akiko n’ont pas cessé de papoter. Ma nièce s’est fait un plaisir de raconter notre épopée. Ralentissant fréquemment son débit pour s’assurer qu’Himeko comprenait bien tout. Et si ce n’était pas le cas, Camilla traduisait en direct.

Ce voyage est vraiment particulier. Malgré les embûches, nous finissons toujours par rebondir. Les aléas de la vie, comme disait Martin. Nous avons beau tout prévoir, il y aura souvent un grain de sable. Et ce n’est peut-être pas plus mal.

Alors que nous sommes de retour chez notre logeuse, dans la chambre prêtée à ma nièce, une tasse de thé bien chaude dans les mains, Alizée appelle ses parents en visio. Nous avons préféré ne rien leur dire de nos dernières péripéties avant d’avoir trouvé une solution. Thibault aurait paniqué inutilement. Il aurait été capable d’entreprendre des recherches sur tous les hôtels de Tokyo et de nous bombarder de réservations.

Les visages de Thibault et Jacynthe apparaissent sur son portable. Ils déjeunent ensemble ce midi. Je laisse le soin à Alizée de tout leur raconter.

— Et maintenant, nous logeons chez Himeko-baasan.

— Mais vous allez retrouver un hôtel pour la fin de votre séjour ?

— Papa, on vient seulement d’arriver. On n’a pas pris le temps de réfléchir à ça.

— Vous ne pouvez pas squatter chez une inconnue comme ça !

Thibault commence à angoisser.

— Et toi, tu as laissé faire ça ? m’apostrophe-t-il.

Je hausse les épaules. Jacynthe donne un coup de coude à son mari et nous sourit.

— Profitez bien. Cette Himeko a l’air très gentille. Je suis sûre que vous allez apprendre plein de choses avec elle sur la culture japonaise.

— Mais…

— On vous abandonne. Des bisous, dit Alizée tout en agitant la main pour appuyer ses mots.

Elle raccroche sans avoir laissé la possibilité à son père de revenir dans la conversation. Elle pose son téléphone à côté de son futon et me sourit.

— Ça s’est plutôt bien passé.

— Ton père…

— Ton frère…

Nous échangeons un regard complice, puis je me relève pour rejoindre ma chambre.

— Dors bien. La journée sera chargée demain, me prévient mon bourreau quotidien.

Je referme la porte derrière moi, ma tasse de thé dans une main.

Une fois installé dans ma chambre, je soupire. Enfin, je vais pouvoir profiter d’une pièce rien qu’à moi. Je pose mon gobelet sur le tatami en faisant attention à ne pas le renverser, ensuite je me change avant de me glisser sous la couette. Le linge sent bon.

J’entends mon téléphone vibrer. Je me tourne vers l’autre côté pour me caler et dormir. Il vibre de nouveau. En soupirant, j’attrape le smartphone et coupe le son. Thibault, tu pourras attendre demain !

*

* *

Je suis sur les rotules quand nous rejoignons le Tsubaki Café. J’aurais préféré rentrer et m’écrouler sur mon futon pour dormir jusqu’à demain. Alizée m’avait prévenu, la journée a été sportive. Et elle n’est pas finie. Je n’ai pas envie de me renseigner sur le planning à venir. Mon corps ne va pas survivre.

— Un café ?

Le sourire radieux de Tsubaki me redonne un peu de baume au cœur.

— Avec plaisir.

— Je pense qu’il lui faut un double, se moque Alizée.

— Tu n’as même pas de compassion pour ton vieil oncle.

— Tu n’es pas vieux. Et justement, je te maintiens en forme.

Je vois la gérante glousser discrètement en faisant couler mon café. Louisa n’est pas encore arrivée.

— Vous êtes allés où, aujourd’hui ?

— On a traversé Kamakura.

— Traversé ? cherche à comprendre Tsubaki.

Alizée sirote sa boisson tout en continuant.

— Oui. Nous avons passé la journée à gravir des collines. On a visité

les Gozan1, parcouru le chemin du Daibutsu pour terminer par le sanctuaire Tsurugaoka Hachiman-gū.

— Vous avez fait tout ça ? s’étonne notre interlocutrice.

— Ouaip, répond fièrement Alizée alors que je secoue la tête de dépit.

— Je comprends mieux ta fatigue, Emmanuel ! compatit Tsubaki.

Elle glisse ensuite un muffin devant moi pour signifier son soutien moral.

Un client entre en même temps, et elle nous délaisse pour le servir.

Après un moment, c’est Louisa qui passe la porte. Elle salue tout le monde avec le sourire avant de se laisser tomber sur un tabouret à mes côtés.

— Alors, Kamakura ?

— Tu aurais pu venir avec nous, lancé-je.

— Sans moi. Je m’en souviens parfaitement. Camilla m’a fait crapahuter dans une forêt qui ne cessait de monter et descendre pour rejoindre le Daibutsu.

Elle s’interrompt, me scrute et se marre.

— Je vois. Alizée t’a fait faire la même chose !

Ma tête doit parler pour moi.

— Tu as fait de nouvelles photos avec Mochi ? se renseigne-t-elle auprès de ma nièce.

— Ne me dis pas que tu suis les aventures de cette fichue peluche ? grogné-je.

— Bien sûr que si. J’adore. Alizée est pleine d’imagination. C’est super sympa.

— Mochi ?

On lève tous les trois la tête vers Tsubaki qui dépose un latte devant Louisa.

— Oui, Mochi.

Ma nièce sort fièrement l’ourson en marinière qu’on se traîne depuis dix jours.

— Oh ! comme il est mignon. Et donc, tu prends des photos avec ?

Alizée sort son téléphone et fait défiler son Instagram. Tsubaki semble beaucoup apprécier ce qu’elle voit. Elle en commente quelques-unes. Je les laisse à leur discussion et commence à déchiqueter mon muffin tout en repensant à notre journée. Nous sommes déjà mercredi. Il ne reste plus beaucoup de jours avant de rentrer.

— Elle ne t’a rien fait, tu sais, me fait remarquer Louisa en désignant la pâtisserie.

— Je réfléchissais.

Elle me sourit avant de reprendre.

— Vous avez passé une bonne nuit chez Himeko ?

— Oui. C’est très calme, comme quartier. Et puis elle est aux petits soins avec nous. Ce matin, nous avions des pains fourrés sur la table pour qu’on puisse partir avec.

— Ah ! Oui, elle en achète souvent. Je les ai vus sur sa liste de course.

— En tout cas, merci à toi d’avoir fait l’intermédiaire entre nous.

Elle ne dit rien, néanmoins ses lèvres restent étirées. C’est ce que Martin appelait « faire des rencontres ». Voilà pourquoi il voulait tant parcourir le monde. Discuter avec des inconnus sans se poser de questions. Et je dois reconnaître à quel point ça fait du bien.

Lorsque nous rentrons tous les trois après avoir crapahuté pendant encore des heures, il est déjà tard.

Louisa nous laisse devant le portail et rejoint la maison de sa sœur. Nous avons à peine fait un pas dans le jardinet qu’Himeko nous ouvre pour nous accueillir. Elle savait que nous rentrerions tard, pourtant, elle est là. Elle me fait penser à la grand-mère de Martin. Je l’ai peu connue, car elle nous a quittés rapidement, toutefois, j’en garde un merveilleux souvenir.

Alizée se dépêche de la rejoindre pour lui raconter notre journée. Je traîne un peu des pieds pour leur laisser le temps d’entrer. Un miaulement attire mon attention vers une petite boule de poils.

— Qu’est-ce que tu veux, toi ?

Un nouveau miaulement me parvient. OK. Je lui gratouille la tête, et dès qu’il a eu ce qu’il souhaitait, il s’en va, me laissant seul dehors. Je devrais peut-être prendre un chat. L’appartement serait moins vide en rentrant.

 

1. Kamakura Gozan : cinq grands temples zen de Kamakura.

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