Le goût des mochis au kouign amann

Ann Mary P. Mikael · Chapitre 15 sur 43

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Le goût des mochis au kouign amann

14 - Emmanuel

14

Emmanuel

 

Mon regard fixe un point à l’horizon. L’air frais me fait du bien. Le calme aussi. Profiter un peu de la nature loin de la ville permet de réfléchir.

Nous sommes à la moitié de notre périple. Voilà une semaine que nous foulons le sol japonais, et c’est la première fois que nous prenons le temps de vraiment nous poser. Pas de train qu’il faudrait se dépêcher de prendre. Pas de lever aux aurores pour ne pas perdre une minute de la journée. Une vraie pause.

Nous sommes à Miyajima. L’île que tu voulais absolument voir, Martin. Avec son fameux torii et son temple sur l’eau. Alizée m’a dit qu’elle avait réservé l’hôtel que tu avais choisi. Des mots prononcés pour éviter que je râle. J’aurai tout fait durant ce voyage : après l’hôtel capsule et les bains

partagés, voilà que je dors sur un futon1. Autant dire que se coucher directement par terre reviendrait au même. Sans parler de ces fichus cerfs qui évoluent ici aussi en totale liberté. Cet après-midi, j’en ai vu un tenter de voler une huître en train de griller… Ils n’ont peur de rien.

La lune éclaire l’étendue devant moi. Au loin, je vois se dessiner les contours de l’île principale. Je n’arrivais pas à dormir alors je suis sorti pour marcher un peu. Mes pas m’ont mené ici, sur un promontoire d’où je peux observer la tranquillité d’une eau calme. Aucun bateau ne fait de traversée aussi tard. Malgré l’obscurité, je peux discerner quelques parcs à huîtres.

Alizée dort comme un loir à l’hôtel. J’ai fini par comprendre que les gens la prenaient pour ma fille, seul moyen que nous avions pour partager notre chambre. Je me demande quel comportement auraient eu les locaux si nous avions débarqué toi et moi avec Alizée.

Toi et moi…

Mon regard dévie vers mon sac à dos. Je l’attrape et tire sur la fermeture pour en extraire ce fichu dossier que je me traîne depuis notre départ. Je l’avais presque oublié. Presque seulement. Parce qu’il restait au fond, tapi dans un coin de mon esprit, dans l’attente du moment où je craquerais et l’ouvrirais à nouveau. Ce moment, c’est maintenant.

Qu’est-ce qui a changé ? Je dirais que le déclencheur a été notre passage par Hiroshima. Lorsque nous avions commencé à planifier notre voyage avec Martin, je lui avais dit que je préférais éviter Nagasaki et Hiroshima. Je ne me sentais pas de faire face à cette violence. Cependant, il avait fini par réussir à me convaincre. Pour lui, c’était important. Un morceau de l’histoire, expliquait-il. Nous ne pouvons pas visiter ce pays et découvrir ses us et coutumes sans s’imprégner d’un des moments les plus dramatiques connus par ce peuple. Pour ce séjour avec Alizée, cela semblait d’autant plus important de ne pas passer à côté. Pour qu’elle prenne conscience des conséquences de la Seconde Guerre mondiale. Je lui ai laissé le choix. Elle a retenu Hiroshima ; le dôme de Genbaku, édifice dont la structure a survécu au souffle ; et le musée du Mémorial de la Paix dont les photos font mal au cœur.

Je ne sais pas ce qui m’a le plus bouleversé : la fosse commune pour les corps non réclamés, que les visiteurs viennent fleurir pour ne pas oublier les défunts, ou le monument pour les enfants, recouvert de grues en papier. Hommage à une petite fille irradiée par la bombe mais qui a survécu, avant de décéder à l’âge de 12 ans. Depuis, j’ai ce pincement au cœur qui ne s’en va pas.

Le vent souffle sur mon visage, et j’essuie une larme qui essaie de s’échapper. Ce n’est pas le moment. J’inspire et tente d’ouvrir ce fichu dossier. Je n’y arrive pas. L’ouvrir de nouveau, ce serait accepter ce poids que tu me laisses. C’était ton rêve, pas le mien. Qu’est-ce que je pourrais bien faire de ce projet maintenant que je suis seul ? À deux, ça aurait été fabuleux. Sans toi, c’est impossible. Ce qui est d’autant plus amer à admettre.

L’envie de jeter le contenu de la chemise du haut de ce promontoire me démange. Ça ne servirait à rien. Le notaire doit en avoir une copie. Je le range donc avant de commettre une bêtise que je pourrais regretter.

Après un dernier regard sur l’étendue d’eau, je me redresse et déambule le long du temple, puis des ruelles menant à l’hôtel. La fatigue est là, mes jambes sont lourdes de nos longues journées, mes pieds endoloris. Mon dos craque à force de porter ce sac, et mes bras sont courbaturés de tirer ma valise. J’étais si heureux de la retrouver, je commence à avoir envie de m’en débarrasser. Je n’aurais jamais survécu physiquement à un tour du monde.

J’entre dans l’hôtel silencieusement et remonte dans notre chambre. Alizée dort toujours comme un bébé. Elle sera en forme demain. Tant mieux. Qu’elle profite à fond !

Je me déshabille et me glisse dans mon futon pour scruter le plafond. Le sommeil me fuit encore. J’attrape mon téléphone pour découvrir quelques messages de Thibault. Je lève les yeux au ciel. Nous avons beau lui envoyer des photos tous les jours, lui décrire nos visites, Monsieur veut qu’on prenne le temps de l’appeler.

*

* *

— Tu ne devineras jamais où on est !

Alizée tient son smartphone devant nous, et nous pouvons voir Jacynthe et Thibault nous sourire. Elle fait un tour sur elle-même pour leur montrer la vue.

— Hum, dans un parc d’attractions ? Il y a un bateau pirate derrière toi, tente son père.

— Tu fais pas d’effort, 'pa.

Pour la défense de mon frère, le paysage derrière nous n’a rien qui lui permettrait de reconnaître l’endroit au premier coup d’œil. Mais je suis étonné qu’il ne suive pas notre parcours, heure par heure, à distance. Je l’imagine très bien avec une carte du Japon dans le salon, à mettre des croix au fur et à mesure de notre voyage.

— Hakone ! Je sais, tu es à Hakone, crie-t-il soudain comme s’il venait d’avoir une révélation.

— Dis merci à maman, raille Alizée.

Le rire clair de Jacynthe nous parvient. On ne trompe pas ma nièce comme ça.

— Vous devez être crevés, ça fait un sacré périple depuis Miyajima. Et du coup, pourquoi y a-t-il un bateau pirate derrière toi ?

— Aucune idée. On va juste faire le tour du lac avec. Voir le mont Fuji. C’est cool, non ?

— Tu t’amuses bien.

— Carrément ! C’est super.

Je laisse Alizée parler un peu à ses parents.

En effet, rejoindre Hakone depuis Miyajima a été épuisant, et ce sans compter ma nuit agitée. Je ne rêve que d’une chose : une bonne sieste au soleil. Cela n’est malheureusement pas au programme.

Je cache un bâillement de fatigue lorsqu’elle me tend le téléphone.

— Papa veut te parler. Je vais prendre des photos.

Je lui donne mon téléphone pour qu’elle puisse s’occuper pendant que je tourne l’écran vers moi. Jacynthe est partie. Tellement prévisible !

— Ça va, toi ? me demande-t-il avant que je n’aie pu dire quoi que ce soit.

— Oui, pourquoi ça n’irait pas ?

— Tu sais très bien…

— Que ta fille est dopée ? Qu’elle n’a même pas besoin de caféine pour être montée sur piles ? Qu’elle me met sur les rotules tous les soirs ?

Il éclate de rire.

— Ta nièce est très enthousiaste.

— Nous allons dire ça.

Je jette un coup d’œil à Alizée qui me lorgne en fronçant le nez. Est-ce qu’elle nous entend ? Certainement.

— Je ne parlais pas de ça.

— Je sais. Oui, ça va. Et même si ça n’allait pas, que ferais-tu ?

Il prendrait le premier avion pour venir me rejoindre. Peu importe sa peur. Comme il l’a fait en Italie.

— D’accord, d’accord. Je…

Un court silence s’installe, et je décide de mettre fin à cette conversation sur une note un peu plus joyeuse. Cela ne sert à rien d’aborder de tels sujets.

— Le prochain voyage, il sera pour toi.

— C’est déjà prévu. Il paraît qu’on doit faire le tour de l’Irlande en sac à dos… Même si je n’ai encore rien validé.

— Tu m’oublies !

— Dommage, je pensais que le Japon te rendrait accro. Un petit trek pour se garder en forme cet été, ça ne te tente pas ?

— Jamais ! m’écrié-je.

Hors de question ! Il ne manquerait plus qu’il flotte pendant tout le voyage.

On se quitte sur un fou rire qui fait du bien. Alizée me rejoint, le sourire aux lèvres.

— C’est agréable d’entendre autre chose que tes ronchonnements.

Je lève les yeux au ciel et ébouriffe sa tignasse.

— Comment tu me parles, toi ?

— Hey ! Mes cheveux !

Mes bras se referment dans son dos, et je la serre contre moi quelques secondes avant de murmurer.

— Désolé.

Elle récupère son téléphone et, comme si elle n’avait rien entendu, elle me tire vers le bateau qui ne va pas tarder à lever l’ancre. C’est parti. Faisons le tour du lac dans ce navire pirate, prenons des photos du mont Fuji que nous avons la chance de pouvoir bien discerner en cette journée et que je suis bien content de ne pas escalader.

— Tu viens !

Alizée est déjà dans la file pour monter dans le bateau. Je la rejoins en souriant. Son regard me scrute comme si j’étais un étranger. Je passe mon bras autour de ses épaules avant de le retirer rapidement de peur d’outrer les Japonais qui nous entourent. Ce que c’est stressant, ce côté pudique.

— Au fait, je ne t’ai pas dit, mais ce soir, c’est dîner à la japonaise. Idem demain pour le petit déjeuner.

— Euh… C’est-à-dire ?

Mon sourire disparaît. Que me réserve-t-elle encore ?

— Tu verras.

— Alizée ? Dis-moi.

Son rire retentit dans mes oreilles.

— Je ne sais pas. J’ai coché ça lors de notre réservation.

Je ne le sens pas.

— J’ai vu une supérette près de l’embarcadère, on y fera un saut dès qu’on descendra d’ici.

— Petit joueur ! se moque-t-elle.

— Prévoyant, rétorqué-je.

Nous montons à bord, et Alizée se faufile jusqu’au pont pour prendre place. Elle est prête à mitrailler avec son téléphone. Moi, je ne suis plus prêt à rien. Mon estomac commence déjà à se tordre au gré du roulis des vagues sous la coque.

 

1. Lit japonais. Le matelas, peu épais, est posé directement sur le sol recouvert de tatamis.

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